CHAPITRE XV
Du moment oit les richesses se retirent éC elles "mêmes
étun empire,
XL n'est point de pays où les richesses se fixent et puissent à jamais se fixer. Semblables aux mers qui tour à tour inondent et découvrent différentes plages, les richesses, après avoir porté l'abondance et le luxe chez certaines nations, s'en retirent pour se répandre dans d'autres contrées (i). Elles s'accumulèrent jadis à
(i) Supposons que la Grande-Bretagne attaque Tlnde, la dépouille de ses trésors et les transporte à Londres ; les Anglais seront alors possesseurs d^Iinroenses richesses. Qu'en feront-ils? ils épuiseront d^abord l'Angleterre de tout ce qui peut contribuer à leurs plaisirs ; ils tireront ensuite de l'étrauger les vins exquis , les huiles , les cafés , enfin tout ce qui peut flatter leur goût j et toutes les nations entreront en partage des trésors indiens. Je doute que des lois somptuaires puissent s'opposer & cette dispersion de leurs richesses. Ces lois , toujours faciles ii éluder , donueut d'aUleurs trop d'atteinte au droit de propriété , le premier et le plus sacré des droits. Mais quel moyen de fixer les richesses dans un empire? je n^cu connais aucun. Le flux et
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Tyr et à Sydon, passèrent ensuite à Carthage, puis à Rome. Elles séjournent maintenant en Angleterre : s^y arrêteront-elles? je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'un peuple enrichi par son commerce et son industrie appauvrit ses voisins, et les met à la longue hprs d'état d'acheter ses marchandises : c'est que, dans une nation riche, l'argent et les papiers représentatifs de l'argent se multipliant peu à peu, les denrées et la main d'œu- "vre (i) enchérissent ; c'est que, toutes choses d'ailleurs égales, la nation opulente ne pouvant fournir ses denrées et marchandises au prix d'une nation pauvre, l'argent de la première doit insensiblement passer aux mains de la seconde (2), qui, devenue opulente à son tour, se ruine de la même manière (5).
reflux de Fargent sont , dans le moral , l'effet de causes aussi cous-" tantes , aussi nécessaires et aussi puissantes , que le sont , dans le physique , le flux et reflux des mers.
(i) On sait quelle augmentation subite apporta dans le prix des denrées le transport de l'or américain en Europe.
(2) La main d'œuvre devenue très^chère chez une nation riche, cette nation tire plus de l'étranger qu'elle ne lui porte : elle doit donc s'appauvrir en plus ou moins de temps.
(3) Rien de plus facile à tracer que les divers degrés par lesquels une nation passe de la pauvreté à la richesse , de la richesse à l'inégal partage de cette richesse , de cet inégal partage au despotisme , et du despotisme à sa ruine. Un hompie pauvre s'applique-t-il au comiperce, s'adonne-t-il à l'agriculture, fait-il fortune : il a dès imttatenrs^es imitateurs se sont-ils enrichis : leur nombre se multiplie, et la nation entière se trouve insensiblement animée de l'esprit de travail et de gain. Alors son industrie s'éveille , son commerce s'étend ; elle croit chaque jour en richesses et en puissance. Mais, si sa richesse et sa puissance se réunissent insensiblement dans un petit nombre de mains ', alors le goût du luxe et des superfluités s'emparera des grands , pnrce que, si l'on en excepte quelques avares , on n'acquiert ' que pour dépenser. L'amour des superfluités incitera dans ces grands la soif de l'or et le désir du pouvoir : ils voudront commander en despotes à leurs concitoyens. Ils tenteront tout à cet effet ; et c'est alors qu'à la suite des richesses , le pouvoir arbitraire s'introduisant peu à peu chez un peuple , en corrompra les mœurs et l'avilira.
Lorsqu'une nation commerçante atteint le période de sa grandeur^
nation libre , la considération et l'estime publique (i) est un pouvoir, et le désir de cette estime y devient, en conséquence , un principe puissant d'activité. Mais ce principe moteur est-il celui d'un peuple soumis au despotisme, d'un peuple où l'argent a cours, où le public est sans puissance , où son estime n'est représentative d'aucune espèce de plaisir et de pouvoir? Dans ce pays , les deux seuls objets du désir des citoyens sont, l'un la faveur du despote, et l'autre de grandes ricliesses , à la possession desquelles chacun peut * aspirer.
Leur source, dira-t-on , est souvent infecte : l'amour de l'argent est destructif de l'amour de la patrie, des talens et de la vertu (2). Je le sais : mais comment imaginer qu'on puisse mépriser l'argent qui soulagera rhpmme dans ses besoins, qui le soustraira à des peines et lui procurera des plaisirs? Il est des pays où l'amour de l'argent devient le principe de l'activité nationale, où- cet amour, par conséquent, est salutaire. Le plus vicieux des gouvernemens est un gouvernement sans principe moteur (3). Un peuple sans objet de désirs
(i) Cette estime est réellement un pouvoir que les anciens désignaient par le mot auctoritas.
(2) L'argent est-il devenu Tunique principe d'activité dans une nation : c'est un mal. Je n'y connais plus de remède. Les récompenses en nature seraient sans doute plus favorables à la production des hommes vertueux : mais, pour les proposer, quedechangemens à faire dans les gouvernemens de la plupart des états de l'Europe !
(3) A quelle cause attribuer l'extrême puissance de l'Angleterre ? au mouvement , au jeu de toutes les passions contraires. Le parti de l'opposition , excité par l'ambition , la vengeance ou l'amour de la patrie , y protège le peuple contre la tyrannie. Le parti de la cour, animé du désir des places , de la faveur ou de l'argent , y soutient Je ministère contre Jes attaques quelquefois injustes de l'opposition. L'avarice et la cupidité toujours inquiètes des commerçans y réveil- • lent à chaque instant l'industrie de l'artisan. Les richesses de presque tout l'univers sont , par cette industrie , transportées en Angleterre. Mais, dans une nation aussi riche, aussi puissante, comment se
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est sans aetion ; il est le mépris de ses voisins. Cepen-* dantjeur estime importe plus <]u'on ne pense «à sa prospérité (i). •
En tout empire où l'argent a cours, où le méritera conduit ni aux honneurs ni au pouvoir, que le ma-^ gistrat se garde bien d'affaiblir ou d'éteindre dans les citoyens le désir de l'argent et du luxe : il étoufferait en eux tout principe de mouvement et d'action. .
CHAPITR« XVII.
De r argent considéré comme principe d* activité.
L'argent et les papiers représentatifs de l'argent facilitent les emprunts. Tous les go uvernémens abusent de cette facilité. Partout les emprunts se sont multi«-
datter que les divers partis se conserveront toujours dans cet équi^ • libre de force qui maintenant assure son repos et sa grandeur? Peutêtre cet équilibre est-il très-diificile à maintenir. On a pu faire jusqu'à présent aux Anglais l'application de cette épitaphe du duc de Devonshire : Fidèle sujet des bons rois y ennemi redoutable des tyrans > Pourra-t-on toujours la leur faire? Heureuse la nation de qui Gourville a pu dire : Son roi, lorsqu'il est l'homme de son peuple , est le plus grand roi du monde ; veut-il être plus ? il n'est rien. Ce mot , répété par Temple h Charles II , irrita d'abord l'orgueil du prince : mais , revenu à lui-même , il serra la main de Temple et dit : Gourville a raison ; je veux être l'homme de mon peuple.
(i) Cest l'esprit de juiverie d'une métropole qui souvent porte le feu de la révolte dans les colonies. En traite-t-elle les colons en nègres ? ce traitement les irrite. S'ils sont nombreux , ils lui résistent , et s'en séparent enfin comme le fruit mûr se détache de la branche. Pour s'assurer l'amour et la soumission de ses colonies , une nation , doit^tre juste. Elle doit souvent se rappeler qu'elle ne transporte dans des terres étrangères qu'un superflu de citoyens qui lui eût été & chaîne \ qu'elle n'est , par conséquent , en droit d'exiger d'eux que des secours en temps de guerre et la signature d'un traité fédératif auquel se soumettront toujours les -colonies lorsque la métropole n« voudra pas s'approprier tout le profit de leurs travaux.