‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Poésies légèresChapitre 94 sur 136 · LE VER DE TERRE · texte numérisé non relu

LE VER DE TERRE

FABI.E.

Dans une de ces nuits d’été Dont l’obligeante obscurité Sert d'asile au tendre mvstèrc,

Dans un jardin, un ver luisant Disait à certain ver de terre,

Qui de son réduit solitaire Venait de sortir en glissant :

« Avouez que de la nature « Je suis le plus bel ornement;

« On dirait que de ma parure « J’ai dérobé l’éclat au firmament.

« Je crois, sans injustice aucune,

« Pouvoir disputer à la lune « Le sombre empire de la nuit :

« A m’éclipser elle s’applique;

« Mais ces clartés dont elle luit,

« Le soleil les lui communique;

« Je brille de mes propres feux.

“ — Un pareil sort ne me tenterait guère, “ Répond Iïnsecte ténébreux :

3a POÉSIES LÉGÈRES.

« Vous en rirez; mais je préfère « A cet appareil fastueux, n A tant de gloire et de lumière,

« Ma forme lugubre et grossière, n Mon misérable accoutrement.

« — De l'amour-propre étrange aveuglement « Reprit le diamant mobile;

« Eh quoi ! l'espèce 1a plus vile « Jusqu'à moi voudra s’élever!

« — A Dieu ne plaise! dit le ver; o Je me connaisse vous admire;

« Je rends justice à votre éclat :

n Mais, content de mon humble état, n J’ai le bon esprit de me dire « Que dans ma triste obscurité • Je trouve au moins ma sûreté, n Et c’est tout ce que je desire :

o Jouissez long-temps des honneurs « Que la nature vous destine,

« Et puissiez-vous dans ses faveurs « Ne pas trouver votre ruine! »

Comme ils parlaient, sur un arbre voisin

Un rossignol égayait sa compagne,

Attentive à son chant divin.

Notre chanteur dans la campagne Aperçoit le ver lumineux ,

Qui se plaisait à voir ses feux Jaillir sur l'herbe étincelante .

L’oiseau profite du signal ,

POÉSIES LÉGÈRES. a33

Fond sur le petit animal ,

Et, sans respzct pour sa robe brillante,

Il croque le porte-fanal.

Du voile de la modestie Couvrez des talents précieux;

Par trop d’éclat ne frappez pas les yeux ;

Cherchez plutôt à cacher votre vie.

Croyez-moi, mes amis, le secret d’être heureux N’est guère que celui d’échapper à l’envie.

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