‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 67 sur 203 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

L* amour du pouvoir, dans toute espèce de gouvemement ,

est le seul moteur des hommes.

Dans chaque forme de gouvernement , dit Montesquieuy il est un différent principe d'action : « La crainte 9 dans les états despotiques , l'honneur dans les mo* 9 narchiques^ la vertu dans les républicains , sont ces » divers principes moteurs ».

Mais sur quelle preuve Montesquieu (i) fonde-t-il

(i) La crainte , dit Montesquieu, est le principe moteur des empires despotiques. Il se trompe : là crainte n'augmente point; elle afl&iblit au contraire le ressort des âmes. Je n'admets pour principe d'activité d'une nation que les objets constans du désir de presque tous les citoyens. Or, dans les états despotiques, il n'en est que deux; l'un , le désir de l'argent , l'autre , la faveur éxk prince.

Dans les deux autres formes de gouvernement , Jl est , selcm le mêihe écrivain , deux autres principes de mouvement d'une nature , dit-il, très-différente : l'un est l'honneur; U s'applique aux états monarchiques : l'autre est la vertu -y il n'est applicable qu'aux républiques, t .

Les mots honneur et vertu ne sont pas , il est vrai , parfaitement synonymes. Cependant, si celui d'^o/in&ur rappelle toujoiu's & l'esprit l'idée de quelque vertu , ces mots ne différent donc entre eux que dans l'étendue de leur signification. L'honneur-et la vertu sont donc des principes de même nature.

Si Montesquieu ne se fût pas proposé de donner à chaque forme de gouvernement un principe différent d'action , il eût reconnu le même dans tous. Ce principe est l'amour du pouvoir , par conséquent l'intérêt personnel diversement modifié , selon les différentes constitutions des états, et leurs diverses législations. Si la vertu , comme il le dit , est le principe d'activité des états républicains , ce n'est , du moins , que dans des républiques pauvres et guerrières. L'amour de l'or et du gain est celui des républiques commerçantes.

Il parait donc que , dans tous les gouvernemens , l'homme obéit à son intérêt \ mais que son intérêt n'est pas le même dans tous. Plus on examine , \ cet égard , les mœurs des peuples , plus on s'assure

cette asâenion? Est^il bien vrai que la crainte / Thonnetir et l'amour de la vertu soient réellement les forces motriioes^ et différentes des divers gouvernemens? Ne pourràit-on pas^ au contraire, assurer qu*une éause imi^ que , mais variée dans ses applications , est également le principe d'activité de tous les empires , et que y si Montesquieu , moins frappé du brillant de sa division p eût plus scrupuleusement discuté cette question , il fut parvenu à des idées plus profondes, plus claires et plus générales? Il eût aperçu ^ dans l'amour du pouvoir, le principe moteur de tous les citoyens ; il eût reconnu , dans les divers moyens d'acquérir le pouvoir, le prin-» cipe auquel on doit, en tous les siècles et dans tous les pays, rapporter la conduite différente des hommes. En e£^t, dans toute nation, le pouvoir est, ou comme à Maroc et en Turquie, concentré dans un seul homme; ou comme à Venise et en Pologne , .réparti entre plusieurs; ou comme à Sparte, à Rome, et eti Anglesterre, partagé dans lé coips entier de la nation. Couséquemment à ces diverses répartitions de l'autorité ^ on sent que tous les citoyens: peuvent contracter des habitudes et des mœurs différentes , et cependant se proposer tous le même objet, c'est-à-<lire , celui de plaire à la puissance suprême, de se la rendre favorable, et d'obtenir, par ce moyen, quelque portion pu émanation de son autorité..

Du gouvernement étun seul.

Le gouvernement est-il purement arbitraire : la suprême puissance réside dans les seules mains du sultan. Ce sultan, communément mal élevé, aceorde-t-il

que c^est à leur législation qu'ils doivent leurs vices et leurs vertus. Les principes de Montesquieu sur cette question me paraissent plur brillans que solides.

236 DE l'homme.

sa proteclîon à certains TÎces ; est-il sans humunîté , sans amour de la gloire; sacnfie-t'il à ses caprices le bonheur de ses sujets : les courtisans, uniquement jaloux de sa faveur , modèlent leur conduite ^ur la sienne : ils affectent d'autant plus de mépris pour les vertus patriotiques > que le despote marque pour elles plus d'indifférence. Dans ce p^ys, on ne voit ni Timoléon, ni Léonidaa , ni Régulus, etc. De tels citoyens ne peuvent éclore qu'au degré de considération et de respect qu'on avait pour eux à Bjome et dans la Grèce ^ où rhonume vertueux, assure de l'estime nationale ^ ne voyait rien au-dessus dé lui.

Dans un état despotique, quel respeet aurait— on pour un homme honnête ? Le sultan , unique dispesH sateur des récompenses e| dès punitions , concentre en lui toute la considération. On n'y brille que de son éclat réfléchi, et le plus vil favori y marche égal au héros. Dans tout gouvernement de cette espèce , il faut que rémulation s'éteigne : l'intérêt du despote , souvent contraire à l'intérêt public, y doit obscurcir toute idée de vertu; et l'amour du pouvoir, ce principe moteur du citoyen , n'y peut former des hommes justes et vertueux »

Du gouvernement de plusieurs* .

Dans ces gouvernemèns , la suprême puissance est entre les mains d'un certain nombre de grands. Le corps des nobles est le despote (i). L'objet de ces nobles est de retenir le peuple dans une pauvreté et un asservissement honteux et inhumain. Or, pour leur plaire, pour en être protégé et mériter leur faveur, que faire ? entrer dans leurs vues, favoriser leur tyrannie,

(I) Dans 1« gouyemement féodal , quel» sont les tyrans du peuple ?

Us seigneurs.

SECTION IV, CHAPITRE XI. ,!l37

sacriHer perpétuellemeiit le bonheur du phis grand nombre à l'orgueil du plus petit. Dans une pareille nation^ il est encore impossible que lamour du pouvoir produise des hommes justes et de bons citoyens*

Du gouvernement de tous.

Le pouvoir suprême est-il , dans un état, également réparti entre tous les ordres de citoyens ? la nation est le despote. Que désire-t-elle? le bien du plus grand nombre. Par quels moyens obtient-on sa faveur? par les services qu'on lui rend. Alors toute action conforme à Tintérét du grand nombre est juste et vertueuse : alors 1 amour ' du pouvoir , principe moteur des ci* toyens f doit les nécessiter à 1 amour de la justice et des talens.

Quel est le produit de cet amour? la félicité pu«blique.

La puissance suprême , partagée dans toutes les classes des citoyens^ est lame qui, répandue également dans tous les membres d'un état^ le vivifiie, le rend sain et robuste,

Qu on ne s'étonne donc point si cette forme de gouvernement a toujours été citée comme la meilleure. Les citoyens, libres et h^reui:, n'y obéissent qu'à la législation qu'eux-mêmes se sont donnée ; ils ne voient au-dessus d'eux que la justice et la loi ; ils vivent en paix , parce qu'au moral comme au physique c'est l'équilibre des forces qui produit le repos. L'ambition d'un homme i'a-t-elle corrompu j n'exisie-t-il plus de dépendance entre les diverses classes de citoyens? est-il^ ou, comme en Perse, un homme, ou , comme en Pologne , un corps de grands dont l'intérêt s'isole de celui de leur nation : l'on n'y rencontre que des oppresseurs et des opprimés, et les citoyens.se

2l4o DS L HOMME.

que ; quand j'agis , je suis forcé de Tôter. Cç n'est plus alors sur ce que je dis , c*est sur ce que je fais que Ton me juge : et Ton me juge bien.

Qui plus que le clergé prêcha l'amour de riiumililé et de la pauvreté? et qui mieux que Thistoire même du clergé prouve la fausseté de cet amour? En Bavière, rélecteur, dit-on, a pour rentreti^n de ses troupes, de ses justices et de sa cour, moins de revenu que le clergé pour l'entretien de ses prêtres. Cependant, en Bavière, comme partout ailleurs , le clergé prêche la Yçrtu de pauvreté. Cest donc la pauvreté d'aiitrui qu'il prêche.

Pour savoir le cas réel qu'on fait de la vertu, supposons-*la reléguée près d'un prince dont elle ne puisse at* tendre ni grâce ni faveur* Quel respect à sa cour aurait" on pour la vertu ? aucun : on n'y peut estimer que la bassesse, l'intrigue et la cruauté, déguisées sous les noms de décence , de sagesse et de fermeté. Un viûr y donne" t-il audience : les grands, prosternés à ses pieds, dai** gnerout à peine jeter un regard sur le mérite. Mais , dira-t-on , l'hommage de ces courtisans est forcé ; c'est un effet de leur crainte : soit. On rend donc plus à Ja crainte qu'à la vertu. Ces courtisans , ajoutera-t-on , mé" prisent l'idole qu'ils encensent. Il n'en est rien : on hait le puissant, on ne le méprise point. Ce n'est pas la colère du géant, c'est celle du pygmée qu'on dédaigne : son impuissance le rend ridicule. Quelque chose qu'on dise, on ne méprise point réellement ce qu'on n'ose mépriser en face. Le mépris secret prouve faiblesse , et celui dont on se targue en pareil cas n'est que la vanterie d'une haine impuissante (i). ]L'homme en place est le géant

(i) En Angleterre , si la malhonnêteté est, dans un grande méprisée des petits , c^est que ces petits , protégés par la lot , n'ont rien k en redouter. Dans tout autre pays , si le vice du grand est au contraire respecté, c^est qu^en lui le vice est armé de puissance « et qu'on peut abhorrer et non mépriser la puissance.

gECTIO» IV, CHAPITRE XII. :^l^t.

moral ; il est toujours honoré. L'hommage rendte # Mk" tenu est passager ; celai qu'on rend à la force est étenjcL Y Dans les forêts y c'est le Iton, et non le cerf , qu'on rcs^ pecte. La force est tout sur la terre : la vertu sans «crédit s'y éteint. Si, dans les siècles d'oppression , elle a qud^ queibis jeté le plus grand éclat; si, lorsque Tbàbès et Rome jgémi^saient sous lu ty r^riinie y Tintrepide Félopidatf etle tertueuit Bititus naissent et s'arment, c'est tpe le' sceptre était eiMX>re itîè^rtain dans les mainé du tyran; c'est que Jla tertu pouvaii encore ouvrir un chc^ min kh gratsdeur et k la puis^nce. N'y fraie^t^éllé phis de route j le tyran s'est-^il , k I^ faveur du luxe et de la inoless^ f aifermi sur le trône ; a^t*4l flU le peuple^ la servitude : il lie naît pltis alors de ees vertus sublimes f qui , paHê bienfek de feneniple^ pourraient être encore si utiles à Tuisivers. Lé gemle de l'Iiércnsnie est étouffé» En Orient , une vertu raâle serait folié auxyeul même de ceux qui s'y piquent encore d'honnêteté : quiconque y plaiderait la Causé du peuplé, y passéfadt pour sédî^ tieux. Thamas-Kouli-Kan entre dans l'Inde avec son armée : le ravage et la désolation le écrivent. Un Indien courageux'' l'arrête : cr .0 Thamas, lui dit-il, és-tu dieu? » agis donc en dieu. Es -ta prophète ?côùduiS-fioti^ » dans la voie du salut. Es -tu roi ? cesse d'être barbare; » que par toi le peuple soit protégé, et non détruit. — r » Je ne suis point, lui répond Thamas, un dieu poàif agir j) en dieu ; un prophète, pour tnôatrer la voie du salut ; » un roi, pour rendfe lesf^ pètiples heuretnt : je suis ntt » homme envoyé, dans la colère du ciel, pour ti- » sîter les nations (t) »• Le discours de llndieri 'fut traité de séditieux (2^) , et la réponse de jBkpnas ap^ plaudie de l'armée. ^^

(I) AttîU , comme Thamas , 90 glorifiait à^êtPt^le Ûim de MÉttrnd. (3) Sédkieut «t rebelle sont les mimf mjiiriciix que l'oj^resMiur puissant donne an ùlïAe opprimé .

Tons II. . 16

2^2 DE l'homme.

S!"û est au théâtre un caractère génëraleiuent admîré, c'est celui de Léontiue : cependant quelle estime , à la Xxmr d'un Phôcas, aurait-on pour un pareil caractère? Sa ma^animité effraierait les Ëtvoris ; et le peuple à la longue y toujours l'écho des grands, en condamnerait la noble audace.

- Vingts-quatre heuresde séjour dans une cour d'.Orient prouvent ce que j'avance. La fortune et le crë^jUt y sont seuls respectés. Gomment y aimer la vertu ? comment la 'connaître? Pour s'en former des idées nettes (i) > il faut babit€r un pays où l'utilité publique soit l'unique mesure du mérite des actions humaines : CQ pays-est en-* corè iziconnu des géographes. Mais les Européens sont encore bien difierens des Asiatiques : s'ils ne sont pas libres , du moins ne sont-ils pas entièrement dorades par l'esclavage ; ils peuvent encore aimer et connaître la vertu.

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