‹ Œuvres completesChapitre 74 sur 121 · CH. XXX. — INFLUENCE DE L'OFFRE ET DE LA DEMANDE · texte numérisé non relu

CH. XXX. — INFLUENCE DE L'OFFRE ET DE LA DEMANDE

» 2*' Elle diminuerait de valeur, par l'augmentation de sa quantité ;

» 3" Elle pourrait augmenter de valeur en raison d'une plus » forte demande;

» 4" Elle pourrait diminuer de valeur, faute d'être demandée.

» Comme il est cependant aisé de prouver qu'aucune chose ne peut » avoir une valeur intrinsèque et fixe qui puisse la rendre propre à « mesurer la valeur des autres denrées, les hommes ont été conduits « à choisir, pour mesure pratique de la valeur, la matière qui parait » le moins sujette à varier de valeur par l'une ou l'autre des quatre » causes ci-dessus énoncées, et qui sont les seules qui fassent changer la valeur des choses ^

' Si l'esprit humain, dans ses recherches, n'avait pas l'habitude de viser .trop haut ou trop bas, comme un tireur novice ; si la vérité n'avait pas pour caractère distinctif d'être la dernière formule qui nous apparaisse, dans les sciences comme dans les lettres, comme dans les nouveaux mondes qu'on découvre ; si, enfin, il ne fallait pas des prodiges de sagacité et de raisonnement pour extraire de l'infinie diversité des phénomènes sociaux un corps de doctrines, et pour poser une science en équilibre sur des principes fondamentaux, on pourrait s'étonnei* à bon droit de la lutte étrange qui s'est établie entre les économistes, au sujet de la détermination théorique et pratique des prix. Les uns n'admettent que l'influence des frais de production , les autres rejettent tout ce qui ne relève pas de la grande loi de l'offre et de la demande. Ricardo marche et combat à la tête des premiers, J.-B. Say à la tête des seconds, et les critiques ou les enthousiasmes, soulevés par la célèbre théorie de la rente, n'ont pas d'autre origine que ce duel entre deux idées, entre deux notions parfaitement conciliables, nécessairement conciliables même, selon nous. Quoique l'éclectisme ne nous séduise pas plus en économie politique qu'en philosophie, et quoique nous répugnions fort à ces accouplements monstrueux que l'on se plaît à imposer à des doctrines qui se repoussent invinciblement, nous ne pouvons laisser s'isoler ici deux lois que l'on a cru complètes, prises séparément, et qui ne sont que les fragments désunis de la même vérité. C'est à réunir ces fragments, à souder ces membres arbitrairement et systématiquement disjoints que nous allons viser.

Qui ne voit, en effet, que ces deux termes .frais de production, offre et demande^ sont le résumé scientifique de toutes les opérations commerciales. C'est l'apostrophe et la réplique du dialogue qui naît entre l'acheteur et le vendeur : — l'un demandant une somme suffisante pour couvrir l'intérêt de ses capitaux, balancer les risques de sa spéculation, rétribuer généreusement son temps et son habileté ; l'autre calculant l'utilité du produit amené sur le marché, et s'interrogeant sur l'importance du sacrifice qu'il peut et doit faire pour l'obtenir. Faites que ces deux exigences ne soient pas satisfaites : rompez l'équilibre entre la somme de travail qu'il s'agit d'échanger, et l'échange ne s'effectuera pas. Si les frais de production ne sont pas couverts, le produit ne sera plus créé : car on trouve bien des Curtius pour combler les abîmes politiques, maison ne trouve pas des capitaux toujours pr^ts h

»> Quand donc nous exprimons , dans le langage ordinaire , la » valeur d'une chose quelconque , celte valeur peut changer d'un » temps à un autre par l'opération de huit causes différentes :

s'engloutir dans une industrie ruineuse. Si, d'un autre côté, le prix nécessaire du produit n'est pas en rapport avec son utilité, le demandeur disparaît et ses manufactures restent encombrées. Vous aurez beau désirer un objet, le demander, si vous ne parvenez pas à rémunérer le travail qui sert à le mettre à votre portée, votre désir restera à l'état de rêve ; vous aurez beau produire chèrement, envoyer, par exemple, sur les terres equinoxiales des patins destinés à glisser sur une glace gui n'existe pas; enfin, vous aurez beau inonder de vins précieux les pays voués à l'eau par le Coran, votre opération pour être coûteuse n'en sera pas moins désastreuse. Il y a donc action et réaction constantes entre les conditions de la production et l'état du marché. Une augmentation et une diminution dans les frais resserrent et dilatent tour à tour la demande ; des besoins plus nombreux, plus ou moins pressants activent ou paralysent l'œuvre industrielle , et , par suite, grossissent ou diminuent les frais. C'est donc fausser la question que retrancher une de ces influences : c'est faire quelque chose d'analogue à l'acte d'un individu, qui pour établir l'équilibre dans une balance enlèverait un des plateaux.

Ce qui prouve bien, d'ailleurs, la nécessité de combiner des lois, si mal à propos rendues antagonistes, c'est l'exagération que prennent les prix à certaines époques et l'affaissement subit qui succède à cette hausse. Les frais de production du blé, par exemple, ne varient pas sensiblement d'une année à l'autre : la somme de travail humain qui se dépense à creuser les sillons, à semer, à préparer la moisson, reste à peu près la même; et cependant, vienne un beau soleil, une saison féconde, le prix des céréales fléchit, le pain descend à la portée des bouches les plus humbles : vienne , au contraire , une année calamiteuse , et ce sont des prix de famine qui s'établissent. Les frais de production n'ont certes pas ajouté un centime cette année à la valeur du blé ; mais le hasard a voulu que les populations fussent trop abondantes pour les produits alimentaires, et l'influence est ainsi passée complètement à l'autre loi. Lorsque les Hollandais anéantissaient leurs splendides récoltes de Java et des IMoluques, ils n'accroissaient pas d'un centime le prix de revient du gingembre, du poivre, de la muscade : ils rompaient violemment l'équation entre l'offre et la demande, et le renchérissement de ces denrées était destiné à combler le vide artificiellement créé. IMais aussi , lorsque Crompton, Watt et Arkwright armaient l'industrie anglaise de machines infatigables et abaissaient, par l'immensité des produits et l'allégement des frais généraux, le prix des étoffes de coton et de laine, la demande recevait un stimulant énergique et le marché obéissait à son tour aux influences de la fabrication.

Il n'est donc pas de choix à faire entre l'idéCide Ricardo et l'idée de J.-B. Say, l'une et l'autre étant nécessah-es pour déterminer la valeur des choses ; mais il est incontestable que les frais de production ont sur les prix une influence plus générale, plus fondamentale. Comme, en réalité, dans une organisation économique, légitime et équitable, c'est le travail qui fonde la valeur des choses et détermine la part de chacun dans la richesse collective ; comme les frais de produc-

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« l°Par les quatre déjà énoncées, dans leur rapport avec la chose » même dont nous voulons exprimer la valeur;

tionse composent de salaire ou rétribution d'un travail actuel, et d'intérêts ou rétribution|d'un travail antérieur, on se trouve ainsi amené forcément à reconnaître pour base des prix tout ce que les marchandises ont coûté à produire. Il est même évident que les manufacturiers n'engagent leurs capitaux dans une industrie que lorsqu'ils pressentent une demande suffisamment active ; et comme il ne peut y avoir, dès lors, de fabrication inutile, il faut bien que cette fabrication soit rémunérée sous peine de ne plus être. D'ailleurs , si vous retranchez cette loi des frais de production, qui plonge jusque dans les entrailles mêmes du problème des échanges, quelle base offrirez-vous aux valeurs? Vers quel centre les ferez-vous converger ; où sera votre point d'appui et où votre levier ? Placez l'offre en face de la demande, aussi longtemps que vous voudrez : faites les approvisionnements excessifs, faites-les insuffisants, vous n'en serez pas moins obligé de recourir, pour fixer vos opérations, au prix de revient de chaque denrée, en d'autres termes à la somme d'efforts et de temps que l'acheteur et le vendeur veulent se concéder réciproquement sous des formes diverses. Alors seulement peut s'établir cette équation qu'on appelle échange et que niait Montesquieu, prétendant que l'intérêt des uns se satisfait nécessairement aux dépens des autres. Si donc nous étendons sa loi à de larges catégories d'années, Ricardo nous paraît être dans le vrai et avoir vu la question de haut, puisqu'il fait prédominer la notion du travail. Mais si nous envisageons \es faits actuels^ les incidents éconoïniques de 'chaque jour, les fluctuations des besoins, des idées, des goûts, il est impossible de ne pas reconnaître à la loi de J.-B. Say une influence décisive, et même de ne pas lui attribuer les perturbations, les revirements incessants que présentent les marchés.

Ce n'est que lentement, après des tâtonnements nombreux que semodifient les frais ou mieux les * conditions de la production : — les perfectionnements sont des plantes tardives qu'il faut arroser longtemps de sueurs et de capitaux : mais c'est dans un clin d'oeil que se modifient le goût, les habitudes d'un pays

♦ Si npus proposons l'expression conditions de la production, au lieu de frais de production, c'est qu'il est, en effet, un grand nombre de circonstances qui modifient la valeur du travail humain, et qu'on ne saurait cependant, avec quelque justice, ranger au nombre des frais proprement dits. Ainsi l'intelligence plus élevée du producteur, le monopole du génie sont des faits qui se retrouvent dans la valeur du produit ; il en est tenu grand compte dans le mouvement des échanges, et cependant ils n'impliquent aucun accroissement de dépense. Nous en dirons autant du privilège naturel de certaines terres et des privilèges artificiels que créent les douanes, les octrois, les corporations d'arts et métiers, etc., etc. Où sont, dans tous ces cas, les frais de production ? — Ce n'est donc pas ici une lutte de mots, un exercice philologique que nous avons voulu faire : c'est une modification qui atteint la substance même de la doctrine de Ricardo. Sans cette considération, nous n'aurions certainement pas voulu attenter à la nomenclature habituelle, si controversée, si ardue, surtout depuis le livre curieux de Malthus sur les définitions en économie politique : livre qui devait cependant mettre toutîle monde d'accord. Nous aurions d'autant moins hasardé un nom inusité que nous tenons pour également mal avisés ceux qui croient avoir perfectionné une machine par l'addition d'une vis ou d'un clou, et ceux qui croient avoir fait marcher une science par l'addilion d'un mot.

» 2° Par ces mêmes causes , dans leur rapport avec la chose que » nous avons adoptée comme mesure fixe de la valeur ^ . »

Tout ceci est vrai pour ce qui regarde les monopoles, et même, quant au prix courant de toute marchandise, pendant un temps borné. Si la demande de chapeaux devient deux fois plus forte , le prix en montera sur-le-champ; mais cette hausse ne sera que temporaire , à moins que les frais de production des chapeaux , ou leur prix naturel ne s'élève en même temps. Si le prix naturel du pain baissait de 50 pour cent par suite de quelque grande découverte dans la science de l'agriculture , la demande de pain n'augmenterait pas considérablement, personne n'en voudrait avoir que ce qui lui suffirait pour satisfaire ses besoins , et la demande n'augmentant pas , l'approvisionnement n'augmenterait pas non plus ; car il ne suffît pas qu'on puisse produire une chose pour qu'elle soit produite en effet, il faut encore qu'on la demande. Yoici donc un cas où l'offre et la demande ont à peine varié , ou n'ont augmenté que dans une même proportion ; et cependant le prix du blé aura baissé de 50 pour cent, et cela pendant que la valeur de l'argent n'aura point éprouvé de variation.

Des produits dont un particulier ou une compagnie ont le monopole , varient de valeur d'après la loi que lord Lauderdale a posée ; ils baissent à proportion qu'on les offre en plus grande quantité, et ils haussent avec le désir que montrent les acheteurs de les acquérir ; leur prix n'a point de rapport nécessaire avec leur valeur naturelle ; mais quant aux choses qui sont sujettes à la concurrence parmi les

et que surviennent les crises matérielles. A tout prendre, rien n'empêcherait de fabriquer aujourd'hui, aux mêmes frais qu'il y a tant de siècles, les catapultes, les béliers et les tortues qui servaient aux assauts de nos ancêtres : mais le canon a remplacé , avec ses rugissements et ses violences , toutes ces vieilleries de la guerre et il ïi'en figure plus sur nos marchés. Pour résumer maintenant en quelques mots cette dissertation qui ne nous semble pas avoir été poursuivie encore sous toutes ses faces ; nous dirons que, pour un moment donné, et des intervalles restreints, le prix relève surtout de l'offre et de la demande ; mais que pour de vastes époques, ce sont les frais de production qui gouvernent le marché. L'une des deux lois est plus souple, plus actuelle, l'autre plus régulière et plus forte : l'une est la partie mobile, l'autre la partie fixe d'une autre loi générale qu'elles constituent par leur réunion , et qu'on pourrait appeler

loi régulatrice des échanges, si l'on tenait absolument à lui donner un nom.

' Voyez Jn Inquiry in to the nature and Origin of ptihlic IVealth ,

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