CHAPITRE XI
Le sacerdoce.
Lorsqu'on eut persuadé aux peuples qu’avec des dons et des prières chacun pouvait changer les volontés de celui qui a tout prévu, tout réglé dans sa sagesse infinie, les prêtres vinrent se placer entre la divinité^ et les hommes, en disant à ceux-ci : « Les besoins de la vie, la poursuite des affaires privées, le soin des choses publiques, absorbent toutes vos journées; il vous reste peu de temps pour la prière, et cependant il faut long-temps prier pour obtenir. Nous prierons pour tous, si chacun de vous consent à nous abandonner une part du fruit de son travail. « Les peuples se turent , et le sacerdoce fut établi.
Tous les contrats primitifs qui obligent les nations, n’ont presque jamais eu d’autre sanction que le silence des peuples.
La Mon a le AnrilQCtÎE a la politique.
5o LE SACERDOCE.
Les premiers prêtres furent humbles comme leurs fonctions; ils ne se distinguèrent de leurs concitoyens que par une vie plus molle, mais plus régulière. A l’exception du travail, ils remplirent les mêmes devoirs , ils furent soumis aux mêmes lois , aux mêmes coutumes; ils eurent les mêmes habits et les mêmes moeurs; mais l'oisiveté, non moins corruptrice que les richesses, changea bientôt ces mœurs des premiers âges: la ruse et l’hypocrisie usurpèrent ce que le zèle et la piété n’avaient osé demander, de grands hommages et de grands biens. La prière ne fut pas moins richement dotée que le commandement; le prêtre voulut marcher legal du prince; la tiare aspira bientôt à s'élever au-dessus de la couronne, et, plus d’une fois, le trône et l’autel épouvantèrent le monde par le spectacle de leurs sanglants débats. Sémiramis aima mieux enrichir les prêtres que les craindre , dit le philosophe moderne que j’ai déjà cité plus haut. Dans les temples, tout était d’or massif, et tout était un don de Sémiramis. Aussi les prêtres firent-ils une divinité de cette esclave sanguinaire qui arracha à-la-fois la couronne et la vie au monarque dont elle était la concubine; qui refusa de se marier dans la crainte qu’un mari ou des enfants dignes d'elle ne lui ravissent cet empire acquis par le crime; et l’épouse parricide, la mère incestueuse, le fléau de l’Asie, vit fumer l’encens sur ses autels. Les richesses des pré-
LF. SACERDOCE.
très d’Isis et d’Osiris étaient telles, que leurs domaines formaient le quart des terres de l’Égypte.
Les apôtres et leur divin maître naquirent, vécurent et moururent dans la pauvreté; leurs mœurs étaient pures comme la morale qu’ils prêchaient ; mais les successeurs de saint Pierre voulurent égaler les prêtres de Memphis et de Babylone; ils parvinrent à les surpasser en puissance, en richesses, et en corruption.
Le ciel, pour nous punir, leur donna des grandeurs.
Rome, depuis ce temps, puissante et profanée,
Au pouvoir des méchants se vit abandonnée;
La trahison, le meurtre, et l’empoisonnement
De leur pouvoir nouveau fut l’affreux fondement.
Les successeurs du Christ, au fond du sanctuaire,
Placèrent, sans rougir, l’inceste et l’adultère;
Et Rome, qu’opprima leur empire odieux.
Sous ces tyrans sacrés regretta ses faux dieux '.
Les intérêts de la terre une fois confondus avec ceux du ciel , les choses spirituelles furent réglées à l’instar des choses de la terre; le clergé eut aussi sa Doblesse et sa roture, ses grands et ses petits, ses pauvres et ses riches. Les bénéfices royaux étaient devenus héréditaires par faveur ou par usurpation ; les bénéfices ecclésiastiques devinrent aussi des propriétés de caste et même de famille. Pour oh-
* Volt., Henr.
LE SACEKDOCE.
tenir l’épiscopat, la doctrine, les mœurs, la piété, n’étaient plus des titres suffisants : pour être évêque, il fallut être noble. La charité du curé de campagne, de l’utile et pieux desservant, demeurait stérile : que pouvait donner celui à qui la munificence du haut clergé ne laissait pas même les moyens de se procurér une soutane neuve chaque année? C’était en chevaux, en bijoux, en équipages magnifiques que sc dépensaient les revenus des riches prieurés et des grasses abbayes.
Le Pactole des bénéfices ne coulait que pour les courtisanes; les mœurs du haut clergé étaient si dépravées qu’un cardinal fut soupçonné d’avoir porté l’effronterie de ses désirs adultères jusques à la couche royale. Le cardinal Bellarmin , dans son Traité des Obligations des Evêques, prouve, par des passages de saint Chrysostôme et de saint Augustin , que presque tous les prélats de son temps seraient infailliblement damnés.
Pascal reproche aux ecclésiastiques ses contemporains « de retenir dans l’Église les plus débordés et ceux qui la déshonoraient si fort, que les synagogues des juifs et les sectes des philosophes les auraient abjurés et exilés comme indignes. »
Une épigramme de Boileau nous apprend que, sous Louis XIV, l’Église de France avait cinquantedeux prélats qui abandonnaient leurs résidences et