‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 2)Chapitre 16 sur 30 · APPRECIATION DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

APPRECIATION DU CHRISTIANISME

« L'homme, sejon les modernes apôtres, se peut « considérer sous deux aspects divers : sous le point « de vue matériel, ses attributs sont la force et la « beauté; sous le point de vue spirituel, l'intellicc gence et la sagesse le caractérisent. Indéfiniment « perfectible, le but de son existence est l'égal déve- « loppement de ces deux ordres de facultés selon la « loi du progrès.

« Le genre humain est l'homme en grand ; l'hu- « manité est un être collectif qui opère son éduca- « tion sous la main de Dieu même, et Dieu lui « révèle à chaque époque ce qu'elle doit faire, soit « pour entreprendre, soitpour continuer sa marche. « Mais un jour vient où la révélation est dépassée « par le progrès : alors la critique s'élève, le vieil « édifice croule, une autre organisation devient né- « cessaire, une nouvelle somme de vérités doit se « manifester à l'esprit humain, pour succomber à

RiUKOSft, I. 18

« son tour aux attaques de l'incrédulité, quand elle « sera devenue insuffisante. Ainsi doivent se succé- « der les révolutions, jusqu'à ce qu'une révélation « définitive comprenne tous les besoins de l'huma- « nité, embrasse et favorise tous ses développe- « ments.

« En appliquant ces pensées philosophiques à « l'étude de l'histoire, on les trouvera vérifiées par « les faits. L'humanité, aux jours de son enfance, « semble dévouée à une existence matérielle : les « idées religieuses percent à peine à travers un c< voile épais. Leur première forme est le fétichisme : « le polythéisme et le monothéisme lui succèdent. « Mais ces notions obscures, incomplètes, ne sul- « fisent plus aux besoins toujours croissants de « l'esprit humain : lecriticisme philosophique les « détruit, et prépare les voies à l'Evangile.

« L'Evangile paraît : une nouvelle ère coince mence. Le règne de la chair est passé : l'esprit la « subjugue à son tour. La société se recompose, et, « sous les auspices de l'Eglise, l'Europe a marché « durant quinze siècles dans la carrière du perfeca tionnement moral.

« Mais le Christianisme était encore loin d'ema brasser tous les rapports de l'homme, et de pouce voir satisfaire toutes les exigences de la raison « devenue plus forte. Il méconnaissait les néces-

« sites physiques en jetant l'anathème sur la chair,

« et par conséquent sur l'industrie. Dans Tordre

« spirituel, il condamnait à l'oubli les sciences,

« les arts et la vie sociale. Par lui, toules les facul-

« tés, tous les développements de l'homme, venaient

« s'absorber dans la contemplation des mystères et

c< la pratique du culte. Enfin, ses promesses étaient

ce trop austères, et ses préceptes trop rigoureux,

« pour suffire longtemps à un être destiné à vivre

ce d'une vie matérielle au milieu du monde sen-

« sible.

« Aussi la raison a-t-elle jugé la loi qui lui avait

« été imposée, et elle l'a trouvée trop lourde. Les

« vieux mystères lui ont paru surannés, et le culte

« ridicule : elle en a fait justice. Trois siècles d'in-

« crédulité et d'hérésie ont renversé l'édifice chré-

« tien. Il fallait édifier sur ces ruines : le monde

a appelait un révélateur. Saint-Simon est venu (1). »

Ainsi les disciples de la nouvelle croyance déroulent à leur gré, dans un brillant langage, le vaste tableau des phases de l'humanité. La philosophie chrétienne va prendre la parole pour leur répondre.

a L'âme, en réfléchissant sur elle-même, se re-

(1) Doctrine de Saiîit-Simon , exposition, première année, séances 5, 13, 14, 15, elc. Enseignement central, pages 19, 24. Le Globe, passim. Le Précurseur, 6 et 10 mai.

« connaît, se distingue de tout ce qui l'environne : « elle aperçoit que ce corps, ces organes physiques « qui la servent, sont à elle, et non pas elle; que « sa vie est indépendante de la leur.

« Toutefois ses relations avec le monde devaient « avoir une part dans son existence ; aussi elle est « modifiée par les objets extérieurs : elle sent., elle « éprouve des besoins, elle passe alternativement « du malaise au bien-être, du plaisir à la douleur. « Cette série de faits se résume sous le nom de ce sensibilité.

« Au delà de ces limites se découvre un monde « plus vaste ; des phénomènes plus grands se mani- « festent. Les idées du beau, du vrai, du juste, du « saint, apparaissent comme une vision céleste, et « se révèlent d'une manière nécessaire, spontanée. « Là aussi se trouvent des exigences, mais bien plus « fortes; des sentiments, mais bien plus nobles; « des jouissances, mais bien plus pures : là tout c< porte le cachet de l'Infini, le sceau de Dieu. « Cette révélation constante, cette lumière perpé- « tuelle qui éclaire tout homme venant dans ce « monde, a reçu de l'école philosophique moderne « le nom de Raison ou Sens commun. Portée à « un haut degré, elle s'appelle dans le langage « vulgaire V Inspiration, le Génie.

« Entre ces deux sphères qui tiennent chacune

ce un bout de l'existence humaine, gravite incesce samment la volonté, le moi. Libre par sa nature, ce il peut à son gré descendre vers le fini, ou s'éce lancer dans les hauteurs de l'infini, se replier « sur le monde matériel par le moyen de l'indusce trie, ou monter à Dieu tour à tour par les arts, ce les sciences, la justice, la religion.

ce Mais, tandis que les nécessités physiques se ma- « nifestent avec promptitude et intensité, tandis « que la sensibilité se développe avec une énergie « frappante ; les notions rationnelles, au contraire, ce ne se présentent d'abord qu'à l'état de percep- « tions obscures, indistinctes : l'attention, la réce flexion, est la condition de leur développement. « Or comment l'homme, absorbé qu'il est par les <x sensations qui l'assiègent, pourra-t-il réfléchir ce sur ces phénomènes spirituels si subtils, si face gitifs, qui se succèdent comme des éclairs race pides sur un horizon ténébreux? Condamné à c< une vie matérielle, il lui serait donc à jamais ce impossible de s'élever aux idées intellectuelles c< et morales, si un agent extérieur ne venait le ce réveiller de son assoupissement, et s'emparer de c< son attention pour la diriger et la soutenir. Cet ce agent, c'est l'éducation : elle s'opère par la pace rôle ; à la parole donc il appartient d'affranchir ce l'Ame du joug de la chair; de lui donner une

« impulsion bienfaisante, et de la transporter dans « la région des idées.

« Ainsi fut fait l'homme : sa loi est de marcher « sans cesse dans la voie du progrès, en suivant la « sage économie de la nature, en subordonnant le « développement physique au perfectionnement « moral et intellectuel. La santé, disait Platon, a c'est l'harmonie de toutes les puissances de « l'âme.

« Appliquons au genre humain ce qui vient « d'être dit sur la nature de l'homme en général, a et remontons à son berceau. Abandonné à lui- « môme, à ses passions, à ses incerlitudes, pouce vait-il, voyageur isolé aux déserts de la vie, « s'engager dans les sentiers de la perfection, « sans qu'une main paternelle lui indiquât le but a et le chemin? Pouvait-il, sans une éducation c< puissante, sans une parole divine, secouer les c< chaînes de la matière, et atleindre à la hauteur c< du monde spirituel? Dieu donc conversa avec ce l'homme des anciens jours; il se révéla à lui c< dans toute sa pureté et sa grandeur. 11 fit plus : « il révéla l'homme à lui-même; il lui fit concc naître sa nature, sa mission et ses devoirs.

« Et l'homme, malgré tous ces bienfaits, succe comba à la tentation des sens ; il en devint l'esc< clave. Dieu le chassa de sa présence; et, désor-

« mais déchu, il erra dans le monde, emportant « avec lui le souvenir, lointain de la révélation « primitive. Peu à peu les traditions sacrées s'ef- « facèrent de sa mémoire ; de dégradation en dé- « gradation, il descendit jusqu'au dernier degré « d'abaissement , et l'humanité eût péri, si la « parole vivifiante ne fût venue régénérer l'u- « ni ver s. »

« L'Evangile rend l'homme à sa dignité pre- « mière ; il lui ouvre une carrière immense dont « le but est Dieu : et, comme la beauté, la vérité, « la justice, la sainteté, sont les caractères consti- « tutif's de la perfection divine, les arts, les science ces, la vertu, la religion, sont comme aulant de « degrés qui élèvent l'âme au Créateur ; or la relice gion, étant l'anneau le plus élevé de la chaîne, ce est le couronnement de tous les progrès de l'hu- « manité ; elle est la sœur aînée de la justice, des « sciences et des arts.

« Cependant les nécessités physiques n'ont pas « cessé d'exister, et l'homme doit y pourvoir. Mais « qu'il se souvienne que la vie matérielle est l'in- « strument et non le but de son existence ; mais « qu'il veille sur lui : car, si la chair reprend son « empire, l'esprit retombera dans son antique ce servitude.

c< Ainsi le Christianisme se présente, non

« comme une législation exceptionnelle, non « comme la constitution d'une époque, mais « comme la loi générale, la loi éternelle du genre « humain. Attentif à tous ses besoins pour y pource voir, à tous ses développements pour les favo- « riser, il assista à son berceau, il assistera à « son dernier soupir, ou plutôt il Taccompa- « gnera dans la patrie céleste qu'il lui promet : le « Christianisme est donc essentiellement calholi- « que (1). »

(1) Cette doctrine n'est point celle d'un seul homme; c'est le sommaire de la philosophie des Livres saints, des Pères et des Docteurs de l'Eglise.

Ses premières traces se perdent dans l'antiquité la plus reculée; elles apparaissent plusieurs fois dans les psaumes de David, surtout dans les proverbes de Salomon ; on les retrouve encore enveloppées de mystères et d'allégories dans les traditions de la Perse et de l'Inde, d'Orphée et de Pythagore. Platon s'en empara, et les réduisit en système. Toutefois sa position au sein du paganisme devait voiler pour lui une portion de la vérité. Une lacune exista donc dans ses enseignements : il conjectura la nécessité du Verbe révélateur; mais il ne sonda point la profondeur de cette idée, et la théorie du Ao-yo; ne se montra dans sa doctrine que comme un germe imparfait.

Mais, dès la naiss ince du Christianisme, cette grande pensée apparut lumineuse dans les écrits de ses apôtres et de ses défenseurs. Elle existe même dans les livres les plus vénérables : à la tête de l'Évangile du disciple bien-aimé et dans les Épitres immortelles de saint Paul. Faut-il donc s'étonner si les premières conquêtes de la foi furent des adeptes de Platon? ils trouvaient dans cette religion divine le complément de toute leur science; et d'ailleurs, le platonisme, écoulement lointain de la révélation primitive, ne devait-il pas se confondre avec la révélation nouvelle qui venait, connue un beau fleuve, purifier et féconder l'univers? Justin, Athénagore, Théophile, Pantône, Clément d'Alexandrie, Origènc, Augustin, vin-

Sans doute de profondes réflexions philosophiques pourraient décider entre ces deux grands systèmes ; et les discussions dans lesquelles nous entrerons ultérieurement n'y seront pas étrangères. Mais ici c'est l'histoire qui est appelée à trancher le nœud : c'est en comparant les théories avec les faits qu'il sera facile d'^n apprécier la valeur.

Nous nous livrerons donc à un consciencieux examen ; et, portant successivement nos regards sur l'antiquité, le Christianisme et les temps modernes, nous nous efforcerons de tirer de cette étude des conséquences lumineuses, de grandes et importantes leçons.

rent sceller cette belle alliance, ou plutôt ils accoururent dans les bras de l'Eglise, comme des fils dans les bras de leur mère.

A une époque plus moderne, ces belles doctrines, longtemps obscurcies par la scolastique, ont repris un nouvel essor. Descartes donna le signal ; avec lui marchèrent Malebranche, Bossuet et Fénelon, Leibnitz et de nombreux philosophes de l'école allemande. Et, de nos jours, nous avons vu sur les ruines du matérialisme s'élever encore la philosophie platonique et chrétienne à qui l'avenir appartient. Voyez pour la philosophie du Christianisme le livre des Proverbes et Y Ecclésiastique, passim; Évangile selon saint Jean, chap. i; saint Paul, ÉpUres, passim; saint Justin, Apologies; saint Clément, Stromates; Origène, contra Celsum; saint Augustin, de Quant itate animœ, etc., etc.; Fénelon, Existence de Dieu; Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même; de LJonald, Recherches philosophiques; Cousin, Fragments philosophiques; Lamennais, etc., etc. Voyez encore Degerando, Histoire comparée des systèmes, chap. xxn ,

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l'antiquité.

Longtemps on a cru, et au siècle passé on croyait encore, que la première religion de l'homme avait été un grossier fétichisme. Les savants étaient persuadés que les sauvages auteurs de l'espèce humaine avaient dû s'agenouiller devant les phénomènes matériels pour leur offrir l'hommage de leurs adorations et de leurs terreurs. Enfin on s'était habitué à répéter avec Lucrèce : Primm in orbe deos fecit timor.

Cependant une attention plus sérieuse se porta sur ce sujet. Des recherches approfondies furent entreprises principalement en Allemagne, aux Indes, en Amérique, pour retrouver les débris du monde primitif : d'étonnants résultats ont couronné ces efforts.

La mythologie grecque et romaine, si compliquée, si fertile en apothéoses, si riche de fictions, d'absurdités môme, aux temps de Périclès et d'Auguste, se simplifie d'une manière merveilleuse à mesure qu'on remonte à des siècles plus anciens. Il y a sans contredit bien plus d'unité et de profondeur dans les traditions orphiques que

dans la théogonie d'Hésiode ; et la théogonie à son tour est bien autrement majestueuse et simple que les métamorphoses d'Ovide. A l'ombre du sanctuaire et sous le sceau du silence, la doctrine des anciens se découvrait aux initiés; c'était l'âme, l'essence de la religion : toute la fable, avec ses inventions bizarres, tout le culte avec ses cérémonies pompeuses, n'en étaient que l'expression figurée. À travers le voile de l'allégorie, on peut signaler les traces d'un enseignement sublime (1). Zeus, le roi des dieux, le souverain seigneur, compose avec ses deux frères la trinité grecque. A sa voix le monde sort du chaos : l'homme, enfant de la boue, est animé d'un feu céleste; l'âge d'or se lève sur son berceau. Mais voilà que la femme a perdu le genre humain : tous les maux s'échappent de la boîte de Pandore ; il n'y reste que l'espérance. Le siècle de fer a commencé ; il durera

(1) Voici le jugement que le savant Creutzer porte sur les mystères des Grecs :

« Dans ces traditions emblématiques des temps antérieurs que les <f mystères exprimaient sous une forme sensible, étaient repré- « sentes les grands êtres qui président au monde, procédant à « l'œuvre de leurs créations, le Démiourgos avec le soleil et la « lune, avec Hermès, ou la parole de la sagesse revêtue d'un corps... « On gravait dans le cœur des Époptes les liautes vérités d'un Dieu « unique et éternel, de la destination de l'univers et de celle de « l'homme... On exprimait la doctrine de la palingénésie et de t l'immortalité de l'àme. » (Symbolik und Mythologie, etc. 4 Tlieil, Seite 518, zweile Ausgabe, 1821.)

jusqu'au jour où un enfant divin viendra effacer la tache du crime originel (1).

Veut-on remonter à une époque plus reculée? D'une part, se présentent les Pélasges, premiers

(1) L'idée d'une faute originelle et du révélateur à venir se trouve souvent dans les livres de Platon.

« Ne faut-il pas avouer, dit-il dans sa République, que tout ce « qui vient des dieux est toujours aussi excellent que possible, à « moins qu'une faute primitive n'y ait entremêlé un mal néces- « saire? — Sans doute. »

Oùx ôa.oXoYinaop^v, ô'aà ^e aTrb 6swv WYveTau, Tràvra •yî-pEGÔai <i>; oIo'vts àotcTTa; si jat* to àva*pcaîov aùrû koocgv ex irpOTÉpa? à{/.apTÎaç bTt-noyj; — navu ph cuv. [De Republica, lib. X; opéra Platonis, editio stereoiypa Lipsiœ, t V.)

Le passage suivant est plus connu : « Socrate. Il est donc néces- « saire d'attendre que quelqu'un vienne nous enseigner quelle doit « être notre conduite envers Dieu et envers les hommes. — Alci- « biade. Quand viendra ce jour, et quel est celui qui enseignera 9 ces choses? — Socrate. C'est celui qui a l'œil ouvert sur toi. »

2HIvPA.TH2. Ava-païcv cùv s'art wepijABvew eto; «v xi? p,aÔ7i w; ^sl t:so; 02OÙ; xaè irpô; àvôpcoTrou; ^tajteîcôat. — AAKIBIAAU2. no'rs cùv •rcapécTat é xpâvoç cûto;, xal ti; 6 rcai JeOatov ; — 2fiKPATH2. Oùto; è<mv w |iiXet uspl ffoij. (Alcibiades secundus.) Voyez aussi le LYmquet, YÉpinomis, etc.

Cette pensée se reproduit dans une multitude de fables mythologiques. C'est Apollon, le fils de Zeus, descendu sur la terre pour exterminer le serpent Python; c'est Héraclès, force divine incarnée pour la destruction du principe du mal; c'est ce Dieu sauveur (2oT7ic), attendu pour délivrer l'univers ; c'est cet enfant mystérieux chanté par Virgile :

Quo duce, si qua manent sceleris vestigia nostri, Irrita perpétua suivent formidine terras.

On peut encore consulter sur ces différents mythes Fragments orphiques; Hésiode, Théogonie; Ovide, Métamorphoses, l. 1; Hésiode, les Œuvres et les Jours, v. 60-199; Virgile, Géorgiques, 1, II, vers 525; Églogue\; Platon, passim, etc., etc.

habitants de l'Hellade, adorateurs d'un Dieu-Providence, sans idoles et sans nom(l). Et, de l'autre côté, c'est la mystérieuse Egypte, avec ses sphinx et ses hiéroglyphes; l'Egypte trop longtemps calomniée, parce qu'elle était mal comprise. Aujourd'hui une main puissante a Temué la poussière des pyramides et réveillé la grande pensée religieuse qui dormait dans les ruines de Thèbes et de Memphis, et du milieu des innombrables et monstrueux symboles on a vu apparaître le dogme du Dieu triple et un (2).

Un autre savant investigateur de l'antiquité a rapporté du centre de l'Asie le Zend-Avesta, monument sacré de l'enseignement des mages : là se reproduisent encore la triade divine, la lutte du génie du mal contre le Dieu très-bon, l'âge d'or, Adimo le premier père, séduit par la ruse d'Arimane sous la forme du serpent, la médiation de Mithra et la venue du Dieu sauveur, les jugements

(1) Avant l'arrivée des Égyptiens, selon Hérodote, les Pélasges sacrifiaient aux dieux avec des prières : ils ne leur donnaient aucune dénomination, aucun nom propre. Ils les désignaient seulement sous le nom de Dieux, parce qu'ils avaient établi l'ordre et les lois dans l'univers.

ÉÔ'jgv de Tracvra Trpvrepov et neXao^ci biÛGi È7r£U^O(ji.evoi* è7rtovup.triv &1 oùo oî>vcjj.a ê-rrotcùvr' cù^evt aÙTs'wv. 0EOÏS iïï TTpcawvo'jxaaàv oepea; à-rcè toù tcigÛtcu, oti xoa^w 0ENTE2 -à 7;àvTa irpâ'yp.aTa *al 77<xaa; vojxàç cïy.GV. (EtTEPnH, 1." II, c. ni.)

(2) Plutarque, de hide et Osiride; Champollion, Œuvres; Chateaubriand, Études historiques, tome IL

it.langes. i. 19

éternels sur le pont de la mort, les peines et les récompenses à venir (l).

En même temps, les William Jones, les Schlegel, les Creutzer, reconnaissaient dans les pagodes gigantesques de l'Inde, au sein des collèges de Brahmes, le vaste foyer de toutes les traditions orienlales, dont les rayons se répandirent autrefois à travers l'Egypte et la Perse, jusque dans la Grèce et la Germanie. De laborieuses recherches, en dé pouillant le dogme des formes étrangères, dans lesquelles quatre mille ans d'existence l'avaient enveloppé, ont fait paraître des débris magnifiques encore de la parole pnmilive. Brahma, Aishnou, Siva, la triade toute-puissante; Vishnou le Verbe, le Médiateur fécondant la matière inerte, et s'incarnant pour racheter l'homme déchu; le palais de la Divinité ouvert aux âmes des bons; la sombre demeure d'Indra qui attend les mânes criminels; la force de la prière (Gaiatrï), l'expiation par le sacrifice, l'immolation de l'agneau pour la rédemption des péchés (Eckiam)... : tels sont les éléments principaux de ce grand système religieux, qui couvrit durant tant de siècles la moitié de l'Asie et de l'Europe (2).

(1) Zend-Avesla, traduit par Ànquelil-Duperron. Mëm de l'Acad. des inscriptions. Thomas Hyde, de Religione vcterum Persarum.

(2) Creutzer, Symbolique universelle. F. Schlegel, Vberdie Spra-

Voici la Chine, le vaste empire du milieu, séparé de tout le reste de l'univers par sa situation et ses mœurs. Ses livres les plus anciens respirent la naïveté de la religion patriarcale. La croyance à un Dieu unique, Empereur suprême, Esprit du Ciel, de vagues notions de la Trinité, le respect pour les morts, l'attente d'un Sauveur saint par excellence, une morale enfin pleine de douceur et de pureté : telle est la doctrine que Confutzée avait recueillie dans les annales et la tradition (1).

Les mêmes idées se représentent dans l'Edda Scandinave, dans les mythes des Finnois, des Slaves et des Celtes. Chez tous ces peuples le nombre trois est celui des dieux qui gouvernent le monde, dans toutes leurs traditions se retrouve la mémoire de la lutte de l'esprit du mal contre l'auteur du bien et de la chute du premier homme (2). Les hordes

che und Weisheit der îndier. William Jones, Works. Asiat. Researches. Le Catholique, recueil périodique publié par M. d'Eckstein.

(1) Du 1 laide, Histoire de la Chine. Œuvres de M. Abel Rémusat. Les Livres de Confucius.

(2) Les légendes de l'Edda, pleines de grandeur et de poésie, sont fortement empreintes d s croyances primitives. Odin, le toutpuissant, engendre la Trinité Scandinave : Thor, Freyr et Balder, Balder, le plus beau des enfants du ciel. A la voix de celte triade créatrice, le monde s'élance du néant. L'homme paraît : l'âge d'or se lève sur la terre : l'arbre de vie et de science, Yggdrasill, étend au loin son ombrage : à ses pieds le serpent rampe, et s'efforce de ronger les racines. Car Loki, l'esprit du mal, a juré la perte du monde; il a juré de faire tomber son courroux sur Balder, l'ami de

germaniques adoraient l'Esprit immense qui habite

l'homme et des dieux. Une lutte effrayante s'engage; Baldcr, le fils de Dieu, succombe. Les cieux et l'univers s'abîment avec lui; mais, bientôt rappelés à la vie, ils renaîtront plus glorieux, etLoki, vaincu, sera ebargé de chaînes éternelles.

Tel est l'abrégé rapide de l'antique tradition de la Scandinavie; celles des autres peuples du Nord présentent une ressemblance frappante. « La présence continuelle de la Trinité dans les mythes reli- « gieux, dit un savant historien, n'est point un fait particulier à « quelques nations. Le nombre trois et le nombre neuf, qui en « est le carré, se reproduisent souvent dans les croyances celti- « ques et allemandes. » (Moue, Geschichte des Heidedthums in nordl. Europa. 1 Theil, Seite 65.)

Ne serait-il pas intéressant d'offrir une table synoptique de toutes les formes que le dogme de la Trinité a reçues chez différents peuples? J'ai essayé d'en présenter un léger essai dans le tableau suivant, où l'on trouvera les noms de la Triade divine chez plusieurs nations païennes. Le mot dieu, placé entre parenthèses à côté du nom supérieur, indique que cette dénomination collective exprime l'essence, la substance divine; le mot de père, au contraire, indique que l'Être ainsi désigné est le générateur des autres.

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