ORIGINE ET NÉCESSITÉ
De toutes les connaissances humaines c’est la plus nécessaire; le vertueux Socrate y borna son étude; sa vie et sa mort en prouvent également la sublimité.
On n’a pas encore vu deux individus de notre espèce dont la structure, la conformation et les traits fussent parfaitement semblables : cette prodigieuse diversité est encore plus sensible dans les caractères, car les passions et les facultés intellectuelles de l’homme sont susceptibles d’un plus grand nombre de modifications et de combinaisons que ses organes matériels.
Dès qu’il y a eu réunion de deux hommes, il y a eu division d’intérêts entre eux : leurs appétits n’étaient pas aiguisés précisément à la même heure; pour eux la veille et le sommeil n’avaient pas une durée égale; en poursuivant leur proie, l’un, par la rapidité de sa course, était plus prompt à la saisir; l’autre, par la vigueur de ses membres, était plus sûr de la terrasser: lequel des deux avait le droit naturel de la garder ou de s’eu approprier la plus forte part? Cette question s’éleva chaque fois que les besoins furent mis aux prises avec les moyens de les satisfaire. Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fut fait, en fut la solution , et la première règle de la morale fut posée.
Mais dès long-temps la pratique avait devancé le précepte, et le sentiment interne avait précédé la
DE LA MORALE
raison exprimée : empressons-nous donc de confesser cette vérité à la gloire de l'auteur des êtres ; la conscience vient de lui; tous les principes généreux et conservateurs remontent à cette source -acrée; la puissance de l’entendement humain ne saurait en créer un seul, et les plus hautes conceptions des législateurs religieux, comme des législateurs politiques, ne sont que l’observation approfondie d’inclinations naturelles et de penchants innés au cœur de l’homme.
La conscience est dans l’hotnme l’instinct moral de sa conservation: il faut donc l’avouer, c’est sur l’amour de soi, sur ce moi qui déplaisait tant à Pascal, que toute morale est fondée. Est-il besoin de dire que cet amour de soi, auquel je donne une origine céleste, et d’où je fais découler les plus beaux sentiments de l’humanité , n’a rien de commun avec cet odieux égoïsme contre lequel s’élève, avec tant de raison , l’auteur des Pensées, et qu’il ne saurait être confondu avec cet amour-propre que l'auteur des Maximes s’est amusé à reproduire sous les formes élégantes, mais stériles, des hommes de cour pour lesquels il écrivait? La Rochefoucauld juge le cœur humain d’après celui des courtisans ; il prend l’ouvrage des passions, combinées dans une société corrompue, pour l’ouvrage de la nature. On le croirait convaincu que c’est après avoir créé les grands seigneurs que Dieu se reposa.