LA CHANSON ÉROTIQUE
Dans l'ordre naturel , celte espèce de chanson doit avoir précédé toutes les autres. Quoi qu’en disent Hobes et Machiavel, le^Sommes ont fait l'amour avant de faire la guerre; cet impérieux besoin a dû se faire sentir le premier dans toutes les conditions de la vie. Parmi plusieurs fragments de poésie amoureuse, modulée sur la flûte des sauvages, et que les voyageurs ont recueillis, je citerai de préférence celui dont parle Montaigne.
« Couleuvre, dont les replis laissent sur l’herbe une trace brillante, tes ondulations sont souples et gracieuses comme le beau corps de ma bicn-aimée; ton éclat est variable comme scs désirs. Ilélas! son amour s’enfuit comme toi, lorsque tu glisses à travers les fleurs. >■
Je me bornerai à rappeler ici que plusieurs odes de Catulle et d'Horace sont les premiers modèles de la chanson érotique, et qu’elles seraient encore sans rivales, si, de nos jours, Moore et Béranger n’eussent porté ce genre à sa perfection.
Parmi nous la chanson érotique a suivi et marqué le cours de nos mœurs; long-temps naïve et licencieuse, elle manquait de goût et de délicatesse; Lafarc et Chanlieu l'embellirent des deux qualités qui lui manquaient: Gentil- Bernard en adoucit quelquefois les manières délicates, jusqu’à la fadeur, et peut-être ce défaut se retrouve-t-il jusque daus la chanson suivante, de ce dernier auteur, à laquelle on a prodigué tant d’éloges.
• Jupiter, prête-moi ta foudre,
* Sceria Lycori» un jour :
« Donne , que je réduite en poudre
• Le temple où j'ai connu l’amour.
• Alcide ! que ne suis-je armée
• De u massue ou de tes traits,
• Pour venger la tprrc alarmée ,
• Et punir un dieu que je hais!
• Médée, enseigne-moi l'usage
• De tes plus noirs enchantements ;
• Formons pour lui quelque breuvage « Égal au poison des amants.
• Ah ! si dans ma foreur extrême
• Je tenais ce monstre odieux !
— Le voici , * dit l'Amour lui-même ,
Qui soudain parut à scs yeux !
■ Venge-toi ! punis, si tu l*oses ! •
Interdite à ce prompt retour,
Elle prit un bouquet de roses Pour corriger le jeune Amour!
On dit même que la bergère Dans ses bras n'osait le presser,
Et , frappant d'une main légère ,
Craignait encor de le blesser.
Le même mérite et le même défaut se font sentir dans cette chanson de Demis , qoi n’a pas été moins célébré du temps où régnait madame de Pompadour.
Le connais-tu , ma chère Eléonore ,
Ce tendre enfant qui te suit eu tout lieu ;
Ce faible enfant qui le serait encore ,
Si tes regards n'en avaient fait un dieu ?
C'est par ta voix qu’il étend son empire ;
Je ne le sens qu'eu voyaut tes appas.
Il est dans l'air que ta bouche respire ,
Et sous les flrtirs qui naissent sous tes pas.
4o ESSAI SUR LA POÉSIE LÉGÈRE.
Qui te connaît connaîtra lu tendresse ;
Qui voit le« yeux en boira le poison :
Tu donnerai» de» sens à lu sagesse,
Et de» désir» à la froide raison.
L'hymne à la rose, de Gentil-Bernard, qui commence par ces vers ,
Vermeille rose Que le zéphyr Vient d'entrouvrir,
A peine éclose Tu va» périr Sans refleurir,
n’est que le chef-d’œuvre de ce genre musqué.
La grâce précieuse et maniérée, l’élégante recherche que l'on remarque dans ces jolies pièces de vers, étaient les caractères communs à la poésie légère de cette époque. Je leur préfère la chanson suivante, trop peu connue, et peut-être plus digne de l’être; on y trouve l’expression vraie de la volupté, et une chaleur d’expression qui nait du sujet même.