‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 La morale appliquée à la politiqueChapitre 3 sur 318 · JOUY · texte numérisé non relu

JOUY

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

J’entends répéter chaque jour que la civilisation est parvenue à son plus haut point, que la pensée humaine a tout épuisé, qu’en toutes choses les véritables principes ont été découverts, et cependant l’ouvrage que je publie a pour but de prouver que cette lumière immense, résultat des combinaisons de l'industrie et de la pensée, n’est que l'aurore des destinées humaines, et que la civilisation morale est encore au berceau.

Toutes les vérités reconnues ont été des paradoxes; celle que je proclame dans cet ouvrage, avec la conviction la plus intime, étonnera l’orgueil de quelques hommes, pleins d’une invincible confiance en leur propre sagesse, d’autant plus opiniâtres dans la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mémes ,’ que leur entêtement prend sa source dans des erreurs acquises à grands frais de temps et d’éducation.

Les sciences physiques et mathématiques, les arts et l'industrie, ont sans doute fait d’immenses progrès; mais la civilisation, considérée comme science morale, est demeurée imparfaite. En vain quelques peuples de l’Europe me montreront-ils des palais, des tableaux, des statues; en vain m’étaleront-ils les prodiges de l’industrie et des arts : c’est à d'autres signes que je puis

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reconnaître des nations civilisées. Tout le luxe, toute la pompe du génie lui- même, décorent la barbarie, et ne la font pas disparaître.

Montrez-moi vos lois, vos institutions, dirai-je à ces peuples si vains de leurs théâtres et de leurs arcs de triomphe; apprenez- moi quels principes vous régissent, quelle éducation vous donnez à vos enfants. Je vous demande des actions, vous me présentez des livres; je vous parle de sentiments, de croyances, et vous m'étalez des doctrines : n’écrivez-vous de si admirables choses que pour vous dispenser d'en faire d’honnétes ?

Dès qu’un homme s'est trouvé en présence d'uu autre homme, les devoirs d'individu à individu ont pris naissance.

Dès que plusieurs hommes se sont rassemblés au bord d’un fleuve pour y élever les cabanes d’une société naissante, cette société s’est imposé des devoirs envers chacun de ses membres; et chaque individu à son tour a contracté des engagements tacites ou exprimés envers la société souveraine.

Dès que deux ou plusieurs peuplades ont formé des sociétés séparées à des distances plus ou moins rapprochées les unes des autres, ces différentes sociétés ont eu des devoirs à remplir entre elles.

Cette grande machine politique a pour ressort principal la justice ; pour moyen conservateur, le patriotisme; pour principe de destruction, Canarchie ou P arbitraire.

Que l’individu soit juste pour son semblable et pour

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la société; que la société soit juste pour l’individu et juste pour les autres sociétés; voilà le devoir universel: que l’individu tyrannise ou son semblable ou les autres sociétés; que la société à son tour tyrannise ou l'individu ou les autres sociétés, voilà le crime: enfin, que l'individu se sacrifie pour la société, voilà l’héroïsme.

Telles sont les bases immuables du grand code émané de la justice universelle : ses principes ont leurs échos dans la conscience de tous les hommes; comment ne pas s’étonner qu'ils aient été jusqu’ici méconnus , et que les peuples qui se vantent de la plus haute civilisation en aient à peine adopté quelques préceptes dans l'habitude des relations civiles et individuelles?

La nécessité de la justice entre les individus se fait comprendre de tous les esprits, se fait sentir à tous les cœurs; et cependant ce principe universel, borné dans son application, n’a jamais été suivi dans ses conséquences.

Une justice rigoureuse a été invoquée dans la morale individuelle; une justice de convention (ce que Pope nommait a crooked justice) a constamment régi les sociétés.

Comble de la honte et de la déraison ! les nations sont demeurées, par rapport les unes aux autres, dans un état de nature sauvage, pendant que les hommes dont elles se composent obéissent à une civilisation plus ou moins perfectionnée. L’injustice gouverne les masses, tandis que les individus sont soumis entre eux

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à une justice dont l'extrême rigueur est souvent une injure à l’humanité.

L'assassinat est le plus grand des crimes; et, pour venger le crime, la société se rend coupable d’assassinat.

Elle punit de mort le vol à inain armée, c’est-à-dire l'usurpation de la propriété d'autrui; et, dans le même arrêt, elle ordonne de confisquer, c’est-à-dire d’usurper à son profit le bien du condamné. Les sociétés punissent le vol, et font des conquêtes, c'est-à-dire qu’elles usurpent à leur profit des provinces, des royaumes entiers.

En un mot, le crime n'est réputé crime aux yeux de la loi que lorsqu'il est commis par l’individu au détriment de l’individu : qu’il soit commis par cent mille hommes contre un seul, par un seul contre cent mille, par des peuples contre des peuples, non seulement il est excusé, mais il prend le nom d’héroïsme, d’honneur, ou même de vertu.

Législateurs, écrivains, magistrats, vous tous qui exercez sur vos semblables l’influence réelle et physique du pouvoir, ou l’influence plus noble encore de la persuasion et de la pensée, c’est à vous que j’en appelle de tant d'horribles contradictions : abjurez toute morale, ou reconnaissez une morale universelle.

Osez le dire à la lace du monde; les lois ont été faites dans l'intérêt de la force: c’est elle, c’est ce pouvoir sauvage qui domine encore au sein de la civilisation européenne ; c’est elle qui , sous les traits de la politique, respire dans les actes fallacieux des cabinets;

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c'est elle qui fait aujourd'hui le droit des Turcs en Grèce, des Anglais aux Indes, comme elle fit jadis le droit des Espagnols en Amérique.

Avant le dix-huitième siècle, aucune voix ne s'était élevée contre le monstre de la politique, auquel des publicistes, et même des philosophes, n'avaient pas craint d’élever des autels. Bacon , le père de la philosophie expérimentale, ce génie doué d'une si prodigieuse sagacité, Bacon n'a pu, dans la retraite scientifique où il a passé ses dernières années, épurer son ame des souillures qu’elle avait contractées dans l'exercice du pouvoir ministériel. Loin de l'idole, il a continué à fléchir le genou devant elle, et n'a pas eu honte de proposer, au nom de la politique, des concessions à la morale des peuples et à la conscience des princes ; le philosophe ne put oublier qu’il avait été grand chancelier d’Angleterre; du fond de son exil, il ratifiait encore des accommodements entre la justice reconnue et l'injustice nécessaire aiix desseins de l’autorité.

Ni Milton, trop peu connu comme publiciste, ni Leibnitz, ni Euler, ni Pascal; en un mot, aucun des génies mathématiciens qui ont cherché à porter dans le domaine des idées morales la rectitude des sciences exactes, n’ont reconnu ou n'ont osé reconnaître l'identité parfaite qui existe entre la morale des individus et celle des peuples, entre la morale des rois et celle des états entre eux. C'est au dix-huitième siècle qu'était réservé l’honneur de découvrir ou du moins de pressentir cette grande vérité philosophique.

L’éloquent déclamateur Raynal , le fougueux mora-

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liste Diderot, le savant analyste d'AIembert, et l'homme universel, le génie de lumière qui, semblable à l'astre du jour, verse en courant des torrents de clarté. Voltaire, ont indiqué celte source féconde des grandes pensées et des grandes vertus.

Je ne prétends point nier que la justice, dans le gouvernement et dans les actions des peuples, n'ait trouvé d'éloquents apologistes parmi les anciens. Tite Live a revendiqué les droits de la inorale, même au sein de la guerre, et s’élevant à une éloquence digne de Rousseau : « Tu n'es pas un homme, s’écrie-t-il, tu es une « bête féroce, toi qui regardes les droits de la morale « comme éteints au milieu des fureurs de la guerre. « Truculenta es bellua, non homo , qui in bellis nulla esse o jura censes. »

Plutarque, dont le style lâche et prolixe couvre quelquefois une pensée forte et un jugement sain, Plutarque, que Charron a si heureusement comparé à un foyer que la cendre recouvre et conserve, s'est irrité plusieurs fois contre l'immoralité de la politique. Dans son Parallèle d' Alexandre et César, il déclare sans ménagement que la bonne foi est le seul moyen de gouverner les hommes. Dans sa Vie de Pyrrhus , on trouve ce passage, où respire une éloquente et vertueuse indignation :

« Pour certains hommes, qu’est-ce que la paix et la « guerre? une monnaie fausse, frappée au coin des «peuples, au profit ou du moins dans les seuls inté- * rets de quelques individus. Leur guerre est plus de- « sirable que leur paix; au moins la première est néees-

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« sairement franche et ouverte, tandis que l'autre est « une guerre couverte, une trêve d’injustices , de crimes « et d’horreurs. »

Mes principes sont connus, je n'ai point reculé devant les occasions où il fallait faire une profession de foi politique. Aini de la liberté légale, j’ai parlé, j’ai écrit, j’ai combattu, j'ai versé mon sang pour la conservation des droits que l’homme tient de l'auteur de son être, de ces droits qui sont la hase de la morale, que reconnaissent, que prêchent toutes les religions, et que l’Évangile proclame à chaque page. Je conçois cependant que des hommes peuvent de très bonne foi être imbus d’opinions contraires.

Un prince élevé dans le sérail et nourri dans les maximes du despotisme se persuade aisément que Dieu a fait les autres hommes pour être ses esclaves, pour qu’il puisse, selon ses caprices ou ses besoins, leur arracher les richesses qu’ils ont amassées par leurs travaux, les enfants que leur a donnés la nature, la vie qu'ils ont reçue de Dieu. Que ce prince déclare que c'est dans cette faculté que réside la plénitude du pouvoir royal, et que sa volonté est la règle des devoirs de ses sujets; une telle déclaration, soit qu’elle vienne de Constantinople, de Tunis, ou de Modéne, n'a rien qui me paraisse étrange.

Un homme devient ministre après avoir passé sa vie dans des emplois dont les fonctions, affranchies de toute régie, s’exercent dans l’ombre-et par des moyens que réprouve la morale; que ce ministre considère les lois comme un obstacle à l’exercice du pouvoir tel qu’il

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le conçoit, tel qu'il l’a exercé, et qu’au milieu d'une assemblée législative il déclare qu’il entend gouverner par [arbitraire , je serai plus affligé que surpris, et je me garderai de mettre en doute sa sincérité; car rien dans sa conduite antérieure ne me porte à croire qu’il ne pense pas ce qu’il dit.

Des magistrats vieillis dans les habitudes des criminalistes peuvent éprouver le besoin des condamnations et des supplices; si l'institution des jurés leur déplaît, si la lettre des codes les gêne, s’ils veulent que le juge ait le droit d’interpréter la loi, que les jurés soient transformés en commissaires, et les cours d'assises en prévôtés, ces opinions me semblent l'incontestable conséquence des principes et des habitudes de toute leur vie , et la manifestation de ces principes n'a rien qui m'étonne.

Le fils d'un grand seigneur passe de la cour à l'épiscopat; s'il se déclare pour les riches et les richesses, s'il prêche les pompes mondaines par la parole et par l'exemple, dois-je en être surpris?

Les sentiments vrais, s'ils ne sont pas toujours respectables, ont du moins une honorable excuse dans la bonne foi de celui qui les manifeste : mais qu’un Borgia n'atteste le ciel que pour tromper les hommes, et ne fasse de serments que pour les violer; que les actes du plus inique, du plug capricieux arbitraire soient exécutés au nom des lois, en invoquant d’une voix sacrilège leur majesté violée; que les proscriptions des Sylla, les assassinats des Jefferies, les massacres judi-

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ciaires de g3, aient été proclamés actes de salut et d'équité publique, et placardés sous les noms de sentences et de jugements; que les ministres d’un Dieu dont le royaume n’est pas de ce monde réclament une part dans l'autorité , et négligent les affaires du ciel pour celles de la terre; qu’ils prêchent l’humilité sous une mitre rehaussée de perles et de diamants ; voilà ce qui indigne ' et soulève les âmes les plus calmes, les cœurs les plus stoïques. La franchise est l’attribut de la force; la sincérité orne toutes les vertus, et ne dépare pas même tous les vices. Il y a jusque dans l’audace du crime, qui marche la poitrine découverte et la tête haute, je ne sais quelle élévation qui impose. Mais le perfide qui, sous des semblants d’amitié, sous le manteau de la justice, cache le poignard dont il veut vous percer le sein; mais le lâche qui ne vous convie à ses banquets que pour verser dans votre coupe un breuvage empoisonné, quels sentiments peuvent-ils inspirer, sinon l’horreur et le mépris?

Concluons : dans l’homme public comme dans l’homme privé, dans l’état comme dans la famille, dans la politique comme dans la société, l’hypocrisie est le plus odieux de tous les vices.

L’ouvrage que je publie n’est que le corollaire de cette proposition : Il existe une morale universelle qui a son siège dans la conscience de I homme; donc elle régit par les mimes lois les individus et les sociétés.

Pour arriver à la démonstration de cette vérité philosophique, je n’ai employé que des formules connues,

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et je ne prétends à la gloire d'aucune découverte. Dans tous les temps, dans tous les pays, les philosophes qui ont tenu école de vertu, de morale et de raisonnement, ont proclamé, séparément, quelqu'un des principes contenus dans mon livre. Aristote, dans sa Politique, a fait ressortir la nécessité de la justice. Platon et Thomas More (que l’on s'obstine à appeler Morus) ont fondé, sur la base d'une raison absolue, des états chimériques, où ils ne tiennent aucun compte des résistances et des passions humaines.

Socrate enseigna la sagesse aux peuples et à leurs chefs; et l’on ne peut douter que ces anciens qui mouraient aux Thermopylcs, qui élevaient des statues au juste Aristide, n'aient honoré la justice et la morale comme des vertus publiques.

Mais Aristide exilé, Socrate buvant la ciguë, les mensonges de tant d'oracles, l'immoralité de tant d'institutions, et entre autres de l'esclavage personnel, sont des preuves malheureusement irrécusables de la fausseté des doctrines politiques des gouvernements anciens.

Chez les modernes, les mêmes vices, plus habilement dissimulés, n’ont pas été rachetés par d'aussi hautes vertus.

Les hommes, si fiers de leurs lumières nouvelles, ne voient pas que la vérité tourne comme un phare mobile, qu’ils ne l’ont point encore vue en face, dans sa pureté, dans son étendue.

Fra Paolo a réclamé contre les usurpations de la cour de Rome ; Swift et les anglicans ont fait sentir le

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ridicule qui s'était peu à peu glissé avec l’arbitraire au sein d'une religion divine. Bodin le politique a réclamé en faveur de la tolérance. Boccalini a donné aux gouvernements des leçons fortes et détournées; et Machiavel a si malheureusement trompé le pouvoir et le monde, que pendant long-temps ses cruelles ironies ont passé pour des préceptes. Grotius, Puffendorf, en réclamant quelques uns des droits du genre humain, ont été si prodigues de ménagements envers la puissance, qu’il leur arrive souvent de fournir des objections contre la justice et la morale universelles, dont ils adoptent le principe.

Tous ces publicistes, en sacrifiant à la vérité, ren daient en meme temps hommage au mensonge, et souillaient leurs plus belles pages d'indignes concessions à l’arbitraire. S’ils accusent l'injustice qui blesse leurs intérêts, ils préconisent celle qui flatte leurs préjugés. L’épouvantable sarcasme de Machiavel, en prouvant trop, ne prouve rien. Bodin, si sévère dans sa doctrine républicaine, est injuste dans tout ce qui concerne les intérêts respectifs des nations.

Rabelais, Arétin, Bardai, bouffons plus ou moins spirituels, plus ou moins cyniques, attaquaient les ri dicules jusque sur l’autel, jusque sur le trône; mais , sans principes, sans doctrine, sans but; ils ont fait au hasard la guerre à quelques erreurs, à quelques préjugés, et n’ont établi aucune vérité fondamentale.

Ni Baltbazar Gracian , symétrique et pompeux précepteur des usages de la cour, ni Amelot de La Houssaye, politique équivoque et pédantesque, ni Bayle,

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analyste indifférent des opinions humaiucs , n'ont eu lu pensée de donner à la politique la morale pour base. Aucun écrivain ne s’est occupé de réunir tant de vérités partielles en un corps de doctrine, et de rassembler tant de rayons épars en un seul foyer, pour en illuminer, suivant la comparaison de Bacon, le temple de la morale et de la politique. S’il m’est permis de suivre la noble métaphore de cet esprit original, je dirai que tous ont porté la lumière dans les coins et dans les détours de l'édifice , mais qu'aucun n'a élevé son flambeau sous la voûte et dans le sanctuaire. C'est de là seulement que la clarté pourra s'étendre sur les idoles , et faire évanouir les prestiges, les erreurs et les horreurs qui les environnent.

Toute politique qui n’est point fondée sur la morale est une science de mensonge et de déception : cette vérité éternelle, immuable, est digne d’être offerte à la méditation des peuples et des rois; c’est par elle que s’accomplira la vieille prédiction du seul monarque auquel la postérité ait conservé le titre de divin que lui donnaient ses sujets; la philosophie montera un jour sur le trône du monde.

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