‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 34 sur 51 · DESIDERATA · texte numérisé non relu

DESIDERATA

En étudiant les origines poétiques de la Divine Comédie, on n'a pas prétendu au difficile honneur de ne rien ignorer : quand on remonte aux sources d'une rivière, on ne songe assurément point à

foi de l'auteur et l'orthodoxie de ses intentions résultent évidemment de ses anathèmes contre la révolte et l'incrédulité.

33 1. Un manuscrit du Musée britannique (Bibliothèque Cottonienne, Vespas, A. vu), donne plusieurs variantes, et termine par ces deux vers, où l'auteur se fait connaître :

Jeo suis serf Deu, Adam de Ros ; ici fais je le mun repos.

compter tous les ruisseaux > toutes les pluies et toutes les neiges qui la grossissent. C'est pourquoi on a écarté un grand nombre de récits qui jetaient peu de lumières sur l'œuvre de Dante : beaucoup de fabliaux anglais et français, dont la verve triviale n'a rien de commun avec l'inspiration du poëte florentin ; beaucoup de légendes qui, au lieu de conduire les vivants dans le royaume des morts, font revenir au contraire les morts chez les vivants. Telle est la célèbre histoire de ce maître, lequel, étant trépassé, apparut à son disciple, et, pour lui donner quelque idée des peines éternelles, laissa tomber sur sa main une seule goutte de sueur brûlante, qui perça comme une flèche jusqu'à l'os (1). Telles sont aussi, dans la Légende dorée et dans la vie de saint Grégoire le Grand, ces processions des Saints , la nuit, sous les voûtes de l'église de Saint-Pierre de Rome (2). On pourrait citer encore deux beaux récits, où des chevaliers allemands, perdus au fond des bois, trouvent tout à coup dans le désert un château magnifique, peuplé de personnages silencieux, assis devant des tables où il n'y a point de joie. Et il se trouve que chaque mets delà table brûle comme le charbon, que le château s'évanouit comme un fan-

(1) Legenda aurea, de Memoria defunctorum.

(2) Ibid., de Omnibus sanctis, vita S. Gregorii

tome, et que les convives étaient des réprouvés (1). Enfin, plusieurs traditions m'avaient échappé ; et je ne finirais pas, s'il fallait réparer tous nos oublis. Cependant je ne puis laisser derrière nous la curieuse légende de Louis le Ferré, landgrave de Thuringe. Ce redoutable seigneur, que nul n'avait jamais contredit impunément, vint à mourir en 1173 ; et ses enfants demeurèrent fort en peine du sort de sa pauvre âme. Or il y avait à la cour un prêtre versé dans la magie noire, qui évoqua le malin esprit, et s'enquit de l'âme du trépassé. Le démon proposa de la lui montrer en personne, sous promesse de le ramener sain et sauf; et prenant le bon prêtre à califourchon sur son cou, il l'emporta en enfer. On y voyait tous les genres de supplices, et les diables s'attroupaient sur le passage, pour considérer le vivant et questionner leur compagnon. Tout à coup celui-ci s'arrêta, leva le couvercle de fer rouge qui fermait une fosse; et, saisissant une trompette d'airain, il se pencha sur la fosse béante, et fit retentir l'instrument d'une façon si terrible, qu'il semblait que tout l'univers en tremblait. Au bout d'un moment, on vit sortir des étincelles, des flammes avec une fumée de soufre, et l'âme du landgrave se fit voir. Et comme le prêtre s'enqué-

(4) Grimm, Deutsche Sagen, n, 262, 266. Histoire d'Ulrich de Wirtemberg et du baron Albert de Simmern.

rait de sa destinée, et si ses enfants pouvaient quelque chose pour son repos : « Tu vois assez, « répondit-il, ce qu'il en est de moi; mais si mes ce enfants restituent aux églises, aux monastères « et à chacun, les biens que j'ai mal acquis, mon « âme en éprouvera un grand soulagement. » Et, ayant donné au prêtre un signe qui prouvait la vérité de son témoignage, le landgrave rentra dans la fosse. Le message fut rempli, le prêtre épouvanté se fit moine : mais on assure que ces biens mal acquis ne furent jamais rendus (1).

M. Labitte a bien voulu m'indiqner encore l'histoire de Cesarius, au tome III de la Bihliotheca Cisterciensis. Il me rappelait en même temps la célèbre vision de Gauchelm, rapportée par Orderic Vital (Historix ecclesiasticx lib. vm). Quoiqu'elle sorte du cercle des légendes où j'ai borné mes recherches, elle est si belle et si développée, que je ne résiste pas au plaisir de l'analyser brièvement. — Au commencement de janvier 1091, un prêtre du diocèse de Lisieux, nommé Gauchelm, était allé pendant la nuit visiter un malade éloigné du presbytère. Comme il revenait seul, et qu'il se trouvait loin de toute habitation, il entendit un grand bruit comme d'une troupe qui marchait. La lune

(1) Grimm, if, 339. Et probationes hist. veter, landgrav. Thuring. ap. Eccard. Origin. famil. Habsburgo-Austrioe, p. 280.

donnait toute sa clarté ; le prêtre était jeune, grand et fort : il se rangeait donc sans trop de peur au bord du chemin, quand tout à coup un personnage de stature colossale s'approcha de lui, levant sur sa tête une lourde massue : a Arrête, cria-t-il, et gardetoi de remuer. » Gauchelm demeura immobile, appuyé sur son bâton. Et voici qu'il vit passer une grande multitude de piétons, portant sur leurs épaules des bêtes égorgées, des vêtements, des meubles, comme des voleurs qui reviennent du pillage. Tous se lamentaient hautement, et s'exhortaient à presser le pas. Suivait un cortège de cinquante cercueils, portés chacun par deux hommes, et sur chaque cercueil était assis un nain avec une tête de géant. Deux Ethiopiens étaient chargés d'une longue pièce de bois, sur laquelle on avait lié un misérable ; un démon l'avait enfourché, et lui tenait des éperons de feu dans les flancs. Gauchelm reconnut en lui le meurtrier du prêtre Etienne, assassiné l'année précédente. Puis venait une foule considérable de femmes, toutes montées à la manière des dames, sur des selles hérissées de clous rougis au feu. Un vent violent les enlevait et les laissait retomber sur les pointes ardentes, et elles confessaient qu'elles avaient mérité leurs peines par leurs impuretés. Le prêtre reconnut dans le nombre plusieurs nobles châtelaines ; et en même temps il

remarqua les mules et les équipages de quelquesunes qui vivaient encore. Ensuite il vit une grande troupe de clercs et de moines conduits par leurs évêques et leurs abbés, tous vêtus de noir. Ils gémissaient et pleuraient, et plusieurs appelaient Gauchelm par son nom, et le conjuraient de prier pour eux. Dans ce nombre, il en vit qui jouissaient d'une grande estime chez les hommes, et que l'opinion commune avait rangés parmi les saints. Car les hommes voient la face, et Dieu le cœur. Effrayé de ces terribles visions, le prêtre en attendait de plus terribles encore. Voici qu'une armée de chevaliers s'avançait, tous montés sur leurs chevaux de bataille ; leurs armures étaient noires et étincelantes de feu, et des bannières noires guidaient les escadrons. On reconnaissait dans leurs rangs plusieurs seigneurs morts depuis peu de jours, entre autres Landry d'Orbec, qui appelait le prêtre et lui donnait ses messages pour sa veuve. Or, Gauchelm commença à se dire en lui-même : « Voilà sans doute la Mesnie « d'Herlekiîi, que beaucoup de gens disent avoir « vue, et dont je n'avais rien voulu croire. On ne « ne me croira pas davantage, si je ne rapporte « quelque gage aux vivants. » En disant ces mots, il voulut saisir à la bride un des chevaux sans cavaliers qui suivaient la troupe; mais quatre hommes se jetèrent sur lui et l'eussent fait périr s'il n'eût

invoqué la bienheureuse Mère du Christ. Alors survint un chevalier, Pépée au poing, qui mit les premiers en déroute, délivra Gauchelm, et se fit reconnaître pour son frère, mort depuis quelques années. « Tu devais mourir, lui dit-il, et partager nos « peines pour les avoir contemplées d'un œil té- « méraire. Mais la messe que tu chantas ce matin « t'a sauvé la vie. Sache que nos armes sont émet brasées, et qu'elles nous écrasent sous leur poids... c< Ce sang que tu vois sur mes vêtements témoigne « de celui que j'ai versé. Je te quitte ; secours-moi c< de prières et d'aumônes. Réforme ta vie, qui est « vicieuse en plusieurs points, et qui ne sera pas a longue. » Le chevalier disparut, et Gauchelm se trouva seul.

Au milieu de ces apparitions de l'Enfer et du Purgatoire, le souvenir de la Mesnie cVHerlekin atteste l'opiniâtreté des traditions païennes. Herlekin (£Vlen Kônig, Elfen Kônig), c'est le chef de l'armée des fantômes, de cette chasse furieuse que les paysans de Suède et de Poméranie croient encore entendre passer sur leurs têtes dans les nuits d'orage ; c'est Odin, le Dieu des hommes du Nord, réduit au rôle du diable chez les Normands chrétiens. On peut suivre les traces de cette curieuse transformation dans l'Histoire littéraire de la France, de M. Ampère (t. 11, p. 154). On y trouve aussi une

étude instructive des Légendes françaises qui précédèrent la Divine Comédie, et lui préparèrent les voies. Je suis heureux, en finissant mon travail, de l'appuyer d'un nom aimé : « Ces visions, dit M. Am- « père, ont donné à Dante, non pas son génie, non « pas l'inspiration du poëte, mais la forme dans « laquelle il l'a réalisée... Il ne faut pas les oublier « cependant... Le génie ne doit pas être un parent « qui méprise des aïeux obscurs ; il doit être « comme un fils pieux, qui, devenu puissant et « célèbre, ne méprise pas des parents sans « gloire (1). »

(1) Ampère, Histoire littéraire de la France, t. II, p. 365.

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