CHAPITRE XIX
AVTRE DÎSCOVRS SVR LA OVESTION DE LA VENENOSITÉ DES PLAYES d'HAR- QVEBVSES 2.
le me suis trouué depuis quelques mois en la compagnie de quelques doctes Médecins, et bien expers Chirurgiens, lesquels par manière de deuis , remettant en ieu la question de venenositédesplayesd'harquebuses, s'efforçoient principalement par cinq raisons de prouver la venenosilé estre coniointe auec icelles playes : non à raison de la poudre à canon , laquelle ils confessoient auec moy estre exempte de tout venin , et en sa composition, et en son essence : mais k raison de la balle , dedans laquelle le venin pouuoit estre transmis, niixtionné et incorporé.
La première raison est, que le plomb estant fort rare et spongieux , comme la facilité de sa fusion et mol-
' Aucun bibliographe n'a fait nienlion (le ces traductions indiquées par A. Paré. Peut-être parle-t-il ici d'après ce que Guillemeau lui en avait rapporté.
2 Ce dernier chapitre a paru pour la première fois dans l'édition de 1570.
d'harqvebvses. i3i
lesse le monstrent , est par conséquent fort propre à s'imbiber de quelconque liqueur. Mais telle conséquence me semble peu asseurée : car en toute mixtion artiflcielle, quelle est celle dont nous parlons, il y a deux choses à considérer : la matière des corps qui entrent en la mixtion, et la forme selon la matière. Tels corps doiuent estre liquides ou mois, ou friables et aisés à mettre en petites portions, à fln que facilement de toutes parts elles se puissent rencontrer, ioindre, et vnir. Selon la forme, elles doiuent estre alliables et compatibles les vues auec les autres : ce qui se connoist euidemment en l'eau : et en combien que leurs matières soient liquides et aisées à mesler auec infinies autres choses , ne pouuans toutesfois estre meslées ensemble à raison de l'antipalhie de leurs formes. Ainsi l'or et l'argent sont tant amoureux du plomb, que quand il est question de les fondre, on les met pelle-mesle auec le plomb : mais l'airain de tant fuit le plomb, que le mesme or et argent fuyentl'estain (ou plomb blanc).
Si donc le plomb et l'airain liquéfiés ne se peuuent mesler ensemble , bien qu'ils soient contenus sous vn mesme genre et espèce métallique, comme sepourroit incorporer le plomb auec autre chose vénéneuse, d'espèce et forme toute différente ?
Venons à la seconde raison. Le fer rdisent-ils) qui est plus dense, solide, et moins poreux, peut receuoir quelque qualité vénéneuse , comme le monstrent les flèches enuenimées dont les anciens vsoient : parquoy le plomb pourra à plus forte raison receuoir tel venin. Pour responseie dis, que le venin peut bien estre receu en la superficie du fer, mais non J pas eu sa substance intérieure par
LE NEVFIEME LIVRE
meslange. Or est-il icy question d'incorporation , et non de simple cnduisement et inonction.
Voyons la troisième raison. Nonobstant ( disent-ils) que le plomb reiette sa crasse et ordure à la fonte, toutesfois il ne lairra de receuoir et s'abreuiier de quelque substance estrangere •. car ainsi que l'acier, métal entre tous le plus solide, reçoit vne trampe qui l'endurcit, de toute contraire substance. Pour response ie dis , que quand ja trampe est donnée à l'acier, icelle n'est l'eceuë dedans la substance intérieure d'iceluy: car si telle chose esloil nécessaire .pour Tendurcissement, cela se feroit plus aisément lorsque Ton fond et liquéfie ledit acier, meslant la trampe parmy pour l'incorporer, plustost que d'attendre qu'il soit pris et consolidé en barre.
Cesle response seruira mesme de réfutation pour la quatrième raison, par laquelleils disent que (lesjus de Napellus et de Rhododendron, d'apium risus, et autres, qui de toute leur substance blessent et corrompent la nostre, meslés auec le plomb, on peut faire des mixtions si vénéneuses que les playes en seront nécessairement vénéneuses. ledisau contraire, que la mixtion est seulement des choses qui se peuuent non seulement appliquer, mais aussi attacher et adhérer, bref incorporer et vnir les vnes auec les autres. Or comme pourra seulement adhérer l'eau ou autre jus quelconque liquide auec le plomb, qui est dur et solide, tant s'en faut qu'il se puisse vnir? La variété de cela se ingéra mieux par expérience que par raison.
Faites fondre le plomb dedans les jus recités cy dessus, ou autres que voudrez choisir. Cela fait , pesez l'vn et l'autre, vous trouuerez rester l'égale
mesure desdits jus et l'égal poids du plomb qui estoit par deuant : signe très euident,que ny le plomb ne s'est rien incorporé desdilsjus, ny les jus rien perdu de leur substance.
La cinquième raison est telle. La balle laschée d'vne harquebuse contre quelque pierre , ou autre corps de pareille dureté , ne s'eschauffe pas tant qu'elle ne se laisse bien manier auec la main , si on la prend incontinent après le coup. Parquoy cela est faux , que le venin empraint dedans la balle puisse estre consommé par le feu de la poudre enflammée. Pour response faut noter, que quand nous disons qu'encore qu'on peust empoigner la balle, toutesfois le feu consommeroit le venin, nous entendons cela non du feu de la poudre enflammée lors qu'on desserre la harquebuse , mais du feu par lequel on incorpore le plomb fondu auec ledit poison : lequel agissant immédiatement sur le venin non encore enueloppé ny embrouillé d'aucun corps estrange, et agissant auec temps et loisir, non en vn instant et tout à coup, peut, sinon consommer, à lout le moins rabattre grandement les forces du venin. Ceux qui ne se voudront contenter de ces raisons, qu'ils lisent Matheole sur la Préface du Hure sixième de Dioscoride.
'( Il y a , dit -il , des modernes si » fols et ignorans , qu'ils ont faitietter » dedans l'or ou l'argent fondu , des- >' (juels on vouloit faire des vases , de )' la theriaque, du metridat, et au- )> très antidotes, à fin que ces me- » taux ayans acquis à la fonte les "Vertus desdits antidotes, puissent » résister aux venins. Mais combien >' ceste opinion est sotte et ridicule, » ceux mesmes le peuuent iuger qui » n'ont que médiocre connoissance
DES PLAYES D HARQVEBVSES.
M des choses naturelles , et principa- « lenient des métaux , tant s'en faut )> qu'elle ait besoin de plus euidente )> réfutation. »
Voila les raisons, voilà l'autorité qui me retiennent en ma première opinion des playes faites par liarquebuses, non coniointes avec venenosité *.