‹ Œuvres complètes d'Helvétius (volume 2)Chapitre 99 sur 203 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De tignorance et de la mollesse d^ peuples.

JL^cnorance D^arrache point les peuples à la mollesse ; elle les y plonge , les dégrade et les avilit. Les nations les plus stupides ne sont pas les plus recommandables pour leur magnanimité, leur courage et la âévérîté de leurs mœurs. Les Portugais et les Romains modernes sont ignorans : ils n*en sont pas moins pusillanimes, voluptueux et mous. Il en est ainsi de la plupart des peuples de TOrient. En général, dans tout pays ou le despotisme et la superstition engendrent Tignorance , Tignorance à son tour y enfante la moUesse et Toisîveté*

Le gouvernement dé(ènd-il de penser, je me livre à la paresse. L^inhabitude de réfléchir me rend Tapplication pénible et Tattention fiitigante ( i ). Qu^

(i) La haine d*UTi peuple ignorant pour Tapplicatioa s'étend jnsqu^à ses amusemens. Aime-t-il le jeu : il ne joue que des jeux de hasard. Âime^t-îl les opéras : c^est » pour ainsi dire , des poëmes sans paroles qu il demande. Peu lui imp(.>rte que son esprit soit occupé :- Ù suffit que ses oreilles soient frappées de sons agréables. Entre tous Ls plaisirs , ceux qu'il préfère sont ceux qui fte supposent ni esprit ni connaissances. . »

9£GTI€m VI, CHA.9ITRE I. 34r

cbarme pour moi aurait alors 1 élude ? Indifférent à toute espèce de connaîssances<*9 aucune ne m'intéresse assez pour m en occuper^ et ce n'est \Avis que dans des sensations agréables que je puis ekercher mott bonheur.

Qui ne pense pas veut sentir , et sentir délicieuse» nient. On veut çiénie crottre, si fpse le dire, en sen^ sationsy à mesure qu'on diminue en pensées. Mais peut«> on être à chaque instant affeeté de sensations vobip*^ tueuses? non ; c'est de loin en loin qu'on en éprouve de telles.

L'intervalle qui sépare chacune de ces sensations est, chez l'ignorant et le désœuvré, rempli par Tennui. Pour en abréger la durée , il se provoque au plaisir, s'épuise^ et se bl^se. Entre tous les peuples, quels sont lefi plus généralement livrés à la débaucha ? les peuples esclaves et superstitieux

Il n'est point de nation plus corrompue que la vé-r nitienne (i) ; et sa corruption , dit M. Burck , est l'efiet de l'ignorance qu'enti^tient à Venise le despotisme aristocratique, ir Nul citoyen n'ose y penser. Y faire » usage de sa raison est un crime, et c'est le plus punib v Or, qui n'ose penser veut du moins sentir, et doit » par ennui se livrer à la mollesse. Qui supporterait le » joug d'un despotisme aristocratique , si ce n'est un » peuple ignorant et voluptueux ? Le gouvernement le » sait, et le gouvernement encourage ses sujets à la dé*- » bauche. Il leur offre à la fois des fers et des plaisirs; » ils acceptent les uns pour les autres; et, dans leur» » âmes avilies, l'amour des vohiptés Temporte toujours » sur celui de la liberté. Le Vénitien n'est qu'un poui'^ 3> ceau qui , nourri par le maître et pour son usage, est

(1) Voyea Traité du Sublime de M. Burck. Je le traduis , et ne prétends point juger d'un peuple que je ne connais que sur des relations. k

344 ^^ l'homme.

c'est Ioi*8que tout est désespéré dans un état , et qu'à travers les maux présens on aperçoit encore de plus grands miiux à venir. Alors la stupidité est un bien (i) ; la science et la prévoyance sont un mal. C^est alors que^ fermant les yeux à la lumière^ on voudrait se - cacher des maux sans remède. La position du citoyen est semblable à celle du marchand naufragé ; l'instant pour lui le plus cruel n'est pas celui où, porté sur Jes débris du vaisseau » la nuit couvre la surface des merS) dit l'amour de la vie et l'espérance lui font dans l'obscurité entrevoir une (erre prochaine. Le moment terrible est le lever de l'aurore , lorsque ^ repliant les voiles de la nuit, elle éloigne la. terre de ses yeUx et lui découvre à la fois l'immensité des mers et de ses malheurs : c'est alors que l'espérance, portée avec iui sur les débris du vaisseau^ fuit et cède sa place au désespoir.

S'il est quelque royaume en Europe où les malheurs des citoyens soient sans remède > qu'on y détruise l'ignorance, et l'on y aura déiruil tous les germes du mal moral. Non-seulement l'ignorance plonge les peu- . pies dans la mollesse , mais elle éteint en eux jusqu'au sentiment de l'humanité : les plus ignoranssoot les plus baii)ares. Lequel se montra, dans la dernière guerre, le plus inhumain des peuples? l'ignorant Portugais : il coupait le nex et les oreilles des prisonniers faits sur les Espagnols^ Pourquoi les Anglais et les Français se montrèrent-ils plus généreux? c'est qu'ils étaient moins sttipides.

Nul citoyen de la Grande-Bretagne qui tie soit

(i).Daas les empires d*Grkat, le plus fatteste et le plus dabge- Pàxxx don du ciel serait une Àme ttoblc, ua esprit életé. Les gens vertueux et raisonnables supportent impatiemment le joug du des* potÎBMie. Or, cette impatience est un cri^e dont le sultan les puni* rait. Peu dX)rieptaux sont exposés à ce danger.

plus OU moins iQ8truit(i). Point d'Anglais que la forme de son gouvernement ne nécessite à l'étude (a).

(i) En Angleterre , pourquoi lés grands sont-ils , en général , plus éclairés qu'en tout autre pays? c'est qu'ils ont intérêt de l'être. En Portugal, au contraire, pourquoi sont-ils si souvent ignorans et stupides? c'est que qui intérêt ne les nécessite à s^instruire. La science des premiers est celle de l'homme et du gouvernement $ celle des seconds est la science du leyer, du coucher et des vojages du prince. ^ ,

' Mais les Anglais ont-ils porté dans la* morale et la politique toutes Jes lumières qu'on devait attendre d'un peuple aussi libre? j'èti doute. Enivrés de leur gloire, les Anglais ne soupçonnent point de défaut dans leur gouvernement actuel. Peut-être les écrivains français ont-ils eu sur cet objet des Vues plus profondes et plus étendues. li est deux causes /de cet effet :

La première est l'état de la France. Le malheur n'est-il pas encore excessif en un pays j n'à-t-il pas entièrement abattu les esprits : il les éclaire , et devient dans l*homme un principe d'activité. SouETret-on , on veut s'arracher à la douleur , et ce désir est inventif.

La seconde est peut-être le peu de. liberté àoai jouissent ci) France les écrivains. L'homme en place fait-il une injustice, une bévue : il faut la respecter. La plainte est , en ce royaume , le crime le plus puni. Y veut-on écrire sur les matières d'administration : il faut,- ' pour cet effet, remonter en- morale et en politique jusqu'à ces principes simples et généraux dont le développement indique d'une ma*nière éloignée la route que le gouvernement doit tenir pour faire le bien. Les écrivains fmnçaîs ont présenté en ce genre les idées les plus grandes et les plus étendues. Ils se sont par cette raison rendus plus universellement utiles que les écrivains anglais. Ces derniers, n'ayant pas les mêmes motifs pour s^éle^ér k des principes généraux et premiers , font de bons ouvrages , mais presque uniquement appUeables k là forme particulière de leur gouvernement , aux circoasta&ces présentes ^ et enfin k Faflbîre du jour.

(2) Il n'est point à Londres d'ouvrier, de porteur de chaise , qui ne lise les gazettes , qui ne soupçonne la vénalité de ses représentais , et ne croie ^ en conséquence, devoir s^instruire de ses droits en qualité de citoyen. Aussi nul membre du parlement n'oserait y proposer une loi directement contraire à la liberté nationale. S'il le faisait, c« membre „ cité par le parti de l'opposition et les papiers publics devant le peuple, serait exposé à sa vengeance. Le corps du parlement est donc contenu par la nation. IVnlbras maintenant .assez fort pour enchaîner un pareil peuple. Son asservissement est doixc éloigné. Est-il impossible ? je ne l'assurerai pas. Peut-être ses immenses richesses présagent-elles déjà cet événement futur.

Aucun ministère que le cri national avertisse plus promptement de ses fautes. Or, si, dans la science du gouvernement comme dans toute autre , c'est du choc des opinions contraires que doit jaillir la lumière , point de pays où l'administration puisse être plus éclairée y puisqu'il n'en est aucun où la presse soit plus libre.

Il n'en est pas de même à Lisbonne. Où le citoyen étudierait-il la science du gouvernement? Serait-ce dans les livres? la superstition souffre à peine qu'on y lise la Bible. Serait-ce dans la conversation ? il est dangereux d'y parler des affaires publiques , et personne , en conséquence , ne s'y intéresse. Serait-ce enfin au moment qu'un grand entre en place? mais alors, comme je l'ai déjà dit, le moment de se faire des principes est passé ; c'est le temps de les appliquer , d'exécuter, et non de méditer. D'où faut-il donc qu'une pareille nation tire ses généraux et ses ministres? de l'étranger.

Page 1