‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 42 sur 49 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

San Jacopo, 15 mai 1853.

Nous ne sommes pas assez reconnaissants des petits bienfaits de Dieu. Nous le remercions de nous avoir créés, rachetés et faits chrétiens, de nous avoir donné de bons parents, une femme et un enfant bien-aimés, de s'être tant de fois donné lui même au sacrement de l'autel. Mais après ces

grâces puissantes qui soutiennent pour ainsi dire la trame de la vie, combien de grâces plus délicates en forment le tissu ! C'est le bon camarade que je rencontrai la première année de collège, et qui m'édifia au lieu de me pervertir. C'est, quand j'arrivai à Paris, le paternel accueil de M. Ampère, et ce conseil de M. de Chateaubriand de ne pas mettre les pieds aux théâtres. C'est bien moins que cela, une inspiration qui me pousse à voir mes pauvres un jour de mauvaise humeur, et qui me fait descendre de chez eux tout humilié de mes misères d'imagination devant l'effroyable réalité de leurs maux. C'est souvent une circonstance de néant, une importunité ce semble, une visite à recevoir que je maudis, et elle me donne plus tard l'occasion de faire quelque bien.

A l'heure qu'il est, le grand bienfait de Dieu serait de me guérir, de me guérir d'un seul coup, ainsi que le demandent pour moi mes proches, mes amis et tant de saintes âmes, mais jusqu'à ce jour, Seigneur, vous ne l'avez pas voulu. Je ne compterai cependant pas parmi les petites faveurs les tendres soins dont vous me faites entourer, ni les consolations religieuses qui me viennent de vous avec une douceur inexprimable.

AiNNÉE 185 3. 571

Ozanam reprit des forces à San Jacopo, il sembla revenir à la santé; c'est là qu'il commença à écrire le Pèlerinage au pays du Cid, qui fut achevé all'Antigano en juillet et dans les premiers jours d'août, peu de semaines avant sa mort, alors qu'il était si faible qu'il ne pouvait écrire plus de deux ou trois lignes sans s'étendre sur un canapé. Il écrivait sur la table où sa petite Marie prenait ses leçons. Quand une page était finie, il la lisait à sa femme, éprouvant une douce joie à voir le visage attentif de son enfant. Les dernières pages de ce récit sont les dernières qu'il ait écrites. Après il ne reprit la plume que pour tracer quelques prières qu'il répétait souvent et que l'on voulait conserver.

GIX

A M. AMPÈRE

San Jacopo, 22 juin 1853.

Mon cher ami,

C'est tout à l'heure seulement, et à Livourne, que j'ai eu le plaisir de lire et de faire lire ta madame Ozanam vos charmantes et trop flatteuses pages, Assurément je sais depuis longtemps de quelles

aimables erreurs vous êtes capable, quand il s'agît de moi; je connais les grâces d'expression que l'amitié met sous votre plume. Cependant laissezmoi dire que vous avez dépassé tout mon désir, et que vous nous avez comblés, nous, et nos pauvres Franciscains. Oui, je veux vous remercier aussi pour ces pieux mendiants que vous traitez avec tant de bonté, dont vous rendez si bien l'inspiration, que vous faites vivre dans ce tableau raccourci, mille fois mieux que moi dans ma longue galerie. Vos trois pages ont toute la couleur et tout le parfum de ce jardin de couvent que vous crayonnez avec ces jasmins grimpant le long des cloîtres. Amélie et moi, en juges désintéressés, nous avons décidé que cet article était un de vos morceaux les plus exquis. Je veux ajouter que vos regrets pour le professeur absent ont touché autre chose que mon amour-propre, et l'accent m'en est allé jusqu'au fond du cœur. On accuse les religieux d'intriguer un peu : les miens viennent de me faire entrer à la Crusca, avec toute sorte d'honneurs et une gracieuse lettre où l'on veut bien me dire que je succède à M. Fauriel. En même temps, un Père Frediani, lui aussi franciscain et poète fort goûté à Florence, va publier une traduction du petit volume. Enfin, du fond de sa cellule d'Ara-Cœli, le général de l'Ordre m'adresse des remercîments avec un diplôme, qui

n'est pas pour moi le moins touchant de mes titres. Il me met au nombre des bienfaiteurs de la famille franciscaine, et m'associe aux mérites des frères mineurs qui travaillent et prient par tout le monde.

Me voilà donc affilié, comme notre ami Dante, à cet ordre dont il prit l'habit en mourant, et qui protège ses restes. Car il faut que je finisse ce point en vous contant un fait inédit et digne de votre curiosité. Quand le cardinal del Pogetto à Ravenne fit condamner le livre De Monarchia, il eut la pensée d'exhumer les ossements de Dante et de les jeter hors de terre sainte. Alors, les religieux de Saint-François enlevèrent secrètement les restes du poète et les déposèrent dans la sépulture commune des frères, où le cardinal n'osa pas les poursuivre. Le tombeau froid, mesquin, devant lequel vous vous êtes sans doute arrêté comme moi, n'est plus qu'un cénotaphe. Ce récit se trouve dans les archives du couvent ; mais jusqu'ici on s'est gardé de le publier, les uns par égard pour le cardinal, les autres pour le poète, les autres pour le tombeau. Quant à moi, je n'ai pas de Dante le génie, ni la femme acariâtre et les six enfants; mais^ pour peu que ma destinée continue, je pourrai devenir son digne confrère dans un ordre pauvre et voyageur.

Ne croyez pas, cher ami, que j'aie voulu attendre la publication de votre article pour vous remercier;

c'était assez qu'il fût écrit, et je devinais que vous ne me maltraiteriez point. Je vous aurais répondu il y a quinze jours, si j'avais pu vous donner de mes nouvelles, c'est-à-dire si j'avais su vous dire ce qu'on faisait de moi; surtout s'il m'eût été permis de prendre rendez-vous sous quelque feuillée solitaire des environs de Paris, pour vous entendre lire une autre Hilda. Mais ces quinze jours se sont passés dans de grandes incertitudes, en attendant des avis de médecins et des informations de logements. La conclusion est que nous redevenons Italiens au moins pour deux mois ; que nous allons, comme le beau monde de Florence, de Sienne et de Livourne, passer juillet et août all'Antignano, joli village au pied de Montenero, où petite Marie prendra les bains, et moi le bon air. J'aurai l'aimable société du professeur Ferrucci, et, par lui les livres de la bibliothèque de Pise, ma pourvoyeuse de cet hiver. Ma femme et mon enfant ne seront pas seules non plus, et, si le beau temps nous revient, si Dieu permet que le progrès de ma guérison continue, nous pourrons passer là d'heureux moments. Le souvenir des absents n'y manquera pas, mais cette fois mêlé de l'espérance de les revoir. En effet, ces deux mois d'accointance avec la mer m'ont déjà fait un bien inattendu. J'ai eu le plaisir de reprendre peu à peu la liberté, la facilité de

vivre; je fais sans fatigue de longues promenades; je passe des matinées sur les écueils à contempler les vagues dont je connais maintenant tous les jeux. Les forces reviennent lentement, mais je devais m'y attendre après une si longue crise; assurément si juillet et août, qui passent pour de grands médecins, veulent me bien traiter, je serai guéri cet automne.

Hélas ! j'avais compté voyager en Italie, et vous voyez que j'aurais fait peu de chemin, si je ne vous accompagnais tous les mois en Amérique. Présentement je reviens de la Nouvelle-Orléans où j'ai tout vu, comme à Washington, à New-York, sous la conduite du plus savant et du plus aimable guide. Figurez-vous la bonne fortune de trouver à côté de soi sur le bateau à vapeur, au débarcadère du chemin de fer, dans les rues de ces villes laborieuses, mais un peu brutales, convenez-en, un des esprits les plus délicats et en même temps les plus richement ornés de ce siècle : un écrivain un poète, qui sait vous expliquer les rouages de la constitution américaine, et en même temps vous démontrer la machine à broyer le riz ; qui vous fait plonger le regard dans la forêt vierge et compter les balles de coton. Je ne finirais pas si je vous disais tout le bien que je pense de ce voyageur mais je vous sais un peu injuste à son égard et aussi

sévère pour lui qu'indulgent pour les autres. Vous avez raison de persévérer dans cette sévérité où vous êtes seul de votre avis, la postérité vous en tiendra compte. Yous pensiez n'avoir qu'une tente sur la rive du Nil et une chambre garnie au bord du Mississipi : et vous vous serez construit sur les deux fleuves deux monuments.

Vous comprenez qu'une sainte émulation me gagne; depuis que je me trouve plus capable de penser et d'écrire, malgré les protestations de madame Ozanam , j'écris aussi mon Odyssée, mon voyage à Burgos1. Ne vous fâchez point: j'avais tout un portefeuille de notes aux trois quarts rédigées, et puis des légendes, des romances achetées dans la rue, puis enfin le poème du Gid, les vers de Jorge Manrique, quelques extraits de votre Tiknor, et comme tout est dans tout, j'ai fini par faire entrer dans Burgos nombre de figures à moi connues. C'est après tout un travail court, sans efforts, qui s'interrompt facilement, qui admet la variété et le caprice, et tel qu'il convenait à mon état d'esprit. J'ai même fini par faire la paix avec mon impitoyable gardienne en lui lisant une certaine page où elle a reconnu le joyeux bruit des cuisines espagnoles.

1. Un Pèlerinage au pays du Cid, Œuvres complètes, t. Vil, p. {.

Nous sommes bien loin, vous le voyez, des tables tournantes. Est-ce que nous autres, disciples de Galilée, nous nous prêtons aux rêveries de je ne sais quel Allemand, popularisées par la frivolité des Français? Tout de bon, M. Matteucci a exprimé la même opinion que M. Ghevreul, attribuant ces mouvements à une impulsion musculaire dont nous n'avons pas conscience; mais voici qui est mieux. Un malheureux père Barnabite de Livourne ayant publié un mémoire favorable aux tables, dans lequel la physique, dit-on, était faible, et la philosophie un peu boiteuse, l'université de Pise s'est rassemblée, formée en tribunal; elle a jugé le mémoire du religieux, et Fa déclaré erroné, attentatoire aux sciences humaines et divines, matérialiste, panthéiste, peut-être même brahmaniste et bouddhiste. Ici au logis, point d'expérience : nous n'avons pas assez de fluide électrique pour le prodiguer de la sorte.

Un ermite de Montenero ne peut guère songer à l'Académie des inscriptions. En prenant le parti de rester en Italie, je renonçais nécessairement à briguer le fauteuil du vénérable M. Pardessus. Sans doute en ceci, comme en tant d'autres choses, j'aurais eu besoin de votre avis. J'ai cru le pressentir. D'ailleurs dans un moment si solennel pour moi, où toutes les questions de mon avenir sont suspen-

dues à la grande question de ma santé, quand je demande à Dieu de me laisser vivre pour ma fenmie et mon enfant, il me semble qu'il y aurait une sorte de témérité à demander le superflu, ce qui flatte l'amour-propre littéraire. Il me semble qu'il faut attendre avec recueillement que la Providence décide de ma guérison, et si elle permet que je rentre dans ma carrière, alors je pourrai aspirer aux. honneurs légitimes qui en couronneraient la fin. Je ne dis pas que je pourrai m'en rendre digne ; mais la bienveillante illusion de mes amis m'aidera.

Voilà les nouvelles de céans : donnez-nous bientôt des vôtres. Faites que nous sachions où vous prendre, au moins par la pensée, puisque nous ne pouvons vous saisir autrement. Mille tendres amitiés partout où l'on se souvient de nous, c'est-à-dire chez madame de Salvo, chez M. Lenormant et encore dans quelques autres charitables maisons. Ma belle-mère, qui va malheureusement nous quitter, ma femme, et même, si vous le permettez, petite Marie, vous font mille compliments affectueux; pour moi vous savez si je vous aime, mais vous ne saurez jamais assez toutes les raisons que j'ai de vous aimer.

ex

A M. EUGÈNE RENDU

Antignano, près Livourne, 17 juillet 1853.

Mon cher ami,

Votre aimable lettre nous a trouvés à Florence, dans la ville des fleurs; c'était bien le lieu pour recevoir un si joli message. Mais pourquoi n'est-il pas arrivé sous l'aile d'une blanche colombe, au lieu devenir dans la boîte poudreuse d'un courrier? Nous étions donc, madame Ozanam et moi, sur la terrasse de la petite villa qu'habite mon cousin au-dessous de San Miniato, nous avions à nos pieds toute cette cité de marbre dans une corbeille deverdure; et tout en jouissant de cette vue, l'une des plus belles du monde, nous commentions la grande nouvelle, et nous en faisions de charmants discours qui ne finissaient pas : « Il est donc pris » cet imprenable, et ce cœur libre a trouvé des » chaînes! Chaînes d'or et de soie, liens où rien ne » manque de ce qui peut captiver les yeux et les » oreilles, l'imagination etla raison. Les bons génies,

» qui voulaient lui donner cette compagne, ont pris » soin de la charger de leurs présents, ils l'ont cou- » ronnée de toutes les grâces; ne nous étonnons plus t> que ce superbe ait capitulé. »

Sérieusement, cher ami, nous nous réjouissons de deux choses. D'abord vous épousez une personne que vous aimez, et je crois que Dieu bénit l'amour chrétien. Ensuite vous vous alliez aux plus honorables familles, et pour tout dire, à des noms dignes du vôtre. La Providence vous réservait cette récompense d'une vertueuse jeunesse, courageusement conduite à travers les périls que vous causaient l'activité même de votre vie et l'agrément de votre esprit. Vous méritiez de rencontrer tôt ou tard une de ces âmes, dont la compagnie fait l'honneur et le bonheur de notre destinée. De telles rencontres ne sont pas communes; et ceux-là seuls qui en connaissent la douceur ont le droit d'en parler. C'est pourquoi je vous félicite, mon cher ami, et je me réjouis comme d'un heureux augure de ce nom d'Amélie que vous donnerez à votre compagne.

Est-ce notre exemple aussi qui vous a fait choisir un 23 pour vos noces? Le 23 porte bonheur: Du moins dans notre déplaisir de ne pouvoir vous accompagner à l'autel, nous prierons tendrement pour vous ce jour-là. Nous vous avons toujours beaucoup aimé; et comment n'aurions-nous pas

aimé, vous d'abord pour vous-même, puis le fils de votre père, et le frère de votre sœur? Nous espérons que vous ne diminuerez rien de cette affection que vous nous rendiez. Vous êtes trop bon pour ne pas conserver un peu d'attachement aux pauvres pèlerins d'Italie, si Dieu les ramène, hélas! bien délabrés, bien arriérés de carrière et d'esprit après une si longue absence. Nous vous apprendrons du moins, car les vieilles gens ont toujours la prétention d'apprendre aux jeunes, que tous les chagrins d'esprit, de carrière et même de santé, ont une consolation infinie dans la tendresse chrétienne.

Mais pourquoi mêler ici de tristes images? J'ai sur ma table d'admirables branches de myrte, cueillies dans les buissons qui décorent ces bords heureux de la Méditerranée. Ces rameaux sont tout blancs d'une neige de fleurs, et je ne me lasse pas d'en admirer la délicatesse et d'en respirer le parfum. Nous voudrions pouvoir envoyer une de nos branches à la jeune épousée qui la porterait avec tant de grâce. Mais, à vrai dire, cette fleur enivrante et légère, sur laquelle il ne faut pas souffler, est bien le symbole des amours profanes. Nous voulons à notre ami, à celle qui va partager sa vie, des joies plus durables; les vœux de vos amis, les mérites de vos parents vous tressent une couronne qui ne se flétrira pas.

Mes amitiés à €ochin, puisqu'il a trempé dans cette mauvaise action.

Lorsque Ozanam était allé à -Florence, à la fin de juin, il avait voulu visiter les conférences de Pontadera, de Prato et faire le voyage de Sienne pour y fonder la société de Saint-Vincent de Paul. La moitié de l'université dePise ayant été transférée à Sienne, il y avait là un grand nombre de, jeunes gens. On voulut s'opposer à ce voyage fatigant, mais il répondit : « Puisque Dieu me rend des » forces je dois les employer à son service. »

Il fit de grands efforts auprès du père Pendola, son ami, et auprès d'un savant dominicain pour les persuader de fonder une conférence, mais tous deux s'accordèrent à dire : que jamais on ne déciderait les jeunes Toscans à visiter les pauvres. Après de longues insistances,il partit fort triste, disant que, « s'il avait suite pas » réussir, malgré tout le plaisir qu'il avait eu à Sienne, » il n'aurait pas fait le voyage. » Toutefois, malgré sa tristesse, arrivé à l'Antignano il voulut encore faire un dernier appel à son ami et lui écrivit la lettre qui suit avec toute l'ardeur de son &m<e. La réponse se fit attendre, il crut avoir blessé par tant d'insistances et dit : « Dieu ne veut plus bénir mes efforts. » Mais Dieu les avait bénis et le père Pendola lui écrivait : « Enfin, * mon cher ami, hier jour de Saint-Vincent de Paul, j'ai » fondé deux conférences, une dans mon collège, .l'autre » dans la ville. »

Page 1