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XXII NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

sur cet établissement comme sur les épaules d'un Atlas fatigué, épuisé, et que le jour où le colosse chancellerait, la fortune entière du pays chancellerait en même temps. Il se décida alors pour une mesure vigoureuse et d'une simplicité antique. Il fit banqueroute en effigie, en suspendant indéfiniment le remboursement des billets et en autorisant les banques de province à payer en papier émis par la Banque d'Angleterre. Un trait de plume fit l'affaire, et il suffit de donner aux engagements de cette puissante corporation le nom de papier-monnaie au lieu de celui de monnaie de papier.

Mais par cela seul qu'on affranchissait la Banque de la nécessité de payer ses billets, on la poussait fatalement vers les dangers d'une surémission de papier, et, par suite, d'une dépréciation ruineuse. Dès 1 802, un écrivain distingué, M. Henri Thornton, signalait, dans la valeur des billets, comparée à celle de l'or, une tendance à la baisse , et attirait l'attention des économistes sur un fait que lord King devait mettre hors de doute dans une lettre célèbre , et que M. Borner devait consacrer par l'autorité de son talent, à la fois dans des écrits pleins de sève et de logique , et dans des discours souvent applaudis au sein du parlement. De 180;^ à 1808 , l'agio était de 2 p. ^lo à 3 p. «/^ contre le papier : en 1809, il s'élevait subitement à 14 3/10 p. 7o pour arriver à près de 30 p-'^/oCn 181 3. D'où il résulta comme conséquence inévitable que le change baissa et que cette dépression des cours agissant comme un stimulant et une prime pour l'exportation du numéraire, fit sortir des sommes énormes du pays. Car il en est des gouvernements qui interdisent l'émigration de l'or et de l'argent , comme de ce naïf campagnard dont parle Milton , et qui crut retenir des pigeons en élevant une haie autour de sa propriété : — les pigeons volèrent pardessus , et ainsi font les métaux précieux. Dans de telles circonstances, le prix de toutes les marchandises devait s'élever, la valeur de toutes les rentes fixes fléchir , et l'on ne doit pas s'étonner de la circulaire très-significative que lord King adressa à ceux de ses fermiers dont les baux avaient été contractés avant l'acte de restriction. Il leur disait qu'il voulait être payé avec de Vor ou avec une quantité de 'papier suffisante pour acheter le nombre de guinées stipulées dans les contrats. Et personne ne s'avisa de contester la parfaite légitimité de cette résolution que M. Huskisson loua même hautement dans un discours prononcé le 11 décembre 1812, sur les monnaies d'or du royaume *.

EUen ne doit étonner dans de pareils résultats. Le remboursement immédiat des billets de banque est le frein le plus énergique du crédit : dès que vous brisez ce frein, la spéculation s'emporte, se confie à tous les hasards ,

' Voyez la collection de ses discours, 3 vol. gr. in-8°. Ces discours sont pour la science économique des archives précieuses qu'on doit lire pour peu qu'on tienne à suivre dans sa marche difficile, la transformation que subit l'Angleterre depuis cinquante ans.

DE DAVID RICARDO. xxiii

à toutes les espérances, et ne s'arrête que dans l'abîme. C'est l'éternelle allure de l'esprit humain, suivie de son éternel châtiment; et les capita listes anglais qui tendent en ce moment les mains vers le gouvernement pour le prier de leur venir en aide et de les délivrer du mal, ne sont que les plagiaires de ceux qui demandèrent jadis à Pitt et obtinrent un prêt de 5,000,000 1. st. en bons de l'Échiquier. L'aveuglement des hommes est d'ailleurs quelque chose d'affligeant, et, bien qu'il date de loin, on a peine à s'y habituer. Ainsi, il se trouva des écrivains en grand nombre, et des plus habiles, — des plus pratiques, c'est tout dire, — pour prétendre qu'au moment où la valeur de l'or s'élevait à 97 1. 6 d. l'once en 1809, à 105 sh. en 1812 et 110 sh. en 1813, au lieu de 77 sh. 10 d. 1;2, taux de la Monnaie, le papier n'avait subi aucune dépréciation, et pour dénoncer les mauvais patriotes qui donneraient plus ou moins de 2 1 st. en billets pour une guinée : — ce qui équivalait à déclarer que le tout est plus petit que la partie, que le soleil tourne autour de la terre, et à punir ceux qui auraient l'impertinence d'en douter. La chambre des communes tout entière, même après les admirables efforts de MM. Horner, Huskisson, Canning , Thornton, même après l'invincible brochure de Ricardo, même après le lumineux rapport du comité de 1810, vota cette amère mystification, qui devait durer jusqu'en 1819.

Ricardo n'hésita pas à entrer résolument dans la voie que lui avaient tracée MM. Horner, Thornton et le fougueux Cobbett dans ces pages virulentes qu'il lançait du fond de Newgate, comme des éclairs sinistres à l'adresse des ministres*. Du premier effort il s'éleva à la hauteur de ces éminents publicistes. Il donna même à leurs idées une force nouvelle par la multitude de faits saisissants que hii livrait le Stock-Exchange ; et on peut juger de réclat de ce premier début, quand on voit M. Th. Tooke, le savant et judicieux auteur de l'Histoire des prix^ confirmer, après une expérience de vingt-cinq ans, les conclusions de Ricardo. La dépréciation des billets parut à notre auteur un fait palpable, et un an api es la publication de sa brochure sur le haut prix des lingots, la commission de 1810, après une enquête restée célèbre donnait à cet écrit une sanction respectée, et en reproduisait la substance dans une série de résolutions où nous puiserons celles-ci :

1 1 . La dépression qu'ont subie dans leur valeur les billets de la Banque d'Angleterre et des banques de province a été occasionnée par de trop fortes émissions de papier faites par ces divers établissements. Et cette exagération de papier résulte de l'absence de tout contrôle, depuis la suspension des paiements en espèces.

12. Les changes extérieurs ont été depuis longtemps très-défavorables

' Paper agaiost Gold or the History and Mistery of the bank of England. ^ History of Priées in England. 1793-1836, 2 v.

XXIV NOTICP: SUK la vie et les ECRITS

à l'AugleeiTe ; et s'il est vrai que les crises commerciales et les sommes énormes dépensées i)0ui- îa guerre continentale ont agi défavorablement sur nos côtes, il est plus vrai encore que cette dépression est duc principalement à la dépréciation survenue dans la valeur de notre circulation comparée avec celle des autres pays.

Nous laisserons la parole maintenant à Mac Culloch, pour exposer, avec la lucidité et la concision ordinaires de sa phrase, les circonstances qui ont décidé Ricardo à aborder un public qui le terrifiait, et pour tracer l'enchaînement scientifique et chronologique de ses idées : — nous réservant de compléter, d'animer, s'il se peut, ce tableau, par le reflet des événements d'alors.

« Ricardo, en méditant sur les singulières anomalies que présentait l'état du change et la valeur de la circulation en papier, n'avait pas l'intention de les faire connaître au public. Mais en dépit de ses scrupules feu M. Pcrry, propriétaireet directeur du Morning-Chi'onicle, à qui il montra son manuscrit, obtint de l'insérer, sous forme de lettres, dans son journal. La première lettre parut le 6 septembre 1 809. Elle produisit une grande impression et fit naître plusieurs répliques. Ce succès et l'intérêt croissant de la question engagèrent Ricardo à donner a ses idées plus de développement et une forme plus méthodique dans le Traité qui porte ce titre : Le haut prix des lingots est une preuve de la dépréciation des billets de banque. — Ce traité parut quelques mois avant la formation d'un comité spécial pour les lingots et contribua certainement beaucoup à faire adppter le plan de cette enquête importante. Ricardo fit voir dans ce traité que la surabondance ou l'insuffisance de la circulation tout des termes relatifs, et que tant que le sytème monétaire d'un pays se compose uniquement de monnaies d'or ou d'argent, ou de papier conversible en ces monnaies, il est impossible que le cours du change s'écarte des cotes étrangères d'une somme plus forte que celle nécessaire pour couvrir les frais d'importation de monnaies étrangères ou de lingots, dans le premier cas, et les frais d'exportation dans le second. Mais lorsqu'un pays émet un papier monnaie non conversible, comme c'était alors le cas de l'Angleterre, ce papier, il ne peut être exporté dans le cas où il est trop abondant sur la place : et par conséquent, toutes les fois que le change avec l'étranger baisse ou que le prix des lingots s'élève au-dessus de son prix en espèces monnayées de la somme nécessaire pour l'exportation des monnaies, c'est une preuve évidente qu'il a été éuiis trop de papier, et que sa valeur est tombée en raison de l'excès. »

« On a joint aux dernières éditions de ce Traité un Appendice qui renferme des observations ingénieuses sur quelques-uns des points les plus délicats de la théorie du change, et l'on y trouve en germe l'heureuse idée de faire échanger les billets de banque contre des barres d'or en lingots. »

cr A*la tête des adversaires qui combattirent les principes et les mesures

DE DAVID HIGAHDO xxv

contenus dans le Traité de Ricardo et dans le Rapport du comité, il faut citer M. Bosanquet. Sa grande expérience commerciale prévenait d'abord en sa faveur, et l'on fut vivement frappé du ton avec lequel il annonçait dans ses Observations Pratiques (Practical Observations ), que ses propositions, contradictoires à celles du rapport, n'étaient que le résultat de l'épreuve expérimentale qu'il avait fait subir aux théories du comité. Cependant le triomphe de M. Bosanquet et de ses amis ne fut pas de longue durée ; Ricardo ne craignit pas d'attaquer, sur son propre terrain et avec ses propres armes, ce formidable antagoniste. C'est en 1811 que parut sa deuxième réplique aux Observations Pratiques. Dans ce pamphlet, Ricardo passe en revue toutes les preuves alléguées par son adver.<aire, pour établir la prétendue discordance entre l'expérience et les principes énoncés dans son premier ouvrage et dans le rapport du comité ; il fait voir que M. Bosanquet était dans l'erreur pour les faits qu'il avait pris pour pierre de touche de la théorie, ou bien que la discordance n'étai qu'apparente et n'attestait que l'inhabileté dans l'application du principe. La victoire de Ricardo fut complète, les erreurs de fait et déduction de M. Bosanquet ne servirent, selon l'expression du docteur Copleston : « qu'à mettre en lumière les talents de l'écrivain sorti des rangs pour venger la vérité. »

« La publication suivante de Ricardo est de 1815, à l'époque où se discutait le bill relatif à l'importation des blés étrangers. M. Malthus et un membre de l'Université d'Oxford, M. West, venaient, presque en même temps, de développer en denx pamphlets excellents la nature réelle , l'origine et les principes de la rente ; — mais ni l'un ni l'autre n'avait aperçu la véritable importance des principes qu'ils avaient établis. Il était réservé à Ricardo dans son Essai sur Vinfluence du bas prix des blés sur les renies (Essay on the influence of a low price of corn on the profits of stock ), de montrer l'effet réel sur les salaires et les profits de l'augmentation que la marche de la société amène toujours dans le prix du produit brut.

» Ricardo publia, en 1816, ses Propositions pour îine circulation monétaire économique et sûre., avec des observations sur les profits de la banque d'Angleterre. Ricardo examine les circonstances qui déterminent la valeur des espèces monnayées, à la fois lorsque la production en est laissée aux individus, et lorsqu'elle est soumise à des restrictions sous un régime de monopole ; il montre que, dans le premier cas, leur valeur, comme celle de toutes les denrées librement produites, dépend uniquement des frais de production, tandis que dans le second cas, elle n'est pas affectée par cette circonstance, et ne dépend que du rapport de l'émission à la demande. C'est un principe très-important, car il prouve qu'une valeur intrinsèque n'est pas nécessaire à un cours de monnaies, et que pourvu que l'émission de l'argent de banque légalement autorisée soit restreinte

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