CHAPITRE IV
Devoirs des ministres. — Petit nombre de ministres vertueux.
La franchise chez un bon ministre n’est pas seulement une vertu, c'est un devoir; car les fausses craintes , ou même les fausses espérances qu'il donne, sont des pièges meurtriers teudus sous les pas de la faiblesse, de l’honneur, de la confiance: l’homme privé qui altère la vérité n’est qu’un
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fourbe; le ministre qui meut est un malhonnête honnne.
Faut-il donc tant d’élévation dans l’esprit et dans les sentiments pour apercevoir dans l’admiuistration publique quelque chose de plus attrayant que le plaisir de donner des ordres et des audiences? La joie d 'être appelé Monseigneur pendant quelques mois est-elle si grande, qu’il faille tout lui sacrifier, jusqu’à la vertu, jusqu’à l'honorable réputation que l’on s’était acquise?
Perdre un portefeuille de secrétaire d’état , qu’un huissier porte derrière vous avec un maintien si fier, est un coup bien rude, j’en conviens ; plusieurs en sont morts ; mais il est un moyen de l’adoucir : c’est de quitter volontairement le poste où l’on ne peut plus rester avec honneur pour soi, avec utilité pour la chose publique. Des exemples récents ont été donnés de ce noble courage, et l’estime publique a généreusement compensé l’amertume de la disgrâce.
J’entends souvent parler des talents d’un ministre , qui sont presque toujours ceux de ses secrétaires, et je n’entends jamais rien dire de ses vertus, qui ne peuvent être qu’à lui. Un bon ministre doit être économe, exact, ami, non du palais, comme certains animaux domestiques, mais du roi, lorsque le roi est digne d’avoir un ami. Son ame doit être sensible; car c’est par lui que les plaintes des citoyens
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parviennent aux oreilles du monarque ; c'est un intermédiaire de raison , de justice et d'indulgence entre le pouvoir et la nation. Suivant Denis l’aréopagitc, les anges d'amour sont les premiers dans la hiérarchie céleste : ce n’est pas cette place que les ministres ont choisie dans la hiérarchie des puissances de la terre.
On a vu des ministres vertueux, il est possible qu'ou en voie encore; l’histoire prouve la première partie de cette proposition , puisque , dans l’espace de onze siècles, il est jusqu’à cinq ou six noms de ministres que l’on peut honorablement citer. En procédant par induction, et sans s’arrêter à la dénégation du présent, ou pourrait donc, à la rigueur, espérer de voir encore dans le même laps de temps se renouveler les mêmes prodiges : mais en réfléchissant que les ministres sont des fonctionnaires desquels dépend le sort des états , et plus sûrement encore celui des princes sous le nom desquels ils gouvernent, ou pourra trouver que la chance d’un bon ministre, tous les deux siècles, n’est peut-être pas assez avantageuse pour les nations.
De cette première remarque découlent assez naturellement plusieurs questions , dont l'examen sera l’objet de ce livre.
A mesure que j’avance dans la dissertation générale où je me suis engagé, je suis forcé de reconnaître la vérité de ce principe posé parMontesquieu :
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La vertu n'est point le ressort du gouvernement purement monarchique. Je n’en conclurai pas, avec le cardinal Richelieu, que, si le hasard laisse tomber le nom d’un homme de bien sur une liste ministérielle, il faille avoir grand soin de ne pas l’employer; mais j’avouerai, si l’on veut, que cet homme de bien ne pourrait se maintenir eu place qu’aux dépeus de son caractère personnel, et qu’en s’imposant la solidarité des actes de ses collègues, il accepte, dans l’opinion publique, la part qu’ils y occupent.
Dans les états purement monarchiques, un miuistre homme de bien n’est donc point dans l’ordre des choses naturelles. C’est une variété dans l’espèce; et l’on conviendra qu’aucune espèce n’offre aussi peu de variétés.
J’ai beau parcourir de la pensée la vaste étendue de nos temps historiques , je ne vois apparaître dans ces déserts immenses que les grandes ombres de Suger, de l’Hôpital , de Sully, de Choiseul , de Turgot , de Necker, et de Malesherbes.
La mémoire de Suger , sur laquelle l'admirable éloge de M. Garat a jeté tant d’éclat, n’est cependant pas irréprochable. Ce moine ambitieux et dissimulé s’avança par des routes tortueuses et employa plus d’uu instrument équivoque; mais il fut économe des deniers publics ; il rétablit l’ordre dans l’administration ; et, dans la direction des af-
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fait •es, il se conduisit d’après ce principe, qu'il vaut mieux prévenir les maux dans leurs causes que d'a/ypliquer son esprit à trouver les moyens tf en arrêter les effets.
Bien au-dessus de l’abbé de Saint-Denis , je vois l’Hôpital, pur au sein de la plus épouvantable corruption, philosophe intrépide dans un temps de fanatisme et de fureur, auteur de rédit de Romorentin pour empêcher l’établissement de l’inquisition, sous la régence de Catherine de Médicis :
Sully, l’ami de son roi, le défenseur du peuple, le fléau des courtisans, austère dans ses mœurs, infatigable dans ses travaux, irréprochable dans sa longue administration:
Choiseul, qui ne fut point irréprochable sans doute; mais dont le grand caractère refusa de fléchir sous le joug d’une courtisanne, et ce courage presque sans exemple suffirait seul pour lui mériter l’honneur de l’exception où j’ai cru pouvoir leranger:
L'estimable Turgol, qui, dans le cours d'un ministère de quelques mois, trouva le temps d’abolir les corporations et les jurandes , qu’il regardait avec raison comme des entraves à l’industrie; de réformer la maison domestique du roi, source intarissable de dilapidations; de modérer, sans que le trésor royal y perdît rien, les droits d’entrée sur les denrées de première nécessité; Turgot, enfin, qui s’était peint lui-même en disant qu'un bon mi-
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nistre devait aimer la vérité, conseiller le rvi dans r intérêt du peuple, et n’élre d aucune secte:
Necker, dont les intentions font toute la gloire, et qui éleva son frêle édifice sur le bord d’un torrent , avant de poser la digue qui devait le garantir; ses vues étaient bonnes, scs moyens étaient insuffisants : Enfin, ce grand Malesherbcs, au nom duquel se rattache tout ce qu’il peut y avoir d'élévation dans la pensée, de noblesse dans le caractère, et de générosité dans le cœur humain ; cet immortel tYlalesherbes, qui ne pouvait être dignement loué que par un émule de ses talents et de ses vertus.
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.
M. Boissy d’Anglas fut l'ami de Malesherbes; quel autre mérita mieux cette faveur céleste?