‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 178 sur 203 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Des prétentions de F Église proui^ées par le fait.

Les mêmeà droits , dit l'Église, que mon infaillibilité me donne sur les rois , une possession immémoriale me les confirme. Les princes furent toujours mes es-claves, et j'ai toujours versé le sang humain. En vain l'impie a cité contre moi ce passage : a Rendez à César j> ce qui est du à César. » Si César est hérétique , que lui doit l'Église? la mort (5).

Les princes catholiques ont-ils pu même jusqu'à présent poser les homes (3) précises des deux autorités?

(i) L'Église se dit Pépouse de Dieu, et je ne sais pourquoi. L'Église est une assemblée de fidèles. Ces fidèles sont barbus ou non barbus , cbaussés ou déchaussés , capuchonnés ou décapucbonnés. Or, qu'une telle assemblée soit l^épouse de la Divinité , c'est une prétenftion trop folle et trop ridicule. Si le mot Église eût été masculin , comment eût-on consommé ce mariage ?

(2) Au siècle de Henri III et de Henri IV, des Clément et des Ràvaillac , telle était la manière dont les sorbonnistçs interprétaient ce passage.

(5) Ces bornes sont-elles impossibles li fixer j non? et si les prêtres, comme ils le disent, ne prétendent qu'à l'autorité spirituelle et aux biens de cette espète, il faut, quant à l'autorité, ne la leur

558 DE l'homme.

L'Europe nie maintenant l'infaillibilité de l'Église , mais elle n'en doutait point lorsque le clergé transporw tait aux Espagnols la couronne de Montézume , qu'il armait l'occident contre l'orient , qu'il ordonnait à ses saints de prêcher des croisades , et disposait enfin à son gré des couronnes de l'Asie. Ce que l'Eglise put en Asie, elle le peut en Europe.

Quels sont d'ailleurs les droits réclamés par leclei^é? ceux dont ont joui les prêtres de toutes les religions.

Lors du paganisme , les dons les plus magnifiques n'étaient-ils pas portés , en Suède , au fameux temple d'Upsal ? Les plus riches ofiFrandes , dît Màllet , n y étaient-elles point , dans les temps de calamités publiques ou particulières , prodigués aux druides ? Or, du moment où le prêtre catholique eut succédé aux ricbesses et au pouvoir de ces druides , il eut , comme eux , part à toutes les révolutions de la Suède. Que de séditions excitées par les archevêques d'Upsal ! que de cbangemens faits par eux dans la forme du gouverne*ment ! Le trône alors n'était point un abri contre la puissance de ces redoutables prélats.

En Allemagne 9 l'Eglise voulut que les empereurs , pieds et têtes nus , vinssent devant le pape reconnaître en elle la même autorité.

En France, elle ordonna que les rois^ dépouillés de leurs habits par les ministres de la religion , seraient attachés aux autels, y seraient frappés de verges, et qu'ils expieraient , dans ce supplice , les crimes dont l'Eglise les déclarait coupables.

En Portugal , on a vu l'inquisition déterrer le ca-

laisser exercer que daas les pays des âmes et des esprits. Il faut, quant aux biens , ne leur donner que les plus aériens et ]es plus spirituels ; qu'en conséquence tout , depuis le sommet des Cordillères jusqu'^à Fempirée , leur soît cédé ; mais que le reste appartienne aux rois et à la république.

SECTION ÏX, CHAPITRE XXX. SSg

davre du roi don Juan IV (i) pour l'absoudre d'une excommunication qu'il n'avait pas encourue.

Lors, des différends de Paul V avec la république de Venise y l'Eglise anathématisa le savant dont la plume vengeait la république ; elle 6t plus , elle assassina Fra- Paolo , et nul ne lui en contesta le droit (a) ; l'Europe sut l'action y et garda un silence respectueux.

Lorsque Rome frappa pareillement de l'anathème le seigneur de Milan (3) , lorsqu'elle le déclara hérétique et publia des croisades contre les Malateste , les. Ordola fée et les Manfredi (4) 9 les puissances de l'Europe se turent, et leur silence fat la reconnaissance tacite du droit aujourd'hui réclamé par l'Église , droit exercé par elle en tous les temps, et fondé sur la base inébranlable de son infaillibilité (5).

(i) Le crime de ce don Juan fut la défense faite aux inquisiteurs de s'approprier les biens de leurs victimes. Cette défense n'^était pas même contraire à la nouvelle bulle qu'à Tinsu du prince les domina cains avaient obtenue du pape.

(q) Fra-Paolo , percé d'un coup de poignard en disant sa messe , tombe, et prononce ces mots célèbres : Agnosco siylum romanum-

(5) Le seul crime dont le pape accusait Yisçonti , c'était , en qualité de vassal de l'Empire , d'avoir pris avec trop de zèle le parti de l'empereur Louis de Bavière. Ce zèle fut déclaré bérétique.

(4) Le crime de Malateste fut d'avoir surpris Rimini. Cçlui de^ Ordolafêe et des Manfredi fut de s'être emparé de Faënza, ville sur laquelle le pape s'était créé des prétentions. Tous les papes étaient alors usurpateurs , et tous leurs ennemis déclarés bérétiques. Ces papes cependant se confessaient et ne restituaient point. Leurs 'Successeurs ont depuis jpui sans scrupule de ces biens mal acquis. iCette jouissance peut paraître un mystère d'iniquité : j'aime mieux croire que c'est? un mystère de tbéôlogie. - •

(5) L'Église de France refuse maintenant au pape le droit de disposer des couronnes : mais le refusa de cette Église est-il sincèi^e ? est-il l'eôet de sa conviction ? c^est à sa conduite passée à nous en instruire. Quel respect le clergé peut-il avoir pour une loi bumaine , lui qui croit , en qualité d'interprète de la loi divine , pouvoir la changer et la modifier à son gré ? Quiconque s'est créé le droit d'interpréter une loi, finit toujours par la faire. L'Église, en consé-

56o DE L'âOMME.

Je ne m'éiendrai pas davantage sur ce sujet i Bt me contenterai d ohserver que y s'il est vrai , comine je lai dit ci^^lessusy que tout homme ou du moins tout corps soit ambitieux ; que l'ambition soit en lui vertu.ou vice, selon les moyens divers par lesquels il la satisfait; que ceux employés par l'Eglise soient toujours destructifs du bonheur des nations ; que sa grandeur ^ fondée sur l'intolérance , doive appauvrir les peuples y avilir les magistrats , exposer la vie des souverains ^ et qu enfia jamais l'intérêt du sacerdoce ne puisse se confondre avec l'intérêt public; on doit conclure que la religion, non cette religion douce et tolérante, établie par Jésus- Christ , mais celle du prêtre , celle ai^ nom de laquelle il se déclare vengeur de la Divinité , et prétend au droit de brûler et de persécuter les hommes, est une religion de discorde et de sang, une religion régicide , et sur laquelle un clergé ambitieux pourra toujours établir les droits horribles dont il a si souvent fait usage.

Mais que peuvent les rois contre l'ambition de l'église?

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