‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 20 sur 203 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Toutes nos idées nous ^viennent par lès sens : en conse^ quence f on a regardé T esprit comme un effet de la plus ou moins grande Jin^se de V organisation.

Lorsque, éclairé par Locke, on sait que c'est aux organes des sens qu'on doit ses idées , et par conséquent son esprit; lorsqu'on remarque des difierences, et dans les organes, et dans Tesprit des divers hommes, l'on doit communément en conclure que l'inégalité des esprits est l'eflFet de l'inégale finesse de leurs sens.

Une opinion si vraisemblable et si analogue aux faits (i) doit être d'autant plus généralen^ent adoptée, qu'elle favorise la paresse humaine, et lui épargne la peine d'une recherche inutile. i

Cependant, si des expériences contraires prouvaient que la si;ipériorité de l'esprit n'est point proportionnée

(i) Cest par le moyen des analogies qa'on parvient quelquefois aux plus grandes découvertes : mais dans quels cas doit-on se contenter de la preuve des analogies, lorsqu'il est impossible d'en acquérir d'autre : Cette espèce de preuve est souvent trompeuse. A-t-on toujours vu les animaux se multiplier par l'accouplement des mâles avec les femelles : on en conclut que cette manière est la seule dont les êtres puissent se régénérer. Il faut, pour nous détromper, que des observateurs exacts et scrupuleux enferment un puceron dans un bocal, qu'ils découpent des polypes , et prouvent, par des expériences réitérées , qu'il est encore dans la nature d'autres manières pont les animaux peuvent se reproduire.

SECnOM tl, CHAPITRE I. ^1

à la plus OU moins grande perfection des cinq seps , c'est dans une antre cause qu'on serait iïsrcé de cher—. H

cher l'explication de ce phénomène. ',

Deux opinions partagent aujourd'hui les savanf sur c«t ohjet. Les uns disent : L'esprit est V^et d'une certaine espèce de tempérament et d^ organisation intérieure : mais ancun n'a, par une suite d'observations, encore déterminé l'espèce d'organe, de tempérament DU de nourriture qui produit l'espiit. Cette assertion yaguéet destituée de preuve^ se réduit donc à ceci : L'esprit est teffet d^une cause ïnconmte Oft d^une qualité occulte, à latfueUeje donne le nom de tempérttment ou d'organisation.

Quintilien , Locke, et moi, disons :

L'inégalité des esprits est l'effet d'une cause connue , et cette cause est la différence de l'éducation.

Pour justifier la première de ces opinions, il eût fallu .

montrer, par des observations répétées, que la supériorité de l'esprit n'appartenait réellement qu'à telle espèce d'organe et de tempérament. Or, ces expériences sont à faire. Il paraît donc que , si , des principes que j'ai admis, l'on peut clairement déduire la cause de l'inégalité des esprlts,c'est à cette dernière opinion «Ju'il faut donner la préférence.

Une cause connue rend-elle compte d'un fait? pour* -quoi le rapporter à une cause inconnue, à une qualité occulte, dont Fexistence toujours incertaine n'explique rien qu'on ne puisse expliquer sans elle?

Pour montrer fue tous les hommes communément bien organisés ont une égale aptitude à tespritii), il

(i) Locke avait sans doute eD vue cette vérité, lorsque, parlantde l'inhale capacité des esprits, il croit apercevoir entre eux moins-de diKrence qu'on ne l'imagine, s Je croîs , dit-il , page a de son. Édu-

■ cation, pouvoir assurer que de cent hommes il y en a plus de

■ quatre-vingt-dix qui sont ce qu'ilf sont, bous ou mauvais, util«

7^ B^ LftOKKE.

faut remonter au principe qui le produit : quel «st-îl ? Dans rfaoniu]ie tout est sensation physique, feutêtre n'ai-je pas asse^ développé cette vérité dansleLâvre 4le V Esprit. Que dois-je donc me proposer ? de dépaontrer rigouretisement ce que je n ai peut-être fait qn^indiquer, et de prouver que t^^utes les opérations de Tesprit se réduisent à sentir. C'est ce principe qui seul nous explique comment il se peut qpe ce soit à nos b^ïïs que nous devions nos idées^ et que ce ne soit

» ou nuisibles à la société , par rinstruction qu^ils ont reçue. Cest » de Féducation que dépend la grande difierence aperçue entre eux. 3> Les moindres et les plus insensibles împrcBsioiis reçues dans noire ^ enfance ont des conséquences très-importantes et d^ane lofigue » durée. Il en est de ces premières impressions conune d^une rivière » dont on peut sans peine détourner les eaux en divers canaux par » des routes tout-à-Êiit contraires y de sorte que, par la direction » insensible que Teau reçoit au commencement de sa source , eUe » prend différens cours , et arrive enfin dans des lieux fort éloignés r les uns des autres : c*est , je pense , avec la même (acilité qu'on » peut tourner Tesprit des eofans du côté quW veut. »

Quintilien , qui , si long^temps chargé de Finstruction de la jeuliesse, avait encore sur cet objet plus de connaissances pratiques que I^cke , est aussi plus hardi dans ses assertions. Il dit, Livre I, Inst, Orat. : « C'est une erreur de croire qu'il y a peu d'hommes » qui naissent avec la faculté de bien saisir les idées qu'on leur pré- V sorite , et d'imaginer que la plupart perdent leur temps et leurs >i peines à vaincre la pHresse innée de leur esprit. Le grand nombre, » au contriurc , paruît également organisé pour penser et retenir avec » promptitude et facilité. C'est un talent aussi naturel à l'homme que » le vol aux oiseaux , la course aux chevaux , et la férocité aux bétes » farouches. La vie de l'âme est dans son activité et son industrie ^ » ce (jui lui a fait attribuer une origine céleste. Les esprits lourds et )) liiltahiles aux sciences ne sont pas plus dans l'ordre de la nature »i que les monstres et les phénomènes extraordinaires. Ces derniers I) sont rares. D'où je conclus qu'il se trouve dans les enfans àt » grandes ressources qu'on laisse (échapper avec l'ûgc. Alors, il est u évident que ce n'est point I) la nature, mais &' notre néghgence , \> qu'on doit s'en prendre. «

L'opinion de Quintilicn , celle de l.orkr, égnlrmcnt fondées sur rcYpérience et l'observation , et Ir» prr nvoi dont je me suis servi pour eu démontrer la vérité, «loivtMit, ji' pense, suspendre sur cet ©bjet le jugement trop précipité du lecteur.

SECTiOM II, CHAPITRE II. \ \ yî pendant pas, comme l'eipéricnce le prouve, àTexVéme perfecdoD de ces mêmes sens que nous deviols )%)]u5 ou moins grande étendue de notre esprit.

Si ce principe concilie deux faits en apparRice si ]

conlradicloîrea, j'en conclurai que la supériorité de \

l'esprit n'est le produit ni du tempérament, ni de la 1

plus ou moins grande finesse des sens , ni d'une qualité ^

occulte, mais l'efllfel de la cause très-connue de l'éditcalion : et qu'enfin , aux assertions vagues et tant de fois répétées à ce sujet, l'on peut substituer des idées très-précises.

Avant d'entrer dans l'examen détaillé de cette question, je crois, pour y jeter plus de clarté, et n'avoir rien à démêler avec les théologiens , devoir d'abord distinguer l'esprit de ce qu'on appelle Vante.

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