‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 115 sur 203 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De V esprit religieux, destructif de T esprit légistatif.

L'obéissance aax lois est le fondement de toute législation : l'obéissance au prêtre est le fondement de presque toute religion.

Si rintérêt du prêtre ||k)uvait se confondre avec l'intérêt national, les religions deviendraient les confîrmatrices de toute loi sage et humaine. C'est tout le contraire. L'intérêt du corps ecclésiastique fut partout isolé et distinct de l'intérêt public. Le gouvernement sacerdotal a, depuis celui des Juifs jusqu'à celui du pape, toujours avili la nation chez laquelle il s'est établi. Par-' tout le clergé voulut être indépendant du magistrat; etp dans presque toutes les nations , il j eut, en cpnséquence, deux autorités suprêmes et destructives l'une de l'autre.

Un corps oisif est ambitieux : il veut être riche et puissant, et ne peut le devenir qu'en dépouillant les magistrats de leur autorité (i) et le&n peuples de leurs biens. Les prêtres, pour se les approprier, fondèrent la religion sur une révélation et s'en déclarèrent les interprètes. Est-on rînterprètè d'une loi ? on la change à son gré : on en devient à la longue l'auteur. Du moment où les prêtres se chargent d'annoncer les volontés du ciel et ne sont plus des hommes, ce sont des divi-

(r) Lors de la destruction projetée des pariemens en France » qu^e îoie indécente les prêtres de Purls ne firent-ils point éclater ! Que les ningtstrats de toutes les nations reconnaissent à ceUe )oie la haine de Faulorité spirituelle pour la temporelle. Si le sacerdoce parait quelquefois la respecter dans les rois , cVst lorsqu'ils lui sont soumis, et que par eux il commande aux lois;

nit^^ cest en eux, ce n'est point en Dieu que l'en croit; ils peuvent en son nom ordonner la violation de .toute loi contraire à leurs intérêts , et la destruction de toute autorité rebelle à leurs décisions.

L'esprit religieux , par cette raison, fut toujours incoxnpatible avec l'esprit législatif (i), et le prêtre toujours l'ennemi du magistrat* Le premier institua les lois. canoniques; le second , les lois politiques. L'esprit de domination et de mensonge présida à la confection des premières : elles furent funestes à l'univers. L'esprit de justice et de vérité présida plUs ou moins à la con* fection des secondes; elles furent, en conséquence, plus ou moins avantageuses aux nations.

Si la justice et la vérité sont sœurs, il n'est de lois réellement utiles que les lois fondées sur une connaissance profonde de la nature et des vrais intérêts de rhomme. Toute loi qui pour base a le mensonge (a)

(r) L'intérêt du prêtre change- 1- il? ses principes religieux changent. Combien de fois les interprètes de la révélation ont- ils métamorphosé la vertu en crime , et le crime en vertu ! ils ont béatifié l'assassin d'un roi . Quelle confiance peut donc inspirer la morale véritable des théologiens? La vraie morale puise ses principes dans la raison , dans Famour du bien public y et de tels principes sont toujours les mêmes. •

(2) La vertu est si précieuse, et sa pratique si liée à Favantage national , que , si la vertu n'était qu'une erreur , il lui faudrait san^ doute sacrifier jusqu'à la vérité. Mais pourquoi ce sacrifice? et pourquoi le mensonge serait-il père de la vertu ? Partout oii l'intérêt particulier se confond avec l'intérêt public, la vertu devient, dans chaque individu, l'effet nécessaire de l'amour de soi et de l'intérêt personnel.

Tous les vices d'une nation se rapportent toujours à quelques vices de sa législation . Pourquoi si peu d'hommes honnêtes ? c'est jque l'infortune poursuit presque partout la probité. Qu'au contraire les honneurs et la considération en soient les compagnes , tous les hommes seront vertueux. Mais il est des crimes secrets auxquels la religion seule peut s'opposer. Le vol d'un dépôt confié en est uu exemple. Mais l'expérience prouve- t-elle que ce dépôt soit plus sûremeut confié au prêtre qu'à ^inon de l'Enclos ? Sons le nom de

SgS I>£ L HOMME,

ou quelque fausse révélation, est toujours nuisible. Ce n'est point sur un tel fondement que rbomnie éclairé édifiera les principes de Téquitë. Si le Turc permet de tirer de §on Koran les principes du jusle et de Fin juste, et ne souffre pas quon les tire du Veddam, c'est que, sans préjugés à l'égard de ce dernier livre , il craindrait de donner à la justice et à la vertu un fondement ruineux. Il ne veut pas en confirmer les préceptes par de fausses révélations (i).

legs pieux , que de vols commis f que de successions enlevées à des héritiers légitimes! Telle est la source infecte des richesses immenses de rÉglise. VoiJà ses vols : où ^nt ses restitutions ? Si le moine, dit-on, ne rend rien, il fait rendre. A quelle somme par an évaluer ces restitutions dans un grand royaume ? à cent mille écus ? Soit : qu^on compare cette somme à celle qu'exige l'entretien de tant de couvens : c'est alors qu'on pourra juger de leur utilité. Que dirait-on d'un financier qui, pour assurer la recette d'un millioD, en dépenserait vingt en frais de régie ? on le traiterait d'îmbécille. Le public est cet imbécille , lorsqu'il entretient tant de prêtres. Leurs instructions, à trop haut prix, sont d'ailleurs inutiles k des peuples aisés, aetifs, industrieux, et dont la liberté élève le carac* tère. Chez de tels peuples, il se commet peu de crimes secrets. Devrait-on encore ignorer que c'est à l'union de l'intérêt public et particulier , que les citoyens doivent leur^ vertus patriotiques ? Les fondera-t-on toujours sur des erreurs et des révélations qui depuis si long-temps servent de prétexte aiy[ plus grands forfaits!

(I) Si tous les hommes sont esclaves nés de la superstition^ pour- . quoi , dira-t-on , ne pas profiter de leur faiblesse pour les rendre heureux et leur faire honorer les lois? Est-ce le superstitieux qui les respecte ? C'est au contraire lui qui les viole. La superstition est une source empoisonnée d'oii'sont sortis tous les malheurs et les calamités de la terre. Ne peut-ou la tarir? On le peut sans doute, et les peuples ne sont pas aussi nécessairement superstitieux qu'on le pense. Ils sont ce que le gouvernement les fait. Sous un pnnce détrompé, ils ne tardent point à l'être. Le monarque, à la longue, est plus fort que les dieux. Aussi le premier soin du prêtre est de s'emparer de l'esprit des souverains. Point de viles flatteries auzquelîts , à cet effet , il ne s'abaisse. Faut-il les déclarer de droit divin : il les déclarera tels , il s'avouera lui-même leur esclave , mais sous la condition tacite qu^ils seront réellement les siens. Les princes cessent-ils de l'être : le clergé change de ton j et , si les circonstances

SECTION VII, CHAPITRE II. SqQ

Le mal que font les religions est réel , et le bien imaginaire. De quelle utilité, en eflfet, peuvent-elles être? Leurs préceptes sont ou contraires ou conformes à la loi naturelle, c'est-à-dire, à celle que la raison perfectionnée dicte aux sociétés pour leur plus grand bonheur. Dans le premier cas, il faut rejeter les préceptes de cette religion comme contraires au bien public ; dans le second , il faut les admettre : mai» alors que sert une religion qui n'enseigne rien que lesprit et le bon sens n'enseignent sans elle ?

Du moins, dira-t-on , les préceptes de la raison , consacrés par une révélation , en paraissent plus respectables. Oui , dans un premier moment de ferveur. Alors des maximes crues vraies parce qu'on les croit révélées agissent plus fortement sur les imaginations. Mais cet enthousiasme est bientôt dissipé.

De tous les préceptes , ceux dont la vérité est démon- £rée sont les seuls qui cAnmandent constamment aux esprits. Une révélation , par cela même qu'elle est incertaine et contestée, loin de fortifier la démonstration d'un principe moral, doit à la longue en obscurcir l'évidence (i). L'erreur et la vérité sont deux êtres hétérogènes : ils ne s'allient jamais ensemble. Tous les hommes , d'ailleurs , ne sont pas mus par la religion : tous n'ont pas la foi, mais tous sont animés du désir

lui sont favorables , il leur annonce que si, devant Saûl, Samuel déposa l'oint du Seigneur, Samuel ne put rien autrefois que le pape ne puisse aujourd'hui.

(i) Cest toujours à sa raison que l'homme honnête obéira de préférence à la révélation. Il est, dira-t-il, .plus certain que Dieu est l'auteur de la raison humaine , c^est-à-dire , de la faculté que l'homme a de discerner le vrai du faux, qu'il n'est certain que ce même Dieu soit l'auteur d'un tel livre, il est plus criminel aux yeux du sage de nier sa propre raison , que de nier quelque révélation que ce soit.

4oO . I>£ L HOaiME.

du bonheur^ et le saisiront partout ûù la loi le leur pré* «entera,

Des principes respectés parce qu'ils sont révélés (i) sont toujours les moins fixes. Journellement interprétés par le prêtre, ils sont aussi variables que ses intérêts, et presque toujours en contradiction avec l'intérêt général. Toute nation , par exemple , désire que le prince soit éclairé : le sacerdoce désire, au contraire, que le prince soit abruti. Que d'art n'emploie-t-il pas?

On connaît cette anecdote. Il s'agissait, dans un grand royaume, de savoir quels seraient les livres dont on per« mettrait la lecture au jeune prince. On assemble le conseil à ce sujet.. Le confesseur du jeune prince y préside. On propose d'abord les Décades de Tite - Live commentées par Machiavel , l'Esprit des Lois , Montaigne , Voltaire , etc. Ces ouvrages successivement rejetés, le confesseur. Jésuite, se lève enfin et dit : J'ai va l'autre jour sur la table du pfbice le Catéchisme et le Cuisinier français : point de lecture pour lui moins dangereuse.

Du temps du czar Pierre , «Sévach Hussein , sophi de Perse , persuadé par les vizirs , par les prêtres et par sa paresse , que sa dignité ne lui permettait pas de s'occuper des affaires publiques, s'en décharge sur ses favoris : peu d'années après ce ^ophi est détrôné.

(i) Le système religieux rompt toute proportion entre les récompenses décernées aux actions des hommes et l'utilité dont ces actions isont au public. Par quelle raison , en effet , le soldat est-il moins respecté que le moine ? Pourquoi donne-t-on au religieux qui fait vœu de pauvreté douze ou quinze mille livres de rente , pour écouter une fois par an les péchés ou les sottises d'un grand, lorsqu'on refuse six cents livres à Tofiicier blessé sur la brèche ?

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