‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 8Chapitre 58 sur 79 · LE BERCEAU DES BOURBONS · texte numérisé non relu

LE BERCEAU DES BOURBONS

pour le voyageur inexpérimenté. I^a mère de mon aubergiste m’entretint fort long-temps de la béatitude de la ville, alors qu’un gros chapitre de douze chanoines et un bon couvent de révérends augustins la peuplaient d’une manière extrêmement agréable aux yeux du Très-Haut. C’était là le bonheur et la gloire de Ganiiut; la révolution, en détruisant ces asiles de la sainteté féconde, avait, suivant la bonne dame, dépouillé (îaimat de tous ses honneurs. Je quittai cette ville en admirant sa belle situation, et j’entrai bientôt dans la vallée de Saint- Pourçnin y autre cité du Rourbonnais, dont une statue fait toute la célébrité. Avant de pouvoir y admirer le bel Ecce Homo auquel tous les voyageurs ont prodigué de si justes éloges, et dont l’auteur inconnu était certainement un artiste du premier ordre, il me fallut subir les lamentations du bedeau, déplorant la destruction d’une autre abbaye de bénédictins, située à Saint-Poiirçain , et licenciée en 1789. Ma politesse, qui s’étend jusqu’aux sacristains, joignit ses regrets aux larmes de l’homme aux deux couleurs , qui , se mettant eu frais d’érudition pour me plaire , m’apprit que la famille Seguier, famille célèbre dans la magistrature, était originaire de Saint-Pourçain. Je fus obbgé de le contredire, et d’anciens rapports que j’avais eus avec quelques parents de cette honorable famille m’ayant appris sur l’origine des Seguier des détails nécessai-

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renient inconnus du sacristain, je les lui transmis, ce qui augmenta un peu son estime pour moi et son fonds de science héraldique. Désormais il pourra répéter avec assurance que les Seguicr sont originaires du Lanjjucdoc, et que Guillaume Seguier, capitoul à Toulou.se en 13:1), portait d’a:ur un chevron d’or, accompagné en chef de deux étoiles, et en pointe d'un mouton tranquille d’argent. Tout ébahi de mon éloquenec héraldique, le sacristain me fit une profonde salutation , et .se retira sans ajouter un mot.

.le partis de Saint-Pourçain après avoir admiré VEcce Homo, mervx'ille de l’art, dont je ne révoquai pas en doute les miracles ecclésiastiques. Quand Moulins m’ouvrit ses portes, la nuit était déjà fort avancée. Je descendis à l’hôtel de l’Àllier. L’excellent souper que l’on me servit, et la politesse accortc des chambrières de riiôtellerie, justifièrent à mes yeux la double renommée de cet hôtel. Les souvenirs historiques que la province où j’étais entré offraient à ma mémoire amusèrent ma solitude et soulagèrent l’ennui d’une longue veille; car, malgré ma lassitude, le sommeil s’obstinait à me fuir. Ce berceau de la maison de Bourbon était rempli d’intérêt pour un homme qui n’avait jamais négligé l’étude des annales de sa patrie.

Je rassemblai donc mes souvenirs sur ce point d’histoire et de généalogie. Aux Archambaud, sei-

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jjiiRUrsdu Courbüuiiuisaii dixiéme siècle, les comtes de Clermont succédèrent, et cette province entra en 1365 dans la maison de France par le mariajje de Béatrix avec Robert , sixième fils de Louis IX , guerrier brave, et qui lut blessé à la jambe dans un tournois, sous les murs de Paris. Ce lïit son fils, I.iOuis, duc de Bourbon, comte de la Marclie et de Clermont, qui éleva le premier au-dessus des suzerains de France la branche à laquelle il appartenait. Charles IV, que l’épée de Louis avait sauvé, érigea pour lui le Bourbonnais en duchépairie. Son petit-fils, otage volontaire du malheureux roi Jean, et l’im des héros qui chassèrent les Anglais de France, Louis H, duc de Bourbon , se montra digne de ses ancêtres. Chargé d’élever Charles V’I, il lui inculqua ces vertus privées qui lui conservèrent l’amour du peuple au milieu des ruines de son intelligence et de celles de son royaume. On vit te prince, honnête homme , lutter publiquement contre Isabcau de Bavière, et quitter la cour lorsque la rivalité du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans, jointe aux ruses et aux atrocités d’Isabelle, accumula les crimes et le sang autour d’un trône occupé par le simulacre d’uu roi.

Je parcourus ainsi la filiation tout eutière de la maison de Bourbon, et minuit sonnait quand je m’assoupis dans un grand fauteuil à bras que la

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jeune servante avait roulé jusque auprès de mon lit. Mon imagination, déjà frappée du nom du connétable de Bourbon, le dernier des princes de cette race sur lequel ma pensée se fût arrêtée, s’empara pendant mon sommeil de cette grande ombre historique; les scènes si dramatiques de sa vie se succédèrent et se développèrent avec une rapidité merveilleuse. .le reconnus à sa toque noire, au feu des diamants étincelants sur cette sombre coiffure, à l’aigrette victorieuse si soiiveut couverte de sang et de fumée, ce grand connétable, le Coriolan des temps modernes. Ici il gagnait la bataille de Marignan ; là il mettait le trftne à deux doigts de sa perte, .l’étais témoin de sa fureur, lorsqu’un ordre de madame d’Angoulême le força de eéder sa place et son titre au frère de la maîtresse du roi. .le lisais sur ce front terrible le profond ressentiment de toutes les injores dont une cour ingrate et un roi , jouet de trois femmes, l’avaient accablé, .l’entrais sous sa tente, et il me semblait que je devinais scs pensées nocturnes , que le plan de sa conspiration se déroulait devant moi, et que la mine du trône, résultat néces.saire de l'ineffaçable offense gravée dans cette ame vindicative, me pénétrait de crainte et d’étonnement. Je le voyais, dépouillé de cinq provinces, traîné devant les tribunaux par de misérables ebicanes, en dépit des droits les mieux établis et de ses services glorieux ; je croyais lire dans son cœur.

LE BERCEAU DES BOURDONS. 359 et voir sc presser, comme des (lots , tous les mouvements de l'indiguation , de la rage, et de l'orgueil blessé.

Alors commençait un plus grand spectacle: Charles-Quint, profitant en politique babilc des folies de son rival; trois puissances, l’Angleterre, l’E-spagne, et le connétable, liguées contre François I”, et Bourbon, Bourbon seul entrant pour un tiers dans cette ligue. Dans les champs de Biagrassa et de Pavie , je vis ce grand capitaine, devenu traître , conduire les bandes étrangères contre ses concitoyens, et la victoire, obstinée à le suivre, couronner les bannières ennemies. Enfin tous les actes de cette vie héroïque et coupable se succédaient devant moi, et m’intéressaient plus vivement que la sainte prouesse de Polyeucte ou le délire d’Othello. Pour deruier trait de sa criminelle existence, je le voyais en Espagne, méprisé des grands, baï du peuple, délaissé par ceux qui avaient exploité son crime. J’entendis le marquis de Villana dire à Charles - Quint : « Si le traître entre dans ma maison par les ordres de votre majesté, je ne m’y opposerai pas; mais, le lendemain , je la brûlerai. » Une si grande tragédie allait se terminer; et j’entendais le coup de fusil du fameux sculpteur Benvenuto Ccllini , qui tua le connétable d’un coup de carabine sous les murs de Rome, qu’il assiégeait en 1527, lorsque je m’éveil-

3f)0 LE BERCEAU DES BOURBONS, lai. Le jour avait déjà paru; et, au lieu des murailles de Rome , je n’aperçus que les lambris de l’auberf;e de Moulins.

.l’ouvris ma fenêtre, et, après avoir respiré l’air frais de la matinée, j’allais me mettre en route, quand sur un buffet dégarni d’assiettes, et qui tombait en débris, j’aperçus quelques livres, et entre autres une vieille histoire du Bourbonnais, dont l’auteur prétend que les plus anciennes armes de la maison de Bourbon furent trois crapauds , changés depuis en fleurs de lis. La meilleure preuve qu’apporte le chroniqueur à l’appui de son opinion , c’est que Bourbon vient de bourbe, et que les crapauds vivent dans la bourbe ; d’où il conclut niaisement que les princes de la maison de Bourbon ont dû placer trois crapauds dans leurs armoiries. Puissamment raisonné !

DEDX VILLES, ETC.

N® CCXXXI. [jUltl 1827.]

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