VII.LEFRANCHE
Sarlat, a8 février 1818.
« V r ous avez raison, monsieur l'Ermite, rien n 'honore plus l'humanité que la vénération pour les hommes supérieurs; et cette vénération, qui s’arrête à leur mémoire, devrait rejaillir sur les lieux où ils ont reçu le jour. D’où vient donc qu’en France on ignore la patrie de la plupart de nos grands hommes? f.es étrangers nous reprochent avec raison cette indifférence; Voltaire nous eu a fait un crime.
0 Sarlat est le nom assez obscur de ma patrie; je ne parierais pas qu’on le trouvât sur toutes les cartes de France, et cependant cette pauvre petite ville du Périgord est le berceau de l’ami de Montaigne, de ce La Boétie qui le premier, au seizième siècle, osa défendre les droiLs de l’bomme en société, et appeler les peuples à secouer le joug de la servitude féodale; nous parlons de gloire nationale , nous vantons notre civilisation, et la ville qui a donné naissance à Fénelon reste ignorée!!!
« Mais si la France oublie la patrie de pareils hommes, nos rois, du moins, auraient dû reconnaître notre zèle à subvenir aux besoins de l’état; ils auraient dû se souvenir que , dans leurs disgrâces , ils n’ont pas eu de sujets plus fidèles; maintenant encore, malgré notre indigence, après plusieurs années désastreuses, quelle autre ville acquitte avec plus d’empressement sa dette envers l’état? De tout
VJLLEFRANCHE. lu
temps l’ingratitude a payé nos services; nos réclamations, quelque modérées quelles fussent, n’ont jamais été écoutées; on nous a refusé jusqu’aux moyens de nous mettre en communication avec le reste du royaume; le défaut de route ne nous permettant pas detendre notre commerce au-delà de notre arrondissement, forcés de nous suffire à nousmêmes, sans autre ressource que le travail et la frugalité, la patrie, le roi, la liberté n’en sont pas moins nos idoles.
« Sarlat, à onze lieues de Périgueux, doit son origine à un monastère de l'ordre de Saint-Benoît, et fut fondée sous Charlemagne. Autrefois siège épiscopal, cette ville est aujourd’hui chef-lieu de souspréfecture; les rues y sont tortueuses, les maisons mal bâties ; tout notre luxe est dans nos ruines : des antiquités gauloises, des parties de voies militaires, des aqueducs où l’on ne peut méconnaître le génie des Romains, inspirent une sorte de vénération pour ce coin de terre consacré par les travaux de nos ancêtres, et que n’ont point dédaigné les anciens maîtres du monde : la terre, jonchée de briques, de débris de colonnes, que sillonne journellement la charrue, atteste notre antique splendeur; mais ce qu’on doit mettre au-dessus de nos monuments, ce qui fait notre véritable gloire, ce sont les hommes illustres auxquels notre patrie a donné le jour; voici les principaux :
VJLLEFR ANCHE.
« Elias Clairet, troubadour; il vivait en 1220; il nous reste de lui seize chansons, dont quelques unes sur les croisades appartiennent à l’histoire.
« Jean Aimery et Gèraud de Salaignac, autres troubadours chez qui l’on distingue une tournure d’esprit agréable et cette fleur de galanterie dont ils ont été les premiers modèles.
« Etienne de La Boétie, conseiller au parlement de Bordeaux, qui fut auteur à seize ans et mourut à trente-deux. Montaigne, son ami, a recueilli ses œuvres en 1071; on y trouve des traductions de Xénophon et de Plutarque, des discours politiques et des poésies. Son Autlienoticon, ou Traité de la Servitude volontaire, fut publié en 1 5 " 5 .
u Fénelon (Bertrand de Salignac, marquis de), mort en 1 55 g, a donné la relation d’un siège de Metz , et le voyage de Henri II aux Pays-Bas. Charles IX voulut engager Salignac à justifier la Saint-Barthélemy auprès de la reine Elisabeth : la postérité a entendusa réponse : « Sire, je deviendrais complice u de cette horrible exécution, si je cherchais à la « colorer : votre majesté peut s’adresser à ceux qui « la lui ont conseillée. »
« Fénelon (François Salignac de La Mothe). Le nom de l’auteur de Télémaque est un éloge auquel on ne peut rien ajouter
' Fénelon est mort au château de Fénelon, maintenant dans le département de la Dordogne, situé entre Souillac et Sarlat.