SLR L’OPÉRA DE LA VESTALE
Cet opéra, si favorablement accueilli <lu public, ne se produisit au théâtre qu’avec beaucoup de difficultés; et il ne fallut rien moins que la protection spéciale dont l’impératrice Joséphine honorait l'auteur de la musique, pour surmonter les obstacles de toute nature qui s’opposèrent, pendant trois ans, à la mise en scène de cet ouvrage.
Peut-être n’est-il pas inutile d'observer que l’époque à laquelle je dédiai le poème de la Vestale à l’épouse de l’Empereur était précisément celle où son divorce avec Napoléon venait d'être résolu. J’éprouvais je ne sais quelle satisfaction dans l'hommage public que je rendais à cette excellente Joséphine, que la politique forçait à descendre d’un trône où toutes les affections l’avaient portée, et qu’elle embellissait par tant de grâces et de qualités aimables.
Sous le régime impérial la censure des pièces de théâtre s’exerçait sans doute avec beaucoup de rigueur, mais elle était loin d’être parvenue au degré d’ineptie et de susceptibilité où nous l’avons vue depuis : les grands intérêts de la politique et du gouvernement exceptés, tout était du ressort des auteurs dramatiques : on n’avait point encore songé à bannir du théâtre la peinture des vices et des ridicules des gens en place, à proscrire l’emploi des mots pairie et liberté ; on eût trouvé tout simple que dans une pièce qui portait le titoc de Titus, on fit l’éloge du grand empereur qui se plaignait d’avoir perdu une journée; qu’on représentât Tibère comme un monstre de dissimulation; on mesurait la sévérité de la censure à la nature et à t'iin-
portance des ouvrages , et le gouvernement se croyait assez fort pour résister à des maximes d’opéra. La musique jouissait du privilège du pavillon des neutres: elle couvrait la cargaison.
Ces immunités de l’académie chantante ne furent méconnues qu’une seide fois, et ce fut à la troisième représentation de ta Vestale.
L’Empereur avait lait prévenir qu’il y assisterait. M. le premier chambellan Rémuzat, avait remarqué aux deux représentations précédentes que le public applaudissait avec une sorte d’affectation ce vers du troisième acte :
Le talat de» États ne dépend pas d'an crime.
il craignit que ces applaudissements ne se renouvelassent avec plus de force en présence de l’empereur, et qu’il ne les interprétât comme un témoignage désapprobateur d’un projet de divorce dont le public était instruit : en conséquence, M. le chambellan prit la peine de se rendre chez moi, et après m’avoir exprimé ses inquiétudes avec une adresse tout-à-fait diplomatique, il fut convenu qu’à ce vers allusif on substituerait celui-ci, pour la représentation du soir :
Rome, jjoor son salai, n'a pas besoin d’un crime.
Malheureusement l’Empereur, qui tenait le poème à la main, s’aperçut d’autant plus vite du changement, qu’il voulut se rendre compte des applaudissements mêlés île murmures qu’excitait le vers insignifiant qu’il venait d’entendre : j’ai su depuis que cette précaution du courtisan fut au moment d’amener sa disgrâce.
La musique de l’opéra de la Vestale a fait époque dans les annales du théâtre: elle a classé tout-à-coup M. Spontini au premier rang des compositeurs dramatiques; et je puis du moins m’applaudir d’avoir fourni à ce musicien cé-
lébre l'occasion de produire au grand jotir de la scène son premier chef-d’œuvre.
M. Spontini, à peine âgé de vingt-cinq ans, s’était déjà fait connaître assez avantageusement à Paris par son opéra de la Finla Jilosofà, pour se promettre un succès plus décisif sur le théâtre Feydeau, pour lequel il avait composé la musique d’une très jolie pièce de MM. Dieulafoy et Gersain, intitulée la Petite Maison. J’assistais à la première représentation de cet opéra-comique; une cabale, aussi injuste que violente, décida du sort de l’ouvrage, dont la chute fut accompagnée de circonstances qui ne laissèrent dans mon esprit aucun doute sur les moyens qu’une rivalité jalouse avait employés pour éloigner de la carrière un talent qui s’annonçait d’une manière aussi brillante: les marques d’improbation dont la musique de la Petite Maison avait été l’objet étaient si loin d’avoir affaibli l’impression profonde qu’avait faite sur moi une foule de beautés «lu premier ordre dont cet ouvrage m’avait paru rempli, que le hasard m’ayant fait rencontrer M. Spontini le lendemain, je lui offris de mettre en musique l’opéra de la Vestale. 11 accepta avec empressement, et le public, après deux cents représentations , ne se lasse pas d’applaudir à l’une des plus vastes et des plus belles compositions musicales dont s’honore la scène lyrique.
L’admirable talent que déploya madame liranchu dans la Vestale a mis le comble à la réputation de cette grande cantatrice.
Dans le rôle du souverain pontife, M. Dérivis fit oublier Larrivée et Chéron à ceux des spectateurs qui avaient connu ces deux chanteurs célèbres.
La Vestale, traduite littéralement en italien, fut jouée sur le théâtre de Saint-Charles à Naples, pendant trois an-
nées consécutives, et la musique admirable de M. Spontini n’y fut pas accueillie avec moins d’enthousiasme qu’elle ne l’avait été à Paris.
En rendant compte de l’opéra de la Vestale, un journal de Venise essaya de prouver que le poème français n’était qu’une élégante imitation d’un ouvrage italien dont il citait quelques fragments: je me contentai de répondre que ma pièce avait été lue et reçue au théâtre de l’opéra de Paris sept ans avant que le poète de Venise eût publié la sienne.
La Vestale, traduite en ballet par le célèbre chorégraphe Vigano , a été jouée avec un égal succès sur tous les théâtres d’Italie.
FERNAND COUTEZ
OPÉRA
EN TROIS ACTES
REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS SUR l,F. THÉÂTRE DE L'ACADÉMIE DF. MUSIQUE, LF. 28 NOVEMBRE I 803 .
Si l'on excepte l'etablissement du Christianisme et la lléforme de Luther, il n’est pas d'événement qui ait exercé sur les destinées du genre humain une aussi grande , une auss| féconde influence que la découverte du Nouveau-Monde.
Elle a augmenté la masse des jouissances et des lumières; elle a ouvert de nouvelles routes aux sciences; elle a changé l’état social de l’Europe.
Cet événement n’est pas moins remarquable sous le rapport dramatique. La passion des richesses et de la renommée dévorait les usurpateurs. Ils déployèrent dans leur conquête une aussi grande force de volonté, autant de ressources d’esprit, que de cruauté et de barbarie. Les tuteurs nouvelles des contrées qu’ils ravagent, leur audace mêlée de fanatisme , les singuliers et divers caractères tic leurs chefs, la témérité de leurs entreprises, leur cupidité atroce, leur bravoure gigantesque, impriment à cette époque historique un caracjère d’audace et d’originalité qui n’a d’exemple dans aucune autre page des annales anciennes et modernes.
Après Christophe Colomb , Fernand Cortez est , sans contredit , le personnage le plus héroïque et le plus extraordinaire qui se présente sur ce nouveau théâtre.
Doué d’une activité sans égale , d’une grande élévation d'ame, d’une fermeté que rien n’ébranlait, son esprit était
f»« PRÉAMBULE HISTORIQUE, étendu, ses desseins étaient vastes. Il savait pardonner; et, de tous les chefs castillans, il se montra incomparablement le plus généreux. Cortez unissait deux qualités bien précieuses dans un conquérant, beaucoup de fougue et beaucoup de sang-froid ; la force, l’adresse, le courage, ont signalé
miraculeuse expédition.
Le conquérant du Mexique était né à Mcdelin, petite ville de l'Estramadure , en 1 485. Destiné au barreau, il ne tarda pas à se livrer aux impulsions d’un génie ardent, et il embrassa l’état militaire, dans l’espérance de se signaler sous les ordres du fameux Gonzalve de Cordouc. Une maladie dangereuse l’empêcha de partir pour Naples; et, dès qu’il fin rétabli, il alla chercher aux Indes occidentales la gloire et les dangers dont il était avide. Jusque-là sans nom, sans protections, et sans autre appui que son génie et son courage, il arrive, combat à-la-fbis les armes mexicaines et la jalousie des chefs castillans, échappe miraculeusement à tous les dangers , conquiert un empire immense , lutte contre les intrigues d’une cour ingrate et inquiète, et finit par mourir dans la misère. t
fies derniers jours sont une des leçons les plus instructives qu’offre l’histoire. Il faut étudier le dénouement d’une si belle vie, pour connaître jusqu’où peut aller l’ingratitude des rois.
Un saisit ses biens dans l’Inde : on met ses amis aux fers. On le rappelle en Espagne, où on le traite avec un respect et une solennité dont on se servait pour cacher la haine et
PRÉAMBULE HISTORIQUE. (h la crainte inspirées par un homme qui avait pu faire à lui seul d’aussi grandes choses. Il revient au Mexique, décoré d’un ordre militaire, et privé de toute autorité. Dès lors sei entreprises sont entravées : il perd son indépendance; il est soumis à une surveillance qui ôte à son génie sa force et sa hardiesse. Las de se voir sans cesse entouré d'espions , de jaloux, d’envieux, il revient en Europe demander justice au roi Charles-Quint. On l’accueille froidement. Le grand Cortex se hat comme volontaire à l’expédition d’Alger. Au retour, les audiences lui sont refusées. Un jour il fend la presse qui entoure la voiture du monarque, et monte sur l’étrier de la portière. Charles-Quint s’étonne, et s’écrie: «Qui a êtes-vous? — Un homme qui vous a donné plus de pro- « vinccs que votre père ne vous a laissé de villes. » Une telle réponse n’était pas faite pour réussir à la cour de l’orgueilleux Charles-Quint. Le vainqueur du Mexique, celui qui avait disposé des trésors du Nouveau-Monde, meurt dans l'oubli et dans la misère. L’histoire l’a vengé.
La conquête du Mexique par sept cents Espagnols, sous la conduite de Fernand Cortez, est peut-être de tous les évènements de l’histoire moderne celui qui inspire le plus d’étonnement et d’admiration, et qui prouve avec plus d'éclat ce que peuvent le courage, la constance, et l’inflexible volonté d’un grand homme.
Une injustice assez commune parmi ceux qui n’ont étudié l’histoire de l’Amérique que dans le roman poétique des Incas, c’est de confondre sans cesse les conquérants du
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Mexique avec ceux du Pérou, et «l’associer presque par-tout les noms de Corlez et de l’izarre, quoique les deux expéditions et les chefs qui les ont conduites ne puissent en aucune manière être mis en parallèle.
Cortcz, gentilhomme espagnol, doué de toutes les qualités qui font les héros, eut à lutter, dans sa prodigieuse entreprise, contre des obstacles qu’il n'appartenait qu’à lui seul de surmonter. Avec une armée forte de sept cents hommes, de huit pièces rte canon , et de dix-sept chevaux , il parvint à subjuguer un empire immense, défendu par des peuples guerriers , dont les mœurs féroces et les superstitions cruelles affaiblissent beaucoup l’intérêt qui s’attache ordinairement au courage malheureux : enfin , et pour comble d'éloges, Cortex (quoi qu’en ait pu dire un seul historien 1 ) ne souilla sa gloire d'aucune de ces cruautés dont ses compatriotes donnèrent à cette époque de si nombreux exemples ; car on ne peut qualifier de ce nom les actes de sévérité auxquels il fut obligé d’avoir recours pour assurer son existence et celle de ses compagnons d’armes, au milieu des complots et des pièges dont il étoit sans cesse environné : encore moins faut-il le rendre responsable du barbare traitement exercé, pendant son absence, sur la personne de l’infortuné Guatimozin , par l’impitoyable Aldéréte. Ajoutons qu'après avoir découvert et conquis le Mexique, il mourut dans la pauvreté.
' tnionio tir II errera , Histoire générale des Inde »
Pizarre, au contraire, aventurier de la plus basse extraction, et qui n’eut pas même l’honneur de diriger en chef une expédition dont il partagea le commandement avec Alinagrc et le prêtre Ferdinand de Luques; Pizarre, disonsnous, avec une armée trois fois plus forte que celle de Cortez, n’eut à surmonter, dans la conquête du Pérou, que les obstacles produits par la nature des lieux et par l’influence du climat. Scs victoires sur un peuple doux, timide, et désarmé, sont celles d’un tigre dans une bergerie: il ne combattit pas les Péruviens, il les extermina.
Sans entrer ici dans des détails historiques généralement connus, nous nous contenterons de faire observer qu’il est peu d’ouvrages dramatiques, même d’un genre plus sévère, où l’histoire ait été plus fidèlement suivie que dans cet opéra. L’émeute des soldats espagnols dans le premier acte, la réception des ambassadeurs mexicains, l’incendie de la flotte de Cortcz, ordonné par lui-même, le sacrifice des victimes humaines au moment d’être consommé, en un mot, toutes les situations principales et tous les personnages importants ( Alvar excepté) nous ont été fournis par les historiens les plus fidèles. On concevra facilement les motifs qui nous ont empêchés de faire paraître Montézuma nous avons cru que l’histoire, en flétrissant la honteuse faiblesse de ce prince, ne nous permettait pas de le présen-
1 Ce préambule se trouvait placé à la tête de la première édition de Fernand Cortex. On verra dans le# note» anecdotiques , jointes à cet opéra, quelles raisons m’ont déterminé à rendre à ce monarque , dan» ma pièce, la place qu'il occupe dan* l'histoire.
(er sur la scène d’une maniéré dramatique. Quant au personnage A'jtmazify, nous avons voulu peindre, sous ce nom, une femme célèbre dans les annales du Mexique; et l'on jugera si nous avons ajouté quelque chose à la vérité, par le passage suivant, extrait de l'ouvrage d’ Antonio de Solis :
u Dans le nombre des vingt femmes , dit cet historien , » que le cacique d’Hyucatan avoit données à Cortex, ce géu néral ne tarda pas à démêler le génie supérieur de l'une ïi d’entre elles, qu’il fit instruire et baptiser sous le nom de a Marina (nous la nommons Amazily ). Il semble que les u génies d’un ordre supérieur se pénétrent. Cortex et Mail rina se plurent au premier abord, et s’attachèrent l’un à u l’autre des liens du plus tendre amour. Cortex, qui recon- « nut bientôt l’étendue d’esprit et la fermeté du caractère de u son amante, en fit tout à-la-fbis son conseil et son interii prête, et tira de ses liaisons avec cette jeune Américaine « les avantages les plus considérables : deux fois elle lui u sauva la vie au péril de la sienne; et comme le goût des u plaisirs s’allie assez communément, dans les âmes liéroïuques, avec la passion de la gloire, ils s’aimèrent, et de u leur union naquit un fils qui fut nommé .Martin Cortez, u et que Philippe H créa, par la suite, chevalier de Saint- ,i Jacques. »
Ce mélange d’amour et de gloire, ce sujet fécond en spectacles singuliers, en caractères brillants et passionnés, nous paraissent convenir éminemment à notre grand théâtre
PRÉAMBULE HISTORIQUE. 65 lyrique. Les chevaux' que nous avons introduits sur la scène n’y sont point un vain luxe destiné à frapper les yeux ; ils doivent, au contraire, rappeler la surprise et la terreur que leur premier aspect fit éprouver aux Mexicains, et la part qu'ils eurent au succès de cette mémorable entreprise. Suivant l’avis d’un critique habile 1 , la conquête du Mexique est le plus beau sujet que l’histoire des siècles modernes offre au génie de l’épopée. Or, sans entrer ici dans une discussion qui nous conduirait trop loin , nous nous bornerons à rappeler aux gens de goût que le grand opéra français a pour le moins autant de rapport avec l’épopée qu’avec la tragédie, quoiqu’il soit également inférieur à l’une et à l’autre.
• Voir les notes à la (in de l'ouvrage
* M. de Laharjx;
PERSONNAGES
MONTÉZUMA
FF.RNAND CORTEZ.
TÉLASCO.
ALVAR
LEGRAND-PRÊTRE
MORALÉS.