CHAPITRE IX
Des troupes mercenaires.
Si, n étant provoqué par aucune injure, excité par aucun tort personnel, un honnne frappe et tue son semblable, cet homme est un bourreau ou un assassin. Lequel de ces deux noms acceptera le misérable qui, pour une certaine rétribution, s’est engagé à tuer, soit l’étranger, soit l’habitant du pays où il est employé, à la première réquisition de ceux qui le paient?
Les lois romaines ne permettaient pas à un citoyen de combattre même l’ennemi de la patrie, si d’abord il n’avait prêté le serment militaire pour cette guerre: et comme une déclaration authen-
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tique avait toujours précédé les hostilités; comme le motif de la guerre et la fin que l’on se proposait, étaient toujours clairement exposés dans cette déclaration , les soldats n’ignoraient jamais quels étaient leurs ennemis et pour quelles raisons ils avaient recours à lu force des armes. Mais le soldat mercenaire ne le sait pas, ne s’en informe pas; il est payé pour tuer, il tue à tort ou à raison, peu lui importe . ce n’est pas la réparation d'une injure qu’il poursuit; il sert pour l’argent qu’on lui donne, et non par amour pour le prince ou le pays qui l’emploie : n’ayant d’autre motif que la solde qu’il reçoit, le même motif qui le porte à combattre, le porte aussi à trahir et à passer du côté où se trouve la plus forte paie.
La foi des troupes mercenaires est peu sûre, dit Machiavel: braves contre les citoyens, lâches contre l’ennemi extérieur, elles sont à-la-fois de bons instruments de tyrannie, et de mauvais instruments de guerre; pendaut la paix, leur entretien vous épuise; pendant la guerre, elles vous laissent dépouiller par vos ennemis. Ne trouvant pas que l’argent qu elles reçoivent soit une compensation suffisante des périls auxquels la guerre les expose, elles veulent bien veiller aux portes de votre palais, garder vos édifices et vos trésors, mais non pas mourir ou même se faire blesser pour vous défendre quand l’ennemi s’avance.
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Aussitôt que les soldats mercenaires se sentent assez forts pour se montrer ingrats, 011 les voit s’emparer des trésors, du pays, et de la puissance même dont la garde leur est confiée.
L’empereur de Constantinople, pour résister à ses voisins, appela dix mille Turcs, et leur remit la défense de la Grèce. La guerre finie, les Turcs refusèrent de se retirer, et cette violence fut le principe de l'asservissement des Grecs : tel est l’actc de prise de possession dont les successeurs de Mahomet II font aujourd’hui valoir la légitimité.
Les anciens eurent des soldats mercenaires, mais Tacite nous apprend qu’ils en faisaient peu de cas. Les Romains avaient une idée trop juste de la dignité de l’homme pour vendre leurs bras et leur sang à uu prince étranger. Les Grecs avaient manqué de cette noble fierté : il existait dans la garde de Darius un corps de troupes grecques. Artaban, roi des Parthes, n’était environné que de soldats étrangers; espèce de bannis, dit Tacite, gens qui n’avaient aucune notion dn juste et de l’injuste, toujours avides de gain, toujours prêts à se rendre les ministres des ordres les plus barbares. Des Scythes formaient la garde de la ville d’Athènes, et leur penchant à l'ivrognerie n’est pas le seul rapport qu’ont avec eux les troupes mercenaires du temps présent. A Rome, les proscriptions étaieut exécutées par la garde gauloise. Des soldats mercenaires
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font encore partie de la garde de plusieurs princes de l'Europe, non pas sans doute parccqtie ces princes s’en remettent avec plus de sécurité à la foi de l’étranger qu’à celle de leurs propres sujets, niais pareeque dès long-temps ces troupes sont un vain luxe du trône.
Des nations entières se sont vouées au trafic du sang humain: chez les anciens, les Sarmates; et, puisqu’il faut le dire, les Gaulois, chez les modernes, les Albanais, les Suisses, les Marattes. Le pays de ces derniers n’est qu’un vaste bazar de soldats où 'es armées des différentes puissances de l’Indoustan viennent s’approvisionner d’une espèce d’hommes, dont l’unique métier est de tuer ou de se faire tuer : odieux commerce où l’acheteur et le vendeur semblent disputer d’infamie; où l’or est mis en balance avec la vie des hommes; où des soldats sont achetés et livrés comme des animaux de combat : car, de même que le prix de ces animaux varie selon le pays d’où ils viennent, les bipèdes marattes ont une évaluation différente, selon la province d’où ils sortent, selon la couleur de leur peau, la chaleur de leur sang, et la hauteur de leur stature.
11 est dans les Indes une nation plus particulièrement chargée de régler le tarif de cette denrée humaine, à raison de ses propres besoins et de l’immense consommation quelle en fait. Le Pcscha, on prince des Marattes, exerce avec une extrême im-
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partialité cette magistrature financière : il place indifféremment dans les rangs opposés les hommes du même district, les individus de la meme famille, les fils du même père; d’où résulte au jour du combat que le compatriote tire sur le compatriote, le voisin sur le voisin, l’ami sur l’ami, le frère sur le frère; mais ce qui exclut entre les acheteurs toute idée de préférence, tout sentiment de jalousie. La morale est outragée, l’humanité indignement sacrifiée, la nature se révolte; mais le commerce est assuré, et les bénéfices sont incalculables.
Toute guerre offensive étant un assassinat politique, tout guerrier mercenaire, quels que soient l’éclat de son uniforme et le montant de sa paie, n’est qu’un gladiateur aux ordres du maître qui le paie. 11 n’y a de soldat légitime que le citoyen qui s’arme et combat pour son pays.