‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 251 sur 264 · ACTE I , SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE I

Que , comme un feu mortel , le cœur ne s'éteint pas , Et que l'on aime aux cieux comme ou aime ici-bas.

HASSAN

Dans l'asile suprême , oui , nos pensers nous suivent ; Mais comme nos vertus , nos remords nous survivent. Ah ! des biens passagers détachons noire amour : On voit de grands palais s'écrouler en un jour ; Du bonheur tombe ainsi le fragile édifice. Plus d'un buisson de fleurs nous cache un précipice.

JANE

Mon père , quoi ! faut-il que ma jeune raison Cherche quelque nuage au lointain horizon? Faut-il , quand je n'ai vu que l'aurore de l'âge, Trembler que vers le soir il éclate un orage? M'effrayer de l'hiver quand je suis au printemps? Oh ! non , je suis heureuse , et n'ai pas peur du temps. Oh! non....

HASSAN

Comme au matin toute existence est belle! On ne croit qu'au bonheur quand la -vie est nouvelle. Quand j'étais jeune aussi , comme vous j'y croyais ; Mes jours calmes et purs s'écoulaient tous en paix. J'ai comme vous crédule , enivré d'espérance , Long-temps fier de mou sort, défié la souffrance. Elle vint cependant, elle m'a détrompé Comme un adroit esclave à sa chaîne échappé; J'ai chassé loin de moi tout prestige éphémère , J'ai cherché dans les cieux un flambeau tulélaire , J'ai rejeté l'erreur, j'ai trouvé la raison , J'ai reçu du malheur ma première leçon. A sa terrible école, il vous attend sans doute; Mais à peine avezvous commencé Totrc route ;

Vous riez en marchant , lorsque vieux voyageur^ Je sais qu'à chaque pas , on effeuille une fleur.

JANE

Cessez de m'anuoncer l'heure de la tempête. Laissez-moi voir la vie ainsi qu'un jour de fête, Laissez-moi l'embellir de tendresse et d'espoir, M'enivrer de bonheur. Je ne veux pas savoir Ce qu'ici-bas pour moi le sort, hélas ! prépare : Le mal qu'on a prévu voit-on qu'on le répare ? Quand j'offre mes pensers à Dieu qui les entend , Je ne veux pas savoir quel avenir m'attend (i).

(1) Après avoir écrit la scène ci-deuus , Elisa me demanda comment je la trouvaii. « Pleine de pensées , ma chère mignonne ; mais il me semble que Jane Gray ne divait point avoir le caractère léger que lu lui donnes, car sa profonde instruction faisait , selon moi , de Jane un philosophe plutôt qu'une jeune fille gaie et insouciante... — Tu as raison, me dit-elle, cent foi» raison ; mais je me suis laissé aller sans réflexion au plaisir de faire des vers gracieux, mais tout-à-fait, comme tu^ le dis, en opposition avec le caractère de Jane. Ainsi voilà du temps perdu. »

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS

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