‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 18 sur 203 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des conditions sans lesquelles une religion est desUiictiye

du bonheur natioiuiL .

Une religion intolérante , une religion dont le culte exige une dépense considérable , est , sans contredit , une religion nuisible. Il faut qu'à la longue son intolérance dépeuple l'empire, et que son culte tw:)p coûteux le ruine (2). Il est des royaumes catholiques oit

(i) Shaftesbury, dans son Traité de FEnthousiasme, parle d'un ^ évêque qui, ne trouvant point dans le catéchisme catholique de' quoi satisfaire son insatiable crédulité, se mit encore à croire les' contes des fées.

(2) Il en est du papisme comme du despotisme j l'un et' l'autre' dévorent le pays où ils s'établissent. Le plus' sûr moyen d'affaiblir les* puissances de l'Angleterre et de ia Hollande , serait d'y établir la* religion catholique.

58 DE l'homme.

Ton compte à peu près quinze mille coiiveng, douze mille prieurés, quinze mille chapelles, treize cent» abbayes, quatre-vingt-dix mille prêtres employés à desservir quarante-cinq mille paroisses : où l'on compte en outre. une infinité d'abbés, de séminaristes etd'ec— clésiastiques de toute espèce. Leur nombre total compose au moins celui de trois cent mille bonuues. Leur Repense (i) suffirait à Tentrctien d'une marine et d'uae

(i) Dans tout pays où Ton comptera trois cent roille tant curés qu^évéques, prélats , moines , prêtres ^ chanoines, etc. , il faut qu^en logement, chauffage, nourriture, vêtement, etc., chaque prêtre, l'un portant Fautre , coûte au moins par jour un écu à Té ta t. Or , pour subvenir à cet entretien , quelles sommes prodigieuses en fonds de terres , rentes , dîmes , pensions , impôts de messes , constructions de bâtîmens , réparations de presbytères et de chapelles , fonds de jardin , trésors de paroisses et de ponfréries , ornemens d'église , argenterie, aumônes, louages de chaises, baptêmes, offrandes, mariages , enterremens , services , quêtes , dispenses , honoraires de prédicateurs, missions, etc. , le sacerdoce ne lève-t-il pas sur uoe^ nation ?

En dîmes seules , le clergé tire des terres cultivées d'un royaume presque autaiit de produit que tous ses propriétaires. En France, l'arpent de terre labourable loué six ou sept livres , rapporte à peu près vingt ou vingt-deux minots de blé h quatre au septier. Le prêtre , pour sa dîme , en récolte deux. L^ prix de ces deux minots peuf être , bon an mal an , évalué à neuf ou dix liv. Le prêtre récolte ea sus cinquante bottes de paille estimées six livres. Plus , la dîme de l'avoïbe et de sa paille , estimée 4o ou 5o sous. Total , 17 liv. 10 sous que le prêtre tire en trois ans du même arpent de terre , dont ie propriétaire ne tire que 18 ou 11 liv., et sur laquelle somme ce propriétaire est obligé de payer le dixième, d'entretenir sa ferme, de supporter les non-valeurs , les banqueroutes du fermier et les corvées. , ,

D'après ce calcul, qu'on juge de l'immense richesse des prêtres. En réduit*OD le nombre à deux cent raille? leur entretien monterait encore à 600,000 liv. par jour , et par conséquent à deux cent dix millions par an. Or, quelle ^otte et quelle armée de terre ûe sou* doierait-oYi pas avec cette somme j un gouvernement sage ne peut donc s'intéresser à la conservation d'une religion si dispendieuse et si à charge aux sujets. En Autriche, en Espagne, en Bavière, et peut-être même en France , les prêtres ( déductiou faite des intérêts payés aux rentiers ) sont plus riches que lôs souverains.

SECTION I, GfiÀPiniE XIV. Sg

armée de terre formidable. Une religion aussi à charge à un élat (i) ne peut être long-temps la religion d'un empire éclairé et policé (2). Un peuple qui s'y soumet

Quel remèdd à cet abus ? il n'en est qu'un : c'est de diminuer le nombre des prêtres -, mais il est des religions (telle est la catholique) dont le culte en suppose un grand nombre. Il faut , en ce cas , changer ce culte, et du moins diminuer le nombre des sacremens. Moins il y aura de prêtres, moins il faudra de fonds pour leur entretien^ Mais ces fonds sont sacrés. Pourquoi ? serait-ce parce qu'ils sont en partie usurpés sur les pauvres? le clergé n'en est que dépositaire. Il ne peut donc prélever sur ces mêmes biens que les gages absolument nécessaires à l'entretien des administrateurs. J'observerai même, à ce sujet, que la puissance temporelle étant spécialement chaînée de veiller au bonheur temporel des peuples , elle a droit de se charger elle-même de l'administration des legs faits à l'indigence , et de rentrer dans tous les fonds que les moines ont volés aux pauvres. Mais quel usage en faire? les employer exactement au soulagement des malheureux , soit par des aumônes , soit par des diminutions d'im-^ pots , soit par l'acquisition de petits domaines qui , distribués à ceux que leur misère en a dépouillés , les rendrait citoyens en les rendant propriétaires.

(i) Si notre religion, disent les papistes, est très-coûteuse, c^est que les instructions y sont très-multipliées. Soit : mais quel est le produit de ces instructions? les hommes en sont -ils meilleurs? non. Que faire pour les rendre tels? partager la dîme de chaque paroisse entre les paysans qui cultiveront le mieux leurs terres , et feront les. actions les plus vertueuses. Le partage de cette dîme formera plus de travailleurs et d'hommes honnêtes que les prônes de tous les curés.

' {1) V Histoire d'Irlande nous apprend , tome I , page 3o3, que cette lie fut exposée autrefois à la voracité d'un clergé très-nombreux. Les poètes j prêtres du pays , y jouissaient de tous les avantages , immunités et privilèges des prêtres catholiques. Comme ces derniers, ils y étaient entretenus aux dépens du public. Les poètes , en consé* quence , se multiplièrent à tel point, que Hugh , alors roi d'Irlande , sentit la nécessité de décharger ses sujets d'un entretien si onéreux. Ce prince. aimait ses peuples : il était courageux^ il entreprit de détruire les. prêtres, ou du moins d'en diminuer extrêmement lé nombre : il y réussit. *. ,

' En Pensylvanie , point de religion établie par le gouvernement : chacun y adopte celle qu'il veut. Le prêtre n'y coûte rien h l'état :

6ô t>E l'homme

ne travaille plus que pour l'entretioii ^u luxe et de Taisance des prêtres^ ei chacun des citoyeins n'est qu'un ^rf du sacerdoce. ,

Pour être bonne, il faut qu'une religion soit et peu ^^oùteuse (i) et tolérante. Il faut que son diergé ne puisse rien sur le citoyen. La crainie- du prêtre dégrade l'esprit et l'âme , abrutit l'un , avilit l'autre. Armera-t-on toujours d'un glaive les ministres des autels? Ignore-t-on- les barbaries commises par leur intolérance? Que de sang répandu par elle! la terre en est encore abreuvée. Pour assurer la paix des nations, ce n'est point assez de la tolérance civile; l'ecclésiastique doit concourir ^u même but. Tout dogme est un germe de discorde et de crime jetç entre les hommes. Quelle est la religion vraiment tofêrante? celle ou qui n'a, comme la païenne, aucun dogme ^ ou qui se réduit, comme celle des philosophes, à une morale saine et élevée , qui sans doute sera vu jour 1^ religion de l'univers.

Il faut de plus qu'une religion soit douce et humaine ; que ses cérémonies n'aient rien de triste et de sévère; qu'elle présente partout des spectacles pompeux et des fêtes (2) agréables ; que son culte excite des

c*est aux babitans à s'en fournir selon leur besoin , à se cotiser à cet effet. Le prêtre y est, comme le négociant, entretenu aux dépea» du consommateur. Qui n^a point de prêtre et ne consomme point de cette denrée ne paye rien. La Pensylvanie est un modèle dont il serait à propos de tirer copie.

(i) Numa lui - même n'avait institué que quatre vestales et uo très-petit nombre de prêtres.

(3) Entre la religion païenne et la papiste , je trouve , diaait un Anglais 9 la même di£Eérence qtt'o:itre TAlbane et Calot. Le 00m du premier me rappelle le tableau agréable de la naissance de Vénus ; celui du seeoad , le tabteau grotesque de la tentation de saint Antoine.

SECTION I, CMAÎ^ITRE XIV. 6l

passions ^ mairtlcis passions dirigées au bien général : la religion qui leS étouffe produit des talapoins, des bonzes 9 des bracbines^ et jamais de héros ^ d'hommes illustrés et de grands citoyens.

Une religion est ^ elle gaie? sa galté suppose une noble confiance dans la bonté de l'Etre suprême. Pour< quoi en faire un tyran orieiital , lui faire punir des joutes légères par des châtimens éternels? Pourquoi mettre ainsi le nom de la Divinité au bas du portrait du diable? Pourquoi comprimer les âmes sous le poids de là crainte > briser leurs ressorts y et d'un adorateur de Jésus faire un esclave vil et pusillanime ? Ce sont les méchans qui peignent Dieu* méchant. Qu'est-ce que leur dévotion? un voile à leurs crimes.

Une religion s'écarte du but politique qu'elle se pro« pose 9 lorsque l'homme ju^te, humain envers ses semblables > lorsque l'homme distingué par ses talens et ses vertus y n est point assuré de là faveur du ciel ; lorsqu'un désir momentané ^ un mouvement de colère ou l'omission d'une messe peut à jamais l'en priver.

Que les récompenses célestes ne soient point dan$ une religion le prix de quelqilés pratiques minutieuses qui donnent des idées petites de rÉternef, et des idées fiiusses de la vertu : de telles récompenses ne doivent point s'obtenir par le jeûne ^ le cilice, l'obéissance avettgle et la discipline.

L*homme qui place ces pratiques au nombre des vertus, y peut placer aussi l'art, de sauter, de danser I de voltiger sur lai corde. Qu'importe aux na*^ tions qu'un jeune homme se fesse ou fasse le saut périlleux? "^

Si Ton a jadis divinisé la fièvre, pourquoi n'a-t-pn pas encore divinisé le bien public ? Pourquoi oe Dieu n'a-t-il pas.encore son culte , son temple et ses prè-

6a DE L^HOMME.

très (i)? Par quelle raison enBn faire une vertu ^n-^ biime de l'abnégation de soi-même? L'humanité est dans l'homme la seule vertu Vraiment sublime ; c'est la première et peut-être la 'seule que les religions doivent inspirer aux hommes ; elle renferme en elle presque toutes les autres.

Qu'au couvent l'on ait l'humilité en vénération, à la bonne heure : elle favorise la vileté et la paresse (2) monastiques. Ms^is cetle humilité doit-elle être la vertu d'un peuple ? non : le noble orgueil (ut toujours celle d'une nation célèbre. C'est le mépris des Grecs et des llomains pour les peuples esclaves ; c'est lé sentiment ju^te et fier de leurs forces et de leur courage , qui , concurremment, avec leurs lois /leur soumit l'univers. L'orgueil , dira*t-on , attache l'homme à la terre. Tant mieux : l'orgueil a donc son utilité. Que la religion fortifie dans l'homme l'attaebement aux choses terrestres , loin de le cpmtbattre ; que tout citoyeo s'occupe du bonheur , de la jgloire et de la puissance de sa patrie; que la religion, panégyriste de toute actioii conforme à l'avantage du plus grand nombre, sanctifie tout établissement utile ^ et ne le détruise jamais. Que l'intérêt des puissances spirituelle et temporelle soit un, et toujours le mên^e; que ces deux puissances soient réunies, comme à Rome, dans les mains des magistrats (5);

(i) Les Romains consacrèrent , sous le règne de Numa , un temple k la bonne foi : la dédicace de ce temple les rendit quelque temps fidèles à leurs traités.

W Quiconque affecte tant d'humilité et s^accoutume de bonne heure à regarder la vie comme un pèlerinage , ne sera jama!is qu'un moine , et ne contribuera jamais au bonheur de l'humanité.

(3) La réunion des deux puissances spirituelle et temporelle dans les mains d'un despote, serait, dit-on, dangereuse : je le croîs. En général , tout despote , uniquement jaloux de satisfaire ses caprices , s'occupe peu du bonheur ^tiational : la félicité de ses sujets lui est indifférente. Il ferait souvent usage de la puissance spiritutlleipour

SECTION Ij CHAPITOE XIV. 63

que la voix du ciel soit désormais celle du bien public, et que les oracles des dieui confirment toute loi avantageuse au peuple.

Page 1