XVI NOTICR SUR LA VIK ET LES ÉCRITS
dit d une manière éternelle des choses éternelles, car la nature a toujours les mêmes sourires et les mêmes abîmes pour le peintre , les mêmes voix pour le maestro, et les mêmes passions pour le poète. Mais l'homme qui discute, qui dirige, qui réforme, il faut aller le chercher dans la mêlée des événements où s'accomplit sa forte et belle mission. C'est ce que nous venons de faire pour Ricardo, et il nous sera facile maintenant de détacher sa physionomie des physionomies contemporaines.
Si la vie d'un homme ne mérite d'être racontée que lorsqu'elle présente à l'imagination des épisodes saisissants et des coups de théâtre animés par la passion , le génie ou la lutte , il n'est pas de biographie à faire sur Ricardo. A part sa conversion au Christianisme et son mariage avec une femme qu'il eut l'audace grande d'aimer malgré les ordres de son père : à part cette double révolte de sa conscience religieuse et de son cœur, sa vie ne présente rien de romanesque. Vous n'y trouverez aucune de ces aventures piquantes ou dramatiques qui illuminent un portrait; et si Ricardo touche par quelques points à Law , ce n'est pas à coup sûr par des intrigues musquées, par des duels de raffinés, par les contrastes saisissants d'une opulence qui ruisselle sur des tables de jeu on dans les coulisses de l'opéra, et d'un abaissement que rélèvent à peine des éclairs de génie et de hardis projets. Mais si l'exemple d'un homme qui débute par la pauvreté et l'obscurité, pour arriver, à force d'intelligence, de labeurs, de méditations sérieuses, à franchir tous les échelons de la société, à diriger l'opinion publique, à parler à son pays du haut d'un husting et au monde entier du haut de la tribune parlementaire ; si le labeur implacable qui accumule des millions entre les mains d'un simple courtier du Stock-Exchange et l'arme du vote législatif comme d'un fragment de sceptre : si tant de persévérance et de talent ne manque ni d'intérêt, ni d'enseignements, la biographie de Ricardo mérite, à coup sûr, d'être écrite : car ce noble exemple il i'a donné; car il a été humble et il est devenu influent par la fortune, par la position politique ; car enfin , M. Mill , son ami , une des lumières trop tôt évanouies de l'économie politique a dit de lui : — « Son histoire offre un exemple bien encourageant. Il avait tout à faire et il remplit sa tâche. Que la jeune âme qui s'élance par le désir au-dessus de la sphère où elle a été placée ne désespère pas, au spectacle de cette belle carrière , d'atteindre aux rangs les plus élevés dans la science , dans la politique. Ricardo avait à faire sa fortune, a former son esprit et même à commencer son éducation , sans autre guide que sa sagacité pénétrante, sans autre encouragement que son énergique volonté. Et c'est ainsi que tout en se créant une immense fortune il étendit son jugement, et doua sa pensée d'une force qui n'a jamais été dépassée. »
Toute la vie de Ricardo est dans ce noble éloge. Pour la connaître, il faut l'aller chercher dans ses œuvres, toutes écrites sur la brèche et qui portent
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l'empreinte de sa logique sévère, de sa justice parfois trop mathématique, de la lière indépendance de son caractère. Aussi glisserons-nous rapidement sur les épisodes de son histoire privée : l'époque de sa naissance , de son mariage, de sa réception à telle ou telle académie présente un médiocre intérêt, et il faul tout l'éclat de sa renommée et de son talent i our faire saillir ces vulgaires inc dents. Mais comme il faut passer par l'homme pour arriver aux écrits, parlons de l'homme d'abord.
Le père de Ricardo, juif hollandais, était venu tenter fortune en Angleterre où sa capacité, son intégrité lui valurent l'estime générale. L'instinct financier qui distingua sa race en tous lieux, en tous temps, depuis les jours fameux du Veau d'or jusqu'à notre siècle de spéculation, cet instinct qui, il est parfaitement inutile de le dire sans doute, n'a exclu ni les grandes pensées ni les beaux dévouements, et nous a même dotés de la science du crédit, ne manqua pas à l'habile Hollandais. Il s'en servit très-fructueusement à la bourse de Londres, alors comme aujourd'hui la plus grande et la plus savante école d'application ouverte aux hommes d'affaires : et il ^tait tout naturel qu'il songeât à lancer dans cette carrière productive le plus intelligent de ses fils, David Ricardo, lequel était venu tout doucement au monde dans la capitale de la Grande-Bretagne, en l'an de grâce 1772. Comme on le pense bien, l'éducation qu'il fit donner à ce fils ne péchait pas par un excès de connaissances littéraires et philosophiques. Homère et Descartes ne lui paraissaient pas être des guides infaillibles vers la fortune, et rompant en visière avec la poésie ou la métaphysique, il mit le jeune David pendant deux ans dans une école de Hollande, où les plus saines théories du change et l'art du parfait négociant lui furent enseignés.
Cette éducation fit merveille. Dès l'âge de quatorze ans David Ricardo prit part aux affaires de son père. H acquit dans ce contact avec la réalité, dans (Ctte lutte avec les hasards de la vie financière et industrielle, un jugement sur et froid , une sagacité perçante , une aptitude singulière à extraire de détails infinis une solution nette et précise. Sans le savoir, il se préparait ainsi à gravir de déductions en déductions la route difficile qui aboutit à ces hauteurs théoriques où il devait retrouver les économistes et Ad. Smith.
Il était impossible d'ailleurs qu'un esprit de cette trempe ne fut pas singulièrement ému des événements qui agitaient l'Angleterre et qui avaient leur écho fidèle dans les oscillations des fonds publics, des changes, du papier, du numéraire.
Dans les temps ordinaires on conçoit fort bien que l'action de calculer des primes ou des reports, de négocier des rentes ou de solder des différences, n'entraîne pas nécessairement vers une investigation profonde des phénomènes économiques, et nos agents de change, financiers, spéculateurs, ne se recommandent guère, dans le fait, par des lumières très- vives sur ces problèmes majestueux et difficiles. La piupart^ont des praiicieni qui tien-
{OEuv. de Ricardo.) h
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neiit en partait mépris les théoriciens. Comme tant d'autres ils voient la lettre, l'espril leur importe peu, et ils seraient même désolés de savoir pourquoi ils ont raison. Ils s'obsiineiit à ne pas comprendre que la théorie c'est l'essence des faits, c'est la pratique d'hier, d'aujourd'hui, de demain, ramenée à un type immuable : c'est la force qui coocentie des millions d'étincelles éparses pour en faire un flambeau, et qui, d'une poussière d'événements et de choses, fait un monument qui est la science. Offrez à certains individus un paratonnerre ; ils craignent la foudre et vous remercieront de votre présent : cherchez à leur expliquer les lois de l'électricité, et vous devenez un rêveur plus ou moins amusant. La vapeur est une force terrible qu'il est beau de pouvoir diriger. On la dirige en effet, il est des lois pour cela ; mais c'est le chauffeur qui est le héros : l'ingénieur n'est que le théoricien et c'est tout dire. Pesant des mondes avec la main, comme d'imperceptibles atomes ; traversant avec la pensée l'espace ou s'agitent les planètes diins une harmonie divine, Kepler, Leverrier, réclament des astres inconnus encore et ces astres nous apparaissent , dociles aux lois de l'astronomie : eh bieni on nous accorde les astres, mais on continue a dédaigner les théoriciens qui les ont découverts. — IN'est-ilpas temps vraiment qu'on crée la théorie de l'absurde dont la pratique est si généralement répandue ?
Quoi qu'il en soit, la situation de l'Angleterre à l'époque où Eicardo se trouva mêlé à tous les drames financiers du Stock-Ëxchange , était de nature àfai;e réfléchir les esprits les moins philosophiques. On était alors entraîné dans ce tourbillon de victoires, de défaites, de remaniements politiques, de dépréciation monétaire, d'emprunts que nous avons essaye d'esquisser et qui voulait des penseurs et des économistes de vingt ans comme des généraux adolescents. David Ricardo dut se demander si les intérêts les plus graves de ia société étaient condamnés fatalement à ces convulsions ruineuses, et si la science n'avait pas pour les en préserver des formules salutaires. Le supposer indifférent au travail rénovateur qui se faisait dans toutes les couches de ia société, en bas pour monter, en haut pour ne pas descendre, ce serait lui supposer un égoïsme bien profond ou une pauvre intelligence, et la résolution qu'il prit de se séparer du culte de ses pères, après de longues méditations sur les destinées de l'homme et sur son avenir, prouve au contraire à quel point son imagination savait se dégager de la froide étreinte des chiffres. Ce coup d'œil ainsi jeté, non-seulement au delà du Stock-Exchange, mais encore au delà de ce monde, révèle assez les nobles préoccupations de son cœur et peint d'une manière caractéristique l'ami de Mill, de Makhus et de Say.
D. Kicardo devait bientôt mettre à l'épreuve l'estime dont on entourait, jeune encore, son caractère et sa supériorité incontestable.
Son père ne vit pas sans chagrin l'enfant de ses espérances déserter les portiques sacrés de la Synagogue. Il s'étonna , il s'affligea de voir, dans la pensée de son lils, un ressort et une indépendance qui ne s'arrêtaient
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pas même devant ce qu'il appelait une apostasie, et ces pénibles impressions glacèrent des effusions de famille où Ricardo ne cessa cependant jajnais de se conduire en homme qui ne veut pas mentir à sa conscience e en fils qui n'oublie ni ses devoirs, ni ses sentiments. Une séparation devint bientôt inévitable et eut lieu en effet. Ricardo, livré à ses propres ressources et aux impérieuses exigences de la vie , eut foi en lui-même et communiqua sa foi aux autres. Les encouragements, les services délicatement rendus ne lui manquèrent pas dans cette phase critique de la vie. II mit au service de son avenir sa jeune expérience : il remua par millions des affaires que lui attiraient une activité rare, un talent plus rare encore : et tandis que sa fortune grandissait, comme par enchantement, tandis que la main d'une femme chérie, miss Wilkinson, fermait les blessures de son âme éprouvée , il prenait rang dans l'opinion de ses compétiteurs à la Bourse, et se voyait désigné par eux comme une des illustrations futures de la nation ^ .
A vingt -cinq ans, Ricardo n'étant plus contenu par les soucis de sa position sociale, se voua aux études scientifiques qui exerçaient depuis longtemps déjà une sorte de fascination sur son esprit. Il paraîtrait même que le mariage, par la sévérité de ses allures , contribua puissamment à le diriger dans cette voie de méditations et de recueillement au bout de laquelle se trouvaient pour lui de si beaux triomphes, o Jusque là, nous a dit » sa sœur, noble intelligence et noble cœur, l'étude lui avait paru une fati- » gue , une rebutante occupation : il lui fallait l'agitation des affaires , le » bruit des spéculations ; et à part quelques expériences sur l'électricité dont » il me faisait spectatrice avec un naïf orgueil de physicien amateur , je
• Voir une notice sur Ricardo insérée dans l'Annual Ohituary de 1823 et qu'on croît avoir été écrite par un de ses frères. On peut encore consulter l'article qui sert d'introduction à l'édition de Mac .CullocJi, ainsi que deux aiticles remarquables : l'un publié dans la Penny Cyclopœdia et attribué à M. Porter, l'autre taisant partie de la belle galerie où Lord Brougham a évoqué et ranimé par son talent prestigieux les hommes marquants du règne de Georges 111. Je me suis adressé moi-même à la l'ami lie de l'illustre écrivain dont j'essaie d'esquisser la physionomie : et j'y ai trouvé une de ce3 hospitalités anglaises, généreuses et cordiales, qui ouvrent lentement la porte devant l'étranger, mais ne la ferment plus dès que cet étranger s'est assis au loyer. J'ai pieusement fouillé dans les regards de ceux qui ont vécu près de Ricardo, dans leurs gestes , dans leurs souvenirs — ces archives éphémères — pour y puiser quelques incidents nouveaux; et si j'ai peu emporté de ces incidents, j'ai au moins acquis une révélation plus nette de Ricardo et une sorte de couleur locale qui, pour les portraits, réside dans les épanchements du Sweet home. L'auteur des Principes d'Économie politique est up de ces hommes qui donnent à penser plutôt qu'ils n'émeuvent : on le juge plutôt qu'on ne le peint, et dans cette noble famille , qui a pour chef un homme d'une valeur aussi considérable que celle de M. Porter, secrétaire du Board of Trade^ à qui l'on doit un véritable chef-d'œuvre d'économie sociale : TheProgress of the nation; dans celte famille, dis-je, on se rappelle D. Ricardo, pour son cœur, pour son talent et non pour les épij^odos de sa vie. Je crois que c'est là un éloge pour tous. A. F.