APOLOGUE ORIENTAL
Ati temps du conquérant Thamas, L'Indoustan était le partage D'un prince faible et sans courage;
On le nommait Muhamet-Shas.
Au fond de son harem, dans un repos funeste, Il s'abandonnait au plaisir,
Et, tout occupé de jouir.
Il s’cn remettait pour le reste Aux soins de son visir.
Eveille-toi, sultan, et songe A ta défense.
Il n'était bruit dans ce temps à Delhy Que de la profonde science D’un vieux dervis appelé Soudhaly.
La réputation d’un sage Pénétra jusques à la cour,
Et l'empereur se fit un jour Amener le saint personnage.
Dans l'asile des voluptés On introduit le philosophe.
Des femmes, aux désirs par leur vue excités,
POÉSIES LÉGÈRES Sur des coussins de la plus riche étoffe,
De leurs jeunes appas prodiguaient les beautés : L’Amour s'abandonnait aux caresses des Grâces , Et dans ce séjour enchanteur Le Luxe à grands frais, sur ses traces, Traînait le cortège imposteur Des besoins dont il est l’auteur.
Le dervis à peine remarque Tout cet appareil fastueux,
Et , d’un air à-Ia-fois libre et respectueux,
Il s’avance vers le monarque.
Sa majesté reposait mollement Entre les bras de ses maîtresses ,
Et savourait avec enivrement
Le doux tribut de leurs tendresses.
Un esclave à genoux vient offrir le sorbet.
D’insectes bourdonnants un essaim indiscret De tous côtés sur le vase s’élance;
Mais au môme instant la vengeance . S'apprête à punir le forfait.
Les moucherons, dans cette circonstance.
N’eurent pas tous un même sort;
Les uns friands avec prudence,
Du vase sans quitter le bord,
N’ayant fait qu’effleurer la liqueur enivrante, Échappent aisément : tandis qu’avec transport. D’autres, abandonnés à leur soif dévorante.
Au centre de la coupe ont rencontré la mort.
Ce spectacle afflige le sage,
Tout-à-coup il devient rêveur;
Et ce tableau qu'il envisage Arrache un soupir à son cœur.
« Qu’as-tu donc? quel sombre nuage « S'est répandu sur ton visage?
« Demande en riant l'empereur :
« Tu regardes beaucoup ce vase ;
« Qu’y vois-tu? — Des destins divers,
« Tout ce qu’on voit dans ce vaste univers , » Dit, en sortant de son extase.
Le saint habitant des déserts.
« Des moucherons qu’attire ton breuvage,
« Ceux-ci par leur conduite sage,
« Ceux-là par leur avidité,
« Me retracent la double image « De l'homme et de la volupté !
Les premiers, du plaisir usant avec prudence, « Jouissent sans intempérance ;
« Et, maîtres d’eux, sont toujours prêts « A fuir quand le danger commence.
« Des autres les honteux excès,
« Et la punition sévère,
« Nous peignent ces fds de la terre,
« Victimes des lâches désirs,
« Moissonnés au sein des plaisirs « Dont ils font leur unique affaire.
Leur courage est éteint, leur cœur est abattu ;
« Si le péril vient les surprendre,
De leurs efforts il ne faut rien attendre :
« Sans penser même à se défendre,
« lis périront sans gloire ainsi qu’ils ont vécu. »
Du dervis la leçon hardie Étonna l’empereur, qui parut la sentir;
Mais il n’était plus temps; la fortune ennemie Prévint un tardif repentir :
Sans délai, dans l'histoire elle inscrivit la iàble.
Le lendemain Thamas vient assiéger Delhy :
Contre un guerrier si redoutable ,
Que pouvait un prince avili ?
Trahi par ses soldats, par son propre courage, Il fut réduit en esclavage;
Et, courbé sous ses fers, le triste Muhamet Se ressouvint du vase de sorbet.
ÉPIGRAMME
Traduite du grec.
Niobé, par les dieux en pierre transformée, De la main du sculpteur vient d'étre ranimée.