INTRODUCTION
De même qu'il est des douleurs pour lesquelles, sur la terre, il n'est aucune consolation humaine , de même il est des sermens dont rien ne peut nous délier ; et telle est la nature de celui qui m'a obligée de prendre la plume... Oh ! pourquoi Dieu , qui mit tant de larmes dans mes yeux , en m'enlevant la meilleure des filles, n'a-t-il pas placé dans mon âme assez de force pour supporter courageusement la perte irréparable que j'ai faite , puisqu'il savait que j'aTais une tâche difficile à remplir, et que, courbée sous le faix de ma douleur et des maux qu'elle me cause , que la plume serait trop lourde pour ma débile main! car la douleur est
VllI INTRODUCTION.
un pesant fardeau pour qui la porte sans espérance de pouvoir s'en décharger, lors même que son poids accable. Oh ! si la vie pouvait payer la vie , Elisa Mercœur serait pleine d'existence , et sa mère reposerait dans la tombe ; mais non, rien ne pourrait ranimer sa froide cendre , et je dois vivre pour souflrir et la pleurer, jusqu'à ce que le Ciel , touché de mon isolement et de mes
larmes, ne consente à me réunir à elle Plus
heureuse que moi , Elisa s'est vue exaucée dans ses vœux : elle avait demandé à Dieu de ne pas mourir la dernière , et pourtant elle eût trouvé dans sa jeunesse et son génie les forces qui me manquent pour supporter notre séparation.
Devenue, depuis sa mort, l'objet de la plus tendre compassion , j'ai vu plus d'une fois les yeux de qui traverse la vie en riant et en chantant , se remplir de larmes à l'aspect de mes souffrances... Puissent ces souffrances , qui font de tous mes jours un supplice continu, engager le lecteur à parcourir avec une bienveillante indulgence les détails que je me suis vue forcée de lui donner sur la vie si pleine et si rapide de ma pauvre enfant ! Car je n'aurais point osé les ajouter à ses œuvres , ces détails qui déchirent mon cœur, si, quelques jours avant que soa
INTRODUCTIOIf. IX
génie ne s'envolât vers les cieux , avant que la plume échappât à sa main glacée, Elisa ne m'avait fait promettre sur le bord de sa tombe entr'ouverte , au nom du tendre souvenir qu'elle laisserait dans mon cœur, que si Dieu me condamnait à l'affreux malheur de vivre sans elle , de vivre pour sa mémoire, pour publier moimême l'héritage que bientôt elle me laisserait, d'y ajouter, ce que l'on ne manquerait pas de mo demander, et ce que seule je pouvais donner, quelques détails sur son enfance, sur ses travaux, ses habitudes et ses goûts, sur son amour pour sa mère, pour sa mère qui bientôt n'aurait plus d'enfant et que sa mort allait condamner à des pleurs éternels.
11 m'a donc fallu un serment aussi saint , un serment aussi sacré que celui que je fis à ma fille expirante, pourm'obliger à écrire des Mémoires sur sa vie; car, outre ce que j'ai souffert en les traçant , je ne puis, quoi que je fasse , bannir de mon âme la crainte qu'y ont jetée quelques observations peu ménagées qui m'ont été' faites (i)
(i) Lorsqu'on a su qne je ne \oulais confier à personne le soin de puhlier les œuvres de ma fille et que j'écrivais des Mémoires sur sa vie , tous les ressorts de la mystification ont été mis en jeu pour m'cbliger à renoncer à mon projet de publication , comme