CHAPITRE PREMIER
Considérations générales.
Pour apprécier tant de maximes lâches et cruelles qui font de la vieille politique la plus immorale des sciences, il suffirait de connaître la source d’où elles sortent, les contrées où elles sont en honneur. C’est, dans le pays de l’Europe où l’esclavage existe encore dans toute son abjection; ce sont des visirs et des cadis qui ont posé en principe que le grand-
seigneur n’était point obligé de tenir son serment, parcequ’il bornait par-là son autorité.
A qui doit-on cette autre maxime de la tyrannie, diviser pour régner?
Un homme a dit : Qui ne sait pas dissimuler n'est pas digne du tronc. Mais cet homme était le Néron de la France, l’odieux Louis XI.
Un autre a dit : Tout ce qui tend à diviser les citoyens est contraire au vau de la nature : ta vérité na jamais fait de mal à personne; la perfidie est te plus grand crime des rois. Cet homme était la gloire du trône, l’honneur de Rome, le divin Marc-Aurèle, et sa vie entière fut conforme à ces mémorables paroles.
L’histoire n’a offert qu’une fois au monde, sous le régne des Antonins, l’alliance de la liberté et du pouvoir absolu.
La liberté est l’état naturel de l’homme; lasservissement est son état forcé; et comme tout être travaille sans cesse à rentrer dans l etat qui lui est propre, on a senti le besoin d’une puissance supérieure qui le maintint et le pliât au joug. Mais la tendance vers la liberté est permanente, tandis que l'action du gouvernement ne saurait être continuellement oppressive. Le désir d être libre agit incessamment en nous, indépendamment de notre volonté, tandis que le gouvernement, dont la force n’est pas en luimême, n’a pas toujours les moyens de la déployer.
Voilà pourquoi la liberté finit toujours par triompher de la tyrannie.
Pour retarder sa défaite, que fait le despotisme!1 il cherche à tromper les hommes. Au Mexique, il proclame que le prince est fils du soleil ; sur le Bosphore, qu’il descend de la famille d’un prophète; en Europe, qu’il existe de droit divin; au Thibct, qu'il est dieu lui-méme. Mais chaque fraction du genre humain finit par retrouver ses titres; l’esclave alors se change en citoyen, et l’on voit enfin que toute domination se fonde sur un contrat primordial , et que ce contrat est synallagmatique. La force, le mensonge, essaieront - ils d’étouffer ce grand principe de toute morale législative? La force, le mensonge, passeront; ce qui restera, c’est la justice, c’est la vérité.
Si l’art de la politique , que sa réunion à la morale peut seule élever à la dignité de science, cesse enfin d’être un art occulte et mystérieux, ses progrès ont été bien lents et bien chèrement achetés. Avant le douzième siècle on n’en découvre pas la moindre trace: les moines gouvernaient les esprits; l’aristocratie féodale opprimait les corps; les savants n’étaient occupés qu’à fonder, sur Platon et Xénophon, leurs allégories chrétiennes, à subtiliser le subtil Aristote , et à chercher dans ses rêveries métaphysiques l’explication des mystères orthodoxes dont la croyance intime repousse toute espèce de discussion .
Au douzième siècle, uu code fut retrouvé; cette découverte jeta les esprits dans des spéculations d’un ordre plus utile, et les lança, pour ainsi dire, tout armés au milieu du schisme qui ne tarda pas à partager le inonde chrétien.
L’aristocratie nobiliaire et sacerdotale s’empara de ce mouvement, et les rois se virent obligés de . briser les liens qui enchaînaient les peuples, pour s’eu faire un rempart contre la ligue formidable qui menaçait leurs trônes.
De l'albance des peuples et des rois est née la sécurité et la force des rois et des peuples : par conséquent, tous les actes qui tendent à resserrer cette union sont conformes ù-la-fois, et à la morale, puisqu’ils entretiennent la paix et la concorde dans l'état, et à la politique, puisqu'ils donnent aux gouvernements plus de stabilité et de puissance. Mais, dans presque toutes les monarchies, il existe des familles avides et oppressives qui prétendent avoir une origine distincte et un sang différent de celui des autres hommes. Ceux qui n’ont jamais rien conquis réclament, eu vertu de je ne sais quel droit de conquête, le privilège d’occuper toutes les places, et de former exclusivement le conseil des rois. Ils se présentent comme des intermédiaires nécessaires, inévitables, entre les rois et les nations, pour arrêter d’un côté les envahissements du pouvoir, et de l'autre les efforts de la licence. Le but de ce double
effort est de s’emparer des richesses des peuples et de la puissance des l'ois, de jeter ceux-là dans les fers, et ceux-ci dans les couvents. Les peuples ne se sont jamais mépris sur les intentions de ces prétendus défenseurs de leurs libertés : malheureusement les princes sont plus faciles à tromper.