‹ Œuvres complètes de A. F. OzanamChapitre 23 sur 43 · A AI. X · texte numérisé non relu

A AI. X

Lyon, 1er juin 1837.

Mon cner ami,

Parmi toutes les voix consolatrices qui sont venues de loin pour témoigner sympathie à mon malheur, la vôtre a été la première et n'a pas été la moins douce. Vous savez, vous aussi, quelle solitude fait dans une famille la perte d'un de ses chefs, si la mort d'une mère est plus déchirante pour ses fils, celle d'un père est plus accablante : elle fait peut-être verser moins de larmes, mais elle laisse après elle une sorte de terreur. Gomme un jeune enfant, habitué à vivre à l'ombre d'autrui, si on le laisse pendant une heure seul dans une maison, pénétré du sentiment de sa propre faiblesse s'effraye et se met à pleurer ; de même lorsqu'on vivait si paisible à l'ombre de cette autorité paternelle, de cette providence visible en qui l'on se reposait de toutes choses, en la voyant disparaître tout à coup, en se trouvant seul chargé d'une responsabilité

inaccoutumée au milieu de ce monde mauvais, on éprouve un des plus douloureux sentiments qui aient été préparés depuis le commencement du monde pour châtier l'homme déchu. Il est vrai que ma mère est encore là pour m'encourager de sa présence et me bénir de ses mains; mais abattue, souffrante, me désolant par les inquiétudes que sa santé me donne. Il est vrai que j'ai d'excellents frères; mais, quelque bons que soient ceux dont on est entouré, ils ne peuvent suppléer à l'absence de ceux dont on était protégé; moi surtout, d'un caractère irrésolu et craintif, j'ai besoin non seulement d'avoir beaucoup d'hommes meilleurs que moi autour de moi, mais d'en avoir au-dessus de moi; j'ai besoin d'intermédiaires entre ma petitesse et l'immensité de Dieu : et maintenant je suis pareil à celui qui, demeurant dans une région orageuse, sous l'abri d'un large toit, en lequel il aurait mis sa confiance, le verrait brusquement s'écrouler et resterait perdu sous la voûte infinie des cieux.

Je ne sais si je vous fais comprendre mon genre principal d'affliction; joignez-y le spectacle de l'affliction de ma famille, la rapidité du coup qui nous a frappés, les affaires d'une succession importuné* ment mêlées aux tristesses d'un deuil, et tant de choses trop longues à dire.

Du reste, nous éprouvons un grand soulagement

à penser que la piété de mon père, retrempée depuis ces derniers temps par un usage plus multiplié des sacrements, les vertus, les travaux, les chagrins, les périls de sa vie, lui ont rendu facile l'accès du séjour céleste, et que bientôt, si nous sommes bons, nous le retrouverons au rendez-vous éternel, où ne sera pas la mort. Plus se multiplie dans ce monde invisible le nombre des âmes qui nous furent chères et qui nous ont quittés, plus puissante se fait sentir l'attraction qui nous y entraîne. Nous tenons bien moins à la terre quand les racines par lesquelles nous y étions attachés sont brisées par le temps.

A quoi me servirait, mon cher ami, de vous entretenir de mes douleurs, si je ne devais que vous attrister de mes récits, et quel plaisir cruel y aurait-il à faire de l'amitié une communauté de chagrins? Mais, quand on verse ces chagrins dans un cœur aimant et religieux à la fois, on en fait jaillir la prière, et cette prière monte agréable vers le ciel, qui l'exauce toujours. C'est donc devant Dieu que je désire que vous vous souveniez de mes maux et des besoins de ma famille entière. Vous avez d'ailleurs d'autres préoccupations plus douces et qui ont plus de droits sur votre esprit. Vous êtes père , cl si cette joie est mesurée à la tristesse qu'on éprouve à cesser d'être fils, elle doit être bien grande. Jouissez du bonheur que Dieu vous fait

pour vos mérites, d'autant plus excellents que vous semblez les moins comprendre. Vous croyez devoir quelque chose à la connaissance que nous fîmes ensemble il y a six années; et moi je suis sûr d'y trouver beaucoup. Je ne sais si ma compagnie dans une grande ville pouvait vous être de quelque profit; je sais que la vôtre me révélait la possibilité de certaines vertus dont je ne croyais pas que la jeunesse fût capable ; aussi j'ai accueilli avec une vive reconnaissance l'hôte aimable1 que vous m'avez envoyé pour être,disiez-vous, l'interprète de votre gratitude. Deux choses surtout m'étonnent dans cet homme : une énergie qui n'est pas de son siècle, et un choix de style, une érudition habituelle, une abondance d'allusions savantes qui accusent les lectures multipliées au delà des rares loisirs d'une profession manuelle.

Je voudrais converser avec vous davantage, mais le temps me manque, et le courage même des longs entretiens me manque aussi depuis mon malheur; je vous prierais donc d'être patienU Dites à du Lac de prier pour mon père, pour ma mère et pour moi : je lui écrirai bientôt.

A Dieu, mon cher ami, à lui seul qui rapproche les distances, console de l'absence, et sait réunir tôt ou tard ceux qu'il a fait s'aimer. 1. Reboul.

Ce fut pendant une absence qu'Ozanam eut le malheur de perdre son père ; il était parti à Pâques pour Paris, afin d'y préparer ses thèses de doctorat. Mais il fut rappelé par la plus terrible nouvelle : son père avait fait une chute qui devait être mortelle ; il arriva trop tard et ne le revit pas. Il en eut une profonde douleur et conserva religieusement le souvenir de tout ce qu'il devait à ce père excellent que nous voudrions faire connaître au lecteur.

Jean-Antoine-François Ozanam, né à Chalamont, le 9 juillet 1 773, était fils de Benoît Ozanam, l'un des douze châtelains des Dombes, et d'Elisabeth Baudin, descendante de la famille de la Condamine et de l'ancienne maison de Saillans, dont le dernier périt, en 1792, àla tête de vingt mille hommes, dans le mouvement royaliste du camp de Jalès.

Il était petit-neveu de Jacques Ozanam, le célèbre mathématicien, membre de l'Académie des sciences, et auteur d'un grand nombre d'ouvrages.

Jean-Antoine fit de fortes études classiques au collège des Oratoriens de Lyon, et il en conserva le goût des lettres qu'il sut plus tard inspirer à ses fils. En 1793, il entra comme soldat dansle régiment des hussards de Berchiny. Après avoir assisté aux batailles de Millesimo, Mondovi, Pavie, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, il arriva en cinq ans au grade de capitaine. Doué d'un rare courage, il reçut cinq blessures, fut envoyé comme parlementaire près du général Souwarow, dont il obtint tout ce qu'il était chargé de demander, et se fit distinguer par la prise de la personne du général napolitain, le prince delà Cattolica, qu'il emmena prisonnier à Bologne, et par la prise de l'étendard des uhlans de Krazinsky, qu'il présenta à Bonaparte.

On raconte de lui ce trait d'une incroyable intrépidité : campé dans le Dauphiné pendant les plus tristes jours de la

Terreur, il apprend que son père est arrêté et conduit dans les prisons de Bourg. A l'instant il monte à cheval, et, sans que rien puisse l'arrêter, il entre, deux pistolets aux poings, dans lasalle où délibéraient les membres du comité révolutionnaire, les menace de leur casser la tête et les force à signer un ordre d'élargissement qu'il emporte, courant bride abattue vers Bourg. Par malheur, Chalamont était sur la route, il passe devant la maison de sa mère : comment ne pas lui dire que son père est sauvé! Mais il perd un moment. Le comité, revenu de sa frayeur, le fait poursuivre, et l'ordre de l'arrêter lui-même le devance. Il ne peut plus que s'enfuir ventre à terre jusqu'à son régiment, où, dans ces temps de désordre, on ne s'était pas aperçu de son absence.

Jeune, riche, fort agréable de sa personne, aimable, spirituel, aimant le monde, et d'une intarissable gaieté, Jean- Antoine quitta le service à l'avènement de l'empire, et se maria à Lyon à Marie Nantas, fille d'un riche et honorable négociant. 11 vint s'établir à Paris ; là, ayant, par bonté et imprudence, donné sa signature pour un parent, il perdit toute sa fortune.

L'empereur, qui ne l'avait pas oublié et qui formait à ce moment un régiment de gardes du corps, lui envoya avec de vives instances un brevet de capitaine ; mais Jean-Antoine refusa cette offre. La fermeté de son caractère ne se laissa pas abattre parla pauvreté; il partit pour Milan avec sa jeune famille, et, tout en donnant des leçons, il étudia la médecine, et s'en allait à pied à Pavie passer ses examens. Il lui suffit de deux ans pour devenir médecin, et médecin distingué. Il écrivit en italien, contre la doctrine de Rasori, un livre qui eut deux éditions et qui n'est point oublié, et entretint une correspondance scientifique avec le savant comte Moscati, avec Locatelli et Scarpa. Lorsqu'en 1813 le typhus fit des ravages effroyables à Milan, Jean-

Antoine Ozanam alla s'établir dans l'hôpital militaire, dont les deux médecins venaient de succomber, et, seul, y soigna trois cents malades jusqu'à la fin du danger. L'empereur lui envoya à cette occasion la décoration de la Couronne de fer. Ce fut le 23 avril de cette même année que naquit son fils Frédéric.

Le docteur Ozanam revint à Lyon en 1816, ne voulant ni vivre ni élever ses fils sous la domination autrichienne. Sa réputation d'homme de bien l'y suivit. Peu après il était nommé, au concours, médecin de l'Hôtel-Dieu, aimé, estimé et connu par de nombreux mémoires, par des découvertes curieuses et par un grand ouvrage sur les Epidémies. Ces études constantes et une clientèle considérable ne l'empêchèrent jamais de veiller avec une infatigable activité à l'éducation de ses fils et de donner toujours le cinquième de ses soins aux pauvres. Sa dernière visite fut pour eux. C'est en descendant l'escalier d'un indigent qu'il tomba et mourut quelques heures après, le 12 mai 1837.

A M. AMPÈRE

Lyon, 2 juin 1837.

Monsieur et ami,

L'année dernière, à cette époque, vous aviez perdu un excellent père, la France une de ses gloires, et

moi un patronage qui honorait et encourageait ma jeunesse. Mon deuil se confondait avec le deuil général qui devait être une des consolations du vôtre. Toutefois vous voulûtes bien réadmettre d'une manière plus intime à partager vos douleurs. Je me souviens d'un jour où vous vîntes me visiter dans ma petite chambre : tous deux nous avions les larmes aux yeux; je vous disais combien je me sentais pressé de retourner dans ma famille, de profiter de toutes les heures que le ciel accorderait à mes vieux parents. L'exemple de votre malheur me faisait penser en frémissant à la possibilité d'un malheur semblable.

Aujourd'hui, vous le savez, ces tristes pressentiments se sont réalisés, et les sévérités de la Providence se sont aussi appesanties sur moi. Moi aussi, pendant une courte absence, j'ai reçu une alarmante nouvelle : je suis arrivé, il était trop tard; je suis arrivé pour embrasser ma mère et mes frères seulement : mon père les avait quittés; il n'était plus là; il n'y devait plus être ; je ne lui avais dit qu'un adieu de trois mois, et je m'en trouvais séparé de tout l'intervalle de la vie. Ceux qui ne l'ont pas éprouvé ne peuvent dire quel vide fait la privation d'un seul homme, quand tant de respect et d'amour l'entourait, quand on avait coutume de faire tant de choses à cause de lui, et de se reposer sur lui de

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tant de choses; quand il était vraiment parmi les siens la présence visible de la Divinité. Mon père n'avait point obtenu dans la science une illustration de premier ordre, son nom n'était point célèbre dans de lointaines contrées : mais ses travaux et ses vertus l'avaient fait aimer et estimer de ses collègues, de ses concitoyens et surtout des pauvres au service desquels il est mort. Les regrets publics ne lui ont point manqué. Il ne vous était point connu; mais vous me connaissiez, moi, son fils; et, si jamais votre bienveillance a trouvé en moi quelque chose qui ne vous déplût point, c'était de lui, de ses conseils, de ses exemples, qu'elle me venait. Ainsi l'affection que vous m'avez toujours témoignée m'assure d'avance que cette année aussi il y aura eu entre nous communauté d'afflictions : on se trouve presque heureux de ne pas souffrir seul.

Désormais les devoirs de famille me fixent à Lyon plus impérieusement encore que par le passé. Cependant j'espère dans quelques mois passagèrement revoir Paris et y terminer enfin les épreuves auxquelles je me préparais et qui, pour la seconde fois, se trouvent interrompues. Quant à l'affaire dont je poursuivais la décision, les circonstances où je me trouve m'obligent d'en désirer plus vivement que jamais la réussite. Auprès de ma mère et de mes frères, la chaire de droit commercial qu'on a de-

mandée me donnerait une position sûre, honorable, paisible.

XLYII A M. HENRI PESSONNEAUX.

Paris, 19 juin 1837.

Mon cher ami,

Pardonne si je suis demeuré si longtemps sans répondre à vos bonnes lettres, et particulièrement à celle de ton père.

Vous m'avez fait cependant an nouveau devoir de vous aimer par l'intérêt que vous avez pris à mon malheur. Les témoignages de sympathie sont d'autant plus précieux que la douleur est plus grande, et, à mesure que Dieu nous retire nos parents les plus proches, nous sentons le besoin de nous rapprocher davantage des parents plus éloignés. Ma bonne mère est toujours bien souffrante : a tristesse lui dévore le cœur, et un mal intérieur n'abandonne jamais sa tête. Cependant son intelli-

gence est parfaitement saine, et sa vertu, pieusement résignée, fait l'admiration de tous ceux qui l'environnent.

Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère! Mois pourquoi faut-il qu'à mesure que l'auréole de sainteté entoure plus brillante cette tête chérie, l'ombre de la mort semble s'en approcher? Pourquoi dans les langues des hommes la perfection est-elle synonyme de la fin? Pourquoi Dieu ne donnet— il rien ici-bas et ne fait-il seulement que prêter? Mon cher ami, prie avec moi pour que ma mère me soit conservée, qu'elle soit conservée à mes frères, qui ont aussi tant besoin d'elle; pour que cette maison que tu as connue heureuse et pleine d'amour ne soit pas désolée, remplie de deuil, vide de toute jouissance, donnée en spectacle comme un exemple des vicissitudes humaines, devenue un scandale pour les impies, qui, en voyant si durement traitées les familles chrétiennes, se demandent insolemment où est le Dieu en qui elles avaient espéré : Ubi est Deus eorum?

Pour moi, c'est toujours en lai que j'espère; et jusqu'à présent je suis résolu de suivre les indications qu'il me donne dans les circonstances inégales de la vie.

Je continue par lettres les démarches qu'à Paris je faisais par moi-même. En attendant, je n'aban-

donne point les travaux littéraires, qui sont pour moi une des plus salutaires consolations terrestres. Je m'occupe toujours un peu de Dante.

Adieu. Je t'embrasse tendrement.

XLVI1I A M. LETAILLANDIER.

Lyon, 21 août 1837.

Mon cher ami,

Vous avez dû vous étonner de mon silence. Croyez pourtant que des affaires impérieuses et continuelles ont seules pu m'empccher de vous répondre. Quelque douloureuses que puissent être mes préoccupations ordinaires, et quelque heureux que soit l'événement dont vous m'avez fait part, ce contraste n'aurait point dû empêcher l'échange de nos pensées, parce que, pour nous chrétiens, les événements les plus contraires de la vie se voient à la même lumière, se rapportent au même principe, qui est Dieu. Devant lui, il n'y a point de douleurs

inconsolables, il n'y a point non plus de joies sans mélanges : il n'y a point de cœurs souffrants ni d'Ames satisfaites qui ne puissent s'entretenir dans cet admirable langage que la religion nous a fait. Comme vous avez partagé mon deuil au milieu de vos riants projets, moi aussi, au milieu de mes tristesses, j'ai souri à votre prochain bonheur; car votre bonheur à vous n'est pas celui que rêvent les hommes vulgaires : il doit être sérieux, cherché dans un ordre de jouissances où se rencontrent beaucoup de sacrifices; il doit s'attacher à des vertus nouvelles que vous allez pratiquer. La bénédiction du ciel sera sur votre tête, mais des soucis inconnus jusqu'à ce jour pèseront sur votre front. La paternité est aussi une sorte de royauté, une espèce de sacerdoce. Votre vocation est difficile, mais elle est belle, mais elle est grave, mais elle est certaine. Vous êtes fortuné de toucher ainsi au terme de ces agitations qui tourmentent un si grand nombre d'entre nous, inquiets, mal assurés de la destinée qu'en ce monde la Providence leur prépare : Vivitis felices quibus est fortuna peracta.

Hélas! mon cher ami, il n'y a que deux ans, nous habitions ensemble comme des frères; et le souvenir de ce temps m'est doux, nos deux vies se confondaient; et à un si petit intervalle, voyez comme il s'est déjà fait une effrayante divergence. Vous

allez avoir deux familles, toutes deux prospères, toutes deux pleines d'espérance. Et moi, je vois se dissoudre la seule que j'avais, le vide se fait autour de moi, ma pauvre mère est malade, mes deux frères me manquent durant la plus grande partie de l'année. Vous abordez un avenir que tout vous promet brillant; et moi, la perte de celui qui soutenait mes pas m'arrête au seuil de la carrière, et me laisse hésitant, chancelant, livré à mes propres conseils. Pourtant je ne suis point jaloux. Que Dieu soit béni d'avoir semé des roses sur votre chemin! et, s'il a mis des épines dans le mien, qu'il soit encore béni ! pourvu que de part et d'autre son œil veille sur nous, que sa charité nous accompagne! pourvu qu'il nous fasse nous ressouvenir souvent l'un de l'autre, ici-bas, qu'il nous fasse nous retrouver ailleurs un jour!

Vous avez ici beaucoup d'amis qui se réjouissent de votre heureuse alliance, mais qui murmurent en même temps de se voir enlever l'espoir qu'ils nourrissaient de vous attirer auprès d'eux. Je parle spécialement de Ghaurand, de la Perrière, d'Artaud; car, si je voulais nommer tous ceux qui vous sont attachés, il faudrait dire toute la Conférence de Saint-Vincent de Paul; car la Conférence de Lyon est bien étroitement liée avec la Société de Paris; cette union fait notre force, et cette force s'augmente

chaque fois qu'une nouvelle conférence se forme quelque part, comme dans ces derniers temps à Dijon et à Toulouse. Ne ferez-vous rien au Mans? ne nous donnerez-vous pas des frères, vous qui fûtes un de nos pères, vous qui fûtes, je m'en souviens, le premier auteur de notre société? Voyez, ne faites pas comme d'autres à qui la famille fait oublier tout le reste. Vous avez dans le cœur assez d'amour pour le répandre au dehors même de votre foyer domestique : vous aurez besoin de beaucoup plus de grâces que par le passé ; ce ne serait pas le cas de faire moins de bonnes œuvres. Puisse chacun de nous, en vieillissant en âge, vieillir aussi en amitié, en piété, en zèle pour le bien! Puisse notre vie entière se passer sous le patronage de ceux à qui nous avons consacré notre jeunesse : Vincent de Paul, la Vierge Marie, et Jésus-Christ notre Sauveur! Adieu. Je vous aimerai toujours tendrement.

Dans une circulaire du 11 juin 1844 écrite an nom du conseil général à l'occasion de la retraite de M. Bailly, Ozanam reporte sur ce dernier l'honneur d'avoir fondé la Société de Saint-Vincent de Paul, honneur qu'il avait attribué déjà à M. Letaillandier et qu'il lui rendra de nouveau dans la lettre du 6 décembre 1852.

Le lecteur ne verra pas sans un intérêt mêlé de quelque édification qu'au jugement d'Ozanam chacun avait fonde la Société de Saint-Vincent de Paul, excepté lui.

A. M. LALL1ER

Pierre-Bénite, près Lyon, 5 octobre 1837.

Mon cher ami,

Puisque vous le voulez, je vais vous tenir au courant de mon existence depuis l'époque où je vous ai quitté.

Vous n'ignorez pas ce qu'il y a de durable dans certaines douleurs. Quand viennent à se replier les ailes sous lesquelles nous avons vécu si longtemps, que l'ombre à laquelle s'abritait notre tête nous manque tout à coup, et que seuls nous portons le poids de la chaleur, est-il étonnant que le chagrin soit désormais de tous les jours? Ce vide immense, que fait dans l'âme de tous les hommes l'absence de Dieu, s'agrandit pour nous de l'absence d'un père ou d'une mère; et je ne doute pas, mon cher ami, que ce ne soit là l'une des causes de ce deuil intérieur que nous portons tous deux.

La santé de ma mère, qui. est menacée de perdre lentement la vue, est aussi pour moi une grande

affliction. J'ai eu d'autres tribulations de famille, qu'ii serait trop long de vous énumérer. Tonte l'administration de notre petite fortune pèse désormais sur moi, et mon inexpérience m'appesantit encore le fardeau. Excepté des querelles entre frères, nous avons eu tous les ennuis d'une succession où il y a un mineur. Indépendamment de ces soucis communs à toute la famille, j'ai ceux de ma profession. J'ai plaidé cette année environ douze fois; trois fois seulement au civil où j'ai gagné toujours, et notamment dans une question d'opposition à mariage et d'interdiction qui avait été agitée avec beaucoup d'opiniâtreté de part et d'autre. Les émotions de la plaidoirie ne sontpoint pour moi sans charme, mais les émoluments ne rentrent qu'avec difficulté, et les rapports avec les gens d'affaires sont si pénibles, si humiliants, si injustes, que je ne puis m'y plier. La justice est le dernier asile moral, le dernier sanctuaire de la société présentera voir entourée d'immondices, c'est pour moi une cause d'indignation à chaque instant renouvelée. Ce genre de vie m'irrite trop, je reviens presque toujours du tribunal profondément ulcéré; je ne puis pas plus me résignera voir le mal qu'à le souffrir.

Cependant je suis loin de vouloir abandonner une profession dont les circonstances actuelles me font plus que jamais une nécessité; après les vacances,

je ferai une leçon de droit à trois jeunes gens dont j'espère voir les écus et qui se trouvent trop grands seigneurs pour s'aller asseoir sur les bancs de l'école.

Là ne se borne point l'horizon de mon avenir; mais, s'il est plus large, il est passablement orageux. Le conseil royal de l'instruction publique ayant renvoyé la demande1 au ministre du commerce, ce dernier est disposé à encourager pécuniairement l'institution de la chaire, si la chambre de commerce et le conseil municipal en veulent faire les principaux frais, et maintenant se discutent les quotités pour lesquelles la chambre, le conseil et le ministère contribueront. L'institution et la dotation une fois décidées, il s'agira de la nomination. Alors je me présenterai avec l'entourage de ceux qui me veulent du bien, et il faudrait une chance singulièrement malheureuse pour me faire échouer. Quand ces négociations n'auraient pas d'autres effets, elles auraient toujours celui de m'avoir prouvé l'affection de tous mes amis; car les vœux des uns ne m'ont pas plus manqué que les efforts des autres.

Au reste, en tout ceci, je me tiens passif. J'éprouve une sorte de respect religieux, peut-être supersti-

1. Demande faite par la ville de Lyon pour la fondation d'une chaire de droit commercial.

tieux, pour l'incertitude actuelle de ma destinée. Je m'en suis remis aux soins de la Providence, je crains d'y mettre la main. Il me semble que le succès heureux ou malheureux de cette affaire décidera si je demeurerai dans le monde ou si j'en sortirai quand les événements me rendront libre. Vous apercevez là quelle est la témérité de mes rêveries, et sur quel terrain sacré elles osent se porter. Mais, en vérité, j'envie le sort de ceux qui se dévouent entièrement h Dieu et à l'humanité. Et d'un autre côté, cette question de mariage se représente souvent à mon esprit; jamais elle n'en sort sans y laisser d'incroyables répugnances. Je suis plus faible que beaucoup d'autres, et les égarements de mon imagination auraient pu entraîner bien loin mon cœur. Et toutefois je sens qu'il y a aussi une virginité virile qui n'est pas sans honneur et sans charmes, et dans l'union conjugale il me semble qu'il y a une sorte d'abdication. Il peut se faire qu'il y ait là-dedans quelque injuste mépris pour les femmes. Cependant la sainte Vierge et ma mère et quelques autres me font pardonner bien des choses à ces filles d'Eve. Mais je déclare qu'en général je ne les comprends pas. Leur sensibilité est quelquefois admirable , mais leur intelligence est d'une légèreté et d'une inconséquence désespérantes. Avez-vous jamais vu conversation plus capricieusement interrompue, moins

suivie que la leur? Et puis s'engager à une société sans réserve, sans fin, avec une créature humaine, mortelle, infirme, misérable, si parfaite qu'elle soit! C'est surtout cette perpétuité de l'engagement qui est pour moi une chose pleine de terreur, et c'est pourquoi je ne puis m'empêcher de verser des larmes quand j'assiste à un mariage, comme lorsque je me trouve aune ordination ou à une prise d'habit. Je ne conçois pas la gaieté que l'on a coutume de rencontrer dans les noces.

Vous voyez que la vie ne m'apparaît pas semée de roses, et, si votre ciel est sombre, le mien ne l'est guère moins. Je vous dirai, pour ne vous rien, taire, que des images encore plus noires s'y montrent quelquefois. Il y a un peu plus d'une semaine que la méditation prolongée de mes misères intérieures et extérieures m'avait si fort bouleversé l'esprit, que j'étais arrivé à une impossibilité absolue de penser et d'agir. J'avais'latête en feu, tournée en tous sens par des idées désolantes, et la plus désolante de toutes était peut-être l'idée même de mon état actuel. L'excès du mal me fit recourir au médecin, au médecin veux-je dire qui a le secret des infirmités morales et qui a le dépôt du baume de la grâce divine. Or, après que j'eus exposé, avec une énergie qui en ces occasions m'est peu commune, mes tristesses et les sujets de mes tristesses à l'homme chari-

table que j'appelle.mon père,que pensez-vous qu'il me répondit? Il me répondit par ces mots de l'Apôtre : Gaudete in Domino semper. N'est-ce pas là pourtant une étrange parole? Voilà un pauvre homme qui vient d'avoir le plus grand des malheurs dans l'ordre des choses spirituelles, celui d'offenser Dieu; le plus grand des malheurs dans l'ordre des choses de la nature, celui de devenir orphelin ; il a une mère âgée et malade dont il épie tous les mouvements, tous les regards, tous les traits chaque jour, pour savoir combien de temps encore il la conservera ; il se voit détaché par l'absence ou par la mort de plusieurs amis auxquels il était tendrement attaché ; et d'autres séparations encore plus douloureuses le menacent. Il est de plus dans toutes les angoisses d'une destinée indécise, accablé de sollicitudes et d'affaires dont les plus heureuses ne laissent pas de le froisser; s'il se replie sur lui-même pour fuir les spectacles affligeants du dehors, il se trouve rempli de faiblesses, d'imperfections, de défauts ;-et les humiliations et les souffrances secrètes qu'il se cause à lui-même ne sont pas les moins pénibles de toutes. Et l'on vient lui dire, non point de se résigner, non de se consoler, mais de se réjouir : Gaudete semper! Il faut bien toute l'audace, toute la pieuse insolence du christianisme, pour parler delà sorte. Et cependant le christianisme a raison.

La tristesse a ses dangers : elle se confond souvent avec la paresse, et même elle occupe la place de cette dernière dans les anciennes énumérations des péchés capitaux. J'ai sous les yeux un passage de saint Grégoire le Grand qui s'en exprime en des termes bons à connaître et à retenir : « Initium omnis peccati superbia. Primœ autem ejus soboles, septem nimiriim principalia vitia, ex hâc virulentâ raclice proferuntur : scilicet, inanis gloria, invidia, ira, tristitia, avaritia, ventris ingluvies, luxuria... De tristitiâ, rancor, malitia, pusillanimitas, desperatio, torpor circa prœcepta, vagatio mentis circa illicita nascitur1. d Nesont-ce pas bien là les effets, la cause n'est-elle pas aussi heureusement indiquée? Il y a, selon moi, deux sortes d'orgueil : l'un plus grossier et auquel on échappe aisément; c'est le contentement de soi-même; l'autre, plus subtil, plus facile à se glisser inaperçu, plus raisonnable, se cache dans le déplaisir qu'on a de ses propres misères, déplaisir qui, s'il ne se tourne pas en contrition, se tourne en dépit; nous sommes désolés de ne

1. € L'orgueil est le commencement de tout péché. De cette source empoisonnée sortent les sept vices capitaux, ces premiers nés de l'orgueil, à savoir : la vaine gloire, l'envie, la colère, la tristesse, l'avarice, la gourmandise, la luxure... De la tristesse naissent l'aigreur, la malice, la pusillanimité, le désespoir, la négligence dans l'accomplissement des préceptes, les complaisances de l'imagination autour des choses illicites. »

point pouvoir nous reposer en nous-mêmes, notre conscience est un témoin à charge que nous entendons malgré nous, nous enrageons d'être si peu de chose, parce que nous avons hérité du premier sentiment coupable du premier père, et que nous voudrions être des dieux. Dans cet état, nous nous reprochons surtout les imperfections qui dépendent le moins de notre volonté; nous aimons mieux nous désespérer que de nous condamner. Nous nous en prendrions volontiers au Créateur de ne nous avoir pas plus avantageusement doués; nous sommes presque jaloux des facultés et des vertus d'autrui. Ainsi l'amour s'affaiblit, et l'égoïsme se cache sous cette trompeuse austérité de nos regrets : nous ne nous déplaisons si fort que parce que nous nous aimons trop. Et en effet, remarquez combien on se complaît dans la mélancolie : premièrement, parce que c'est une manière de s'occuper de soi ; secondement, parce qu'à défaut de mérites que l'on voudrait trouver en soi pour les admirer, on est heureux d'y montrer du moins le chagrin de ne les pas avoir. C'est un sentiment d'apparence honorable, c'est une sorte de justice, c'est presque une vertu. Et puis il est plus commode de rêver que d'agir : les larmes nous coûtent moins que la sueur; et ce sont nos sueurs que la sentence inexorable nous demande. Ce peut donc être le commencement de la sagesse

de faire rentrer l'homme en lui-même, et en effet la sagesse antique et païenne avait connu ce précepte ; mais, si Ton ne veut pas que l'homme ainsi rentré en soi y meure de honte et de décourage*ment, il faut faire descendre dans la prison un rayon d'en haut. Il faut quelque chose qui ne soit pas humain, qui vienne cependant visiter l'homme dans la solitude de son cœur, et qui l'en fasse sortir pour entrer en action : ce quelque chose, c'est la charité; c'est elle seule qui change le remords en pénitence, qui féconde la douleur et lui fait germer de généreuses résolutions ; c'est elle qui fait la confiance, et par la confiance, le courage; car elle fait disparaître cette vue de nous -même qui nous confond devant la vue de Dieu, dont elle nous investit, dans lequel elle nous fait sentir, être et mouvoir : In ipso movemur et sumus; qui nous éclaire de sa lumière et nous fortifie de sa force. Dans ces hautes régions, tout change d'aspect, et, contemplés dans l'économie des volontés divines, les plus funestes événements s'expliquent, se justifient, et laissent voir en eux un signe consolateur. Ainsi ces maux du dedans et du dehors dont nous souffrions naguère n'affectent plus désormais que notre sensibilité, le bas étage de notre âme; sa partie la plus haute s'élève au-dessus ; des préoccupations meilleures y résident; une joie sérieuse, mais véritable, l'environne;

et le prodige est accompli, et le précepte de l'Apôtre s'est réalisé : Gaudete semper, parce que c'est Dieu même qui est la cause de cette joie inconnue à la nature : Gaudete in Domino.

Peut-être, mon cher ami, cela tient-il beaucoup du sermon. Et cependant quel emploi plus digne de l'amitié que celui de chercher ensemble le remède à des maladies qu'on pense avoir communes? Je crois donc qu'il y a trois sortes de genres de vie entre lesquels il faut opter : la vie externe, qui se perd dans les jouissances matérielles, et qui est celle des païens et de la classe infime de l'humanité : Epicuri de grege porci; la vie interne et réfléchie, qui se concentre dans la méditation des infirmités et des besoins de l'âme, mais qui est stérile et nulle si l'on s'y arrête comme les philosophes de l'antiquité et plusieurs esprits débiles de nos jours; la vie supérieure et chrétienne, qui nous tire de nous-même pour nous conduire à Dieu, où nous trouvons désormais le point de vue de toutes nos pensées et le point d'appui de toutes nos œuvres.

Maintenant, s'il fallait vous en croire, on devrait vous îanger avec moi dans la seconde catégorie, dont il est facile de déchoir dans la première, si l'on ne s'élève pas à la troisième. Aidons-nous donc, mon cher ami, de conseils et d'exemples; tâchons que la confiance en la grâce égale notre défiance de

la nature, et cela non seulement dans l'ordre des vertus religieuses, mais même dans nos occupations temporelles. Faisons-nous forts, car la maladie de ce siècle est la faiblesse. Songeons que nous avons déjà vécu plus du tiers de notre existence probable, que nous avons vécu par le bienfait des autres, et qu'il faut vivre le reste pour le bien des autres. Faisons ce bien tel qu'il s'offre, sans reculer jamais par une fausse humilité.

Et vous particulièrement, mon cher ami, ne trompez pas nos espérances. Vous savez combien nous sommes à qui vous en avez donné. Votre main a été faite heureuse à traduire les pensées de votre esprit, facile à s'ouvrir pour les misères que comprend votre cœur. Sans abandonner votre profession vous ferez de bons écrits et de bonnes œuvres. Vous cultiverez cette science d'économie pour laquelle il vous a été donné une aptitude spéciale : plus tard peut-être vous serez appelé à en réaliser les théories régénérées, votre bienfaisance particulière sera chargée de représenter et de diriger la bienfaisance publique. Préparez-vous à l'une ou l'autre de ces missions.

Notre petite Société de Saint-Vincent de Paul est devenue assez considérable pour être regardée comme un fait providentiel, et ce n'est pas sans quelque raison que vous y occupez une place qui a

de l'importance. Ne vous y trompez pas, secrétaire général, vous êtes, après M. Bailly, l'âme de la Société. C'est de vous que dépend l'union des diverses conférences, et de l'union la vigueur et la durée. Voyez donc que de grands devoirs vous sont imposés, et l'activité est le premier de tous.

Soyez souvent présent aux assemblées particulières ; voyez de temps à autre les présidents ; tenez la main aux réunions du conseil de direction; stimulez quelquefois le calme trop grand du président général; ne négligez pas la correspondance avec les conférences de province. Si vous m'en croyez, lorsqu'une conférence a manqué d'écrire à l'époque fixée, vous lui écrirez vous-même un peu avant l'époque suivante pour l'engager à être plus fidèle au rendez-vous. Ne laissez pas non plus attendre trop longtemps les circulaires. Celle que vous m'adressâtes il y a deux mois était fort bien et répondait à un besoin urgent; la visite des familles n'est point si facile qu'on se l'imagine; les instructions à ce sujet sont d'une extrême utilité, il serait bon d'y revenir. Vous aurez lu dans Y Université catholique quelques lignes de ce pauvre M. de la Morvonnais, qui me semble opposer avec beaucoup d'avantage le système des secours à domicile à celui des dépôts de mendicité. Peut-être en conviendra-t-on un jour, et une meilleure organisation des bureaux de bienfai-

sance résoudra la question si agitée des formes que doit prendre la charité publique. Méditez ces points, mais ne me demandez pas de lumières; car, pour mon compte, j'aperçois bien les inconvénients, mais fort peu les ressources. Entre la prudence dans les matières religieuses et la pusillanimité, entre la réserve extrême et l'extrême familiarité, il y a un milieu difficile à tenir.

Nous avons ici des conférences qui ont admirablement réussi à obtenir dans leurs familles un empire salutaire; d'autres qui ont été victimes de leur excessive bonté. Quelques exhortations de votre part leur seront profitables; ce qui vient de Paris jouit d'une grande autorité : Major a longinquo reveren, tia. Je n'approuve pas moins votre intention de nous entretenir dans une prochaine lettre, non point précisément du sermon de charité, qui est une question toute parisienne, mais de l'esprit extérieur delà société, de l'absence du secret, et de la nécessité de rester obscur. Il serait bon de poser d'abord ce principe : que l'humilité est obligatoire pour les associations comme pour les individus, et Fappuyer, par l'exemple de saint Vincent de Paul> qui réprimanda sévèrement un prêtre de la Mission pour avoir nommé la Compagnie : notre sainte Compagnie. Servi inutiles &umusyle\ est le témoignage que doivent se rendre ceux qui s'unissent

pour servir Dieu et les hommes. Il faudrait ensuite insister sur les caractères de l'humilité et montrer comme elle doit exclure cet orgueil collectif qui se cache souvent sous le nom d'amour de corps, et ces manifestations imprudentes à l'égard des étrangers sous prétexte d'édification et de prosélytisme. D'une autre part, on remarquerait que le secret n'est point la forme nécessaire de l'humilité véritable, que souvent même il lui est contraire, car on ne tait guère que ce que l'on croit important, et l'on se dédommage entre soi de l'admiration que l'on ne peut pas rechercher au dehors.

Ainsi : ne point se faire voir, mais se laisser voir, telle pourrait être notre formule, et c'est à peu près celle qu'on rencontre parmi les maximes d'un grand apôtre de la charité, saint François de Sales. Nous avons eu lieu ici surtout d'appliqner et d'apprécier cette doctrine, entourés que nous étions de deux sortes d'écueils. D'une part, la rivalité de quelques autres sociétés pieuses, et, de l'autre, le zèle un peu expansif de quelques associés qui allaient répandre partout les louanges de notre œuvre naissante. L'exagération de leurs rapports nous rendait suspects aux uns et ridicules aux yeux des autres. On nous prophétisait que la publicité serait notre mort; mais, grâce à Dieu, les prophètes de malheur ont menti, nous nous sommes faits petits, nous

avons fait pitié, on nous a laissés vivre : notre nombre a grandi et aussi nos aumônes; un peu de bien moral s'est fait par notre entremise et nous a distingués des associations purement philanthropiques:

Je vous parlerai, dans une lettre que j'adresserai à M. Bailly pour le conseil de direction, d'une œuvre que nous avons entreprise sans préjudice de la visite des familles, et qu'il serait désirable de voir s'établir partout où existent des conférences. Il s'agit de la propagation de l'instruction chrétienne parmi les soldats des garnisons. Nous avons monté ici une bibliothèque et une école de lecture, d'écriture et de calcul pour les militaires, et déjà les résultats sont consolants. Nous avons plusieurs jeunes amis à vous envoyer après les vacances passées.

Je ne finirais pas si je voulais nommer tous ceux qui vous aiment. Mon frère aîné veut être inscrit des premiers, et Charles veut aussi une place sur la liste. Pour ma mère, elle me charge de vous dire qu'elle compte sur votre retour à Lyon et qu'elle veut vous trouver femme. Et moi, leur interprète à tous, veuillez me croire, quand je vous parle pour mon compte et que je me nomme, en vous embrassant, votre ami tendrement dévoué.

A. H. LALLIER

Lyon, 7 février 1838.

Mon cher ami,

Janmot ne partira pas sans vous porter quelques lignes de moi, non dans son intérêt, vous savez trop combien nous l'aimons tous pour qu'il ait besoin d'être rappelé à votre mémoire, mais dans le but de m'acquitter de la dette que je contractai naguère avec vous en vous écrivant une si courte et si brusque lettre.

L'affaire dont je vous parlais marche à sa conclusion. Le conseil municipal n'attend que l'approbation du budget de la ville par le ministre de l'intérieur pour procéder à la nomination des candidats. J'ai fait plus de soixante visites, j'ai vu Irentequatre conseillers municipaux, et, grâce aux bontés de bien des gens, j'ai acquis la certitude presque entière d'èlre présenté. Je ne sais pourquoi, je me sens pressé à vous mêler dans celte affaire, ou plutôt vous savez déjà de quelle espérance je me flatte. Si

je parviens à ce poste où tout le monde m'annonce la formation d'une clientèle que je ne veux pas exploiter, il ne tiendra qu'à vous de venir partager avec moi l'avantage de cette position. Dans une ville

oùlesréputationspercentpluspromptement,oùvous avez déjà tant d'affections et tant d'estimes acquises, vous vous trouveriez peut-être mieux qu'à Paris.

Cette proposition est sérieuse et consciencieuse de ma part, si intéressée qu'elle puisse paraître. En présence des ruines qui se font dans la famille que la nature m'avait donnée, j'ai besoin que celle que me crée l'amitié ne m'abandonne point. J'assiste tous les jours au plus douloureux des spectacles, la décadence des forces de ma pauvre mère; en même temps que se perd sa vue, s'affaiblit son énergie morale; sa sensibilité semble s'augmenter en proportion avec toutes les inquiétudes, toutes les tristesses qui se peuvent concevoir dans une âme comme la sienne. Au lieu donc de trouver en elle l'appui nécessaire à mon âge et à mes premiers pas dans le monde, il faut que je la soutienne, de la parole comme du bras. Les missions continuelles de mon frère aîné m'ôtent la ressource de ses bons conseils, et peut-être les desseins de Dieu sur lui Fentraîneront-ils encore plus loin de moi. Mais c'est surtout la communication des sentiments et des idées, c'est la sympathie, l'encouragement in-

tellectuel, l'assistance morale, ce sont les offices intimes de l'amitié qui me manquent, et dont la rareté me fait beaucoup souffrir.

Je les rencontre pourtant, mais moins fréquents qu'il ne faudrait dans notre Société de Saint-Vincent de Paul. Ces soirées hebdomadaires sont une des plus grandes consolations que la Providence m'ait laissées. Et particulièrement mes rapports, trop peu multipliés à mon gré, avec Ghaurand, Arthaud, la Perrière, me rappellent les meilleurs jours de Paris. Nos œuvres se soutiennent; mais, si elles s'accroissent, c'est comme l'alluvion : lucremenlum latens. La division en deux conférences n'a pas eu de fâcheux effets, sans que ses résultats nous aient donné jusqu'ici une bien vive satisfaction. Quatre réunions d'un genre moins sérieux auront lieu cet hiver pour remettre en présence les membres ainsi séparés, pour multiplier les liaisons réciproques, et placer un peu de notre côté cet allié puissant qui se met souvent au service de nos ennemis, le plaisir. Votre lettre a ranimé pour l'œuvre des militaires l'ardeur qui commençait àlanguir : vous ne sauriez croire quelle magie il y a dans les paroles venues de loin, et dans le suffrage d'un si grand nombre d'amis. Les liens qui nous rattachent à la Société de Paris sont comme ceux qui unissaient ces jumeaux célèbres dont la séparation fit la

mort : le sang et la vie y circulent intérieurement. Courage donc, chers amis; nos aînés dans la pratique du bien, soyez toujours nos modèles. Il me semble quelquefois que la Société de Saint- Vincent de Paul, ainsi placée aux portes des écoles, c'est-à-dire aux sources de la génération nouvelle, de cette génération destinée à occuper un jour des positions sociales d'où s'exercent toutes les influences, pourrait donner quelque impulsion heureuse à notre pauvre société française; et par la France, au monde entier. Il me semble que Lacordaire est le Pierre l'Ermite de la croisade dont il vient si bien de marquer les camps et les bannières. Voyez comme des villes d'Irlande à celles du Rhin les signes de ralliement se répètent; c'est à nos cités de les répéter à leur tour à l'Espagne, à l'Italie défaillantes. J'aurais voulu une manifestation de la jeunesse parisienne au sujet de l'affaire de Cologne*. Vous rappelez-vous le jour où Lacordaire

1. Dans le courant de l'année 1837, un conflit éclata entre le gouvernement du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III et Mgr Clément de Droste-Wischering, archevêque de Cologne. Ce conflit avait pour cause la prétention du gouvernement prussien d'asireindre le clergé catholique à suivre les prescriptions de la loi prussienne en ce qui touche la bénédiction des mariages mixtes entre catholiques et protestants. Quelques prélats avaient cru pouvoir céder à la pression gouvernementale et ne plus exiger des conjoints la promesse d'élever les enfants dans la foi catholique. Mgr de Droste donna le premier

demandait à Dieu des saints? On vous donne des Thomas de Cantorbéry, et vous ne les saluez pas d'un cri d'admiration? 11 me paraît pourtant qu'à ce coup les Sarrasins du rationalisme nous avaient fait une belle position pour le combat, et que c'était l'occasion de crier : Dieu le veut!

Il vous appartient, par votre ancienneté et votre charge dans la Société de Saint-Vincent de Paul, de la ranimer de temps à autre par des inspirations nouvelles, qui sans nuire à son esprit ancien, préviennent les dangers d'une trop monotone uniformité. Prenons garde de ne point nous renfermer dans des habitudes trop restreintes, dans certaines limites infranchissables de nombre et de durée. Pourquoi les conférences de Saint-Etienne et de Saint-Sulpice ne peuvent-elles dépasser cinquante membres assidus? Songeons-y.

Adieu, mon cher Lallier, je me laisse entraîne v à

l'exemple d'une résistance basée sur les lois canoniques et les obligations de sa charge pastorale, conformément aux règles tracées par le bref du pape Pie VIII, du 25 mars 1830. Pour l'en punir, le gouvernement fit arrêter l'archevêque de nuit dans son palais, et le fit emprisonner dans la forteresse de Minden, d'où il fut ensuite transporté à celle de Colberg, en Poméranie. A la nouvelle de cet acte, le pape Grégoire XVI assembla les cardinaux en consistoire, le 10 décembre 1837, et prononça une allocution où il racontait les différentes phases delà négociation relative aux mariages mixtes, et donnait un témoignage public d'admiration et de sympathie à l'archevêque captif.

LETT11ES. i. 16

une impétuosité qui vous paraîtra peut-être bien juvénile dans un homme que cette année écoulée devrait avoir beaucoup vieilli. Adieu, il faut finir, mais je ne finis pas, je vous assure, de songer à vous, et de prier pour votre bonheur Celui en qui

je suis pour toujours

Votre ami.

Lï A M. LALLIER

Lyon, 9 avril 1838.

Mon cher ami,

J'avais espéré vous porter moi-même la réponse à votre dernière lettre; mais les retards se multipliant encore et ne me permettant pas de déterminer d'une façon précise l'époque de mon voyage, il faut bien que j'écrive pour ne pas laisser de lacune dans une correspondance qui nous est si

chère.

Et d'abord, recevez mes remerciements bien vifs

pour les bons offices que vous m'avez rendus. Le conseil municipal ne peut faire sa présentation de candidats qu'après que le budget de la ville, approuvé à Paris, sera revenu apportant implicitement l'approbation du gouvernement pour l'établissement de la chaire de droit commercial. J'espère beaucoup, voyant en ceci quelque chose de providentiel : le plus difficile est fait, et je ne puis assez m'étonner qu'un pauvre garçon comme moi en soit venu à faire créer une chaire. Il reste à prendre garde de n'ajouter point un cinquième vers aux « Sic vos non vobis » de Virgile. Si pourtant il en arrivait ainsi, après que tous les moyens humains qui se pouvaient imaginer ont été employés en ma faveur, j'y reconnaîtrais encore une volonté de Dieu, et je m'en consolerais aisément. Toute cette affaire est pour moi une question de vocation : j'en attends la solution avec respect, et j'espère la recevoir avec calme, quelle qu'elle soit.

Il est pourtant vrai qu'un intérêt temporel considérable s'y trouve engagé; car j'éprouve comme vous les inquiétudes de la « Res angusta domi, s et, ce qui est pire, cette inquiétude ne se borne pas à moi seul, elle s'étend à mon petit frère et à ma mère, dont les besoins augmentent à mesure que sa santé s'affaiblit. Et moi, qui après tant de sacrifices

faits par mon père pour mon éducation, devrais pouvoir le remplacer aujourd'hui et devenir le soutien de ma famille, je ne suis au contraire qu'une charge de plus. Une leçon de droit que je donne tous les jours est le plus positif de mes revenus. La clientèle me laisse de larges loisirs. A l'exception de deux affaires d'assises qui m'ont servi à faire un peu de bruit et point d'argent, deux procès que j'ai conciliés, un que j'ai plaidé au tribunal de commerce la semaine dernière, un mémoire assez considérable que j'ai rédigé dans une contestation entre commerçants, un certain nombre enfin de consultations gratuites, voilà toutes les occupations que m'a données depuis cinq mois cette digne profession d'avocat, l'une de celles où l'on fait le mieux fortune à la fin, 'si l'on n'est pas mort de faim au commencement. Et cependant, je vous avouerai que ces préoccupations si rares me pèsent encore : je ne m'acclimate point dans l'atmosphère de la chicane; les discussions d'intérêts pécuniaires me sont pénibles. Il n'est pas de si bonne cause où il n'y ait des torts réciproques ; il n'est pas de plaidoyer si loyal où il ne faille dissimuler quelques points faibles. Il existe des habitudes d'hyperbole et de réticence dont les plus respectables membres du barreau donnent l'exemple et auxquelles il faut s'assujettir; toutes les figures de

rhétorique sont réduites en action devant les tribunaux qui n'entendent plus que ce langage. Il est convenu qu'on doit demander deux cents francs de dommages-intérêts quand on en veut cinquante ; que le client ne saurait manquer d'avoir raison en toutes ses allégations , et que l'adversaire est un drôle. Exprimez-vous en termes plus raisonnables, vous passez pour avoir fait des concessions, vous vous êtes avoué vaincu ; les confrères vous en font des reproches; le client se prétend trahi; et si vous rencontrez dans le monde un des juges qui ont siégé dans l'affaire, il vous aborde en vous disant : « Mon cher, vous êtes trop timide ! »

Mais il me semble que je retourne à un chapitre que vous avez toujours dû trouver long dans mes lettres, celui de mes chagrins. J'en aurais beaucoup à vous dire : toujours les mêmes tristesses autour de moi et ma mère presque aveugle, toujours les mêmes tristesses en moi et les mécontentements que me donne mon naturel incorrigible. En ce moment je souffre d'un mal qui vous paraîtra singulier dans une ville où j'ai des parents et des amis si nombreux, je veux dire l'isolement. Car d'un côté je ne puis épancher auprès de ma mère, dont l'extrême sensibilité rend les émotions très dangereuses, tout ce que j'ai de soucis et de pensées affligeantes; je ne puis les décharger dans le

cœur de mon frère qui est presque toujours absent, et que je ne vois presque jamais seul : si j'en parlais à d'autres parents, ce serait leur demander des conseils qui de leur part seraient des ordres. Mes amis, plus heureux que moi, n'ont plus besoin de sortir de leur famille, ils y demeurent habituellement renfermés, il n'existe plus entre nous cette nécessité d'un rapprochement mutuel qu'on éprouvait à Paris.

Rien ne m'est douloureux comme ces longues soirées du dimanche que ma mère passe chez sa sœur, où je vois des groupes joyeux attirés par le retour du printemps remplir les promenades, tandis que je demeure seul, et, ne connaissant pas de plus maussade compagnie que moi-même, je me renferme avec un journal ou avec un livre. J'apprécie maintenant par la privation tout ce que vaut le commerce de la parole vivante, combien il féconde plus la pensée que la lettre morte des plus grands écrivains. J'ai besoin d'entendre parler, et je ne rencontre guère, soit au palais, soit à l'église, soit dans les sociétés, qu'un langage trivial et mesquin. Je me sens trop jeune encore pour me passer de modèles et de maîtres, et je rencontre rarement des modèles et des maîtres que je voulusse accepter. Mais je m'en passerais encore si j'avais quelque dédommagement dans les entretiens et les

sympathies des jeunes gens de mon âge. Qu'il est fâcheux pour moi, mon excellent ami, que vous ne soyez pas Lyonnais!

Une distraction me reste dans les travaux littéraires auxquels je puis encore me livrer, mais avec des interruptions si nombreuses, et une telle difficulté d'exécution, que je crains souvent d'être attaché par l'amour-propre seul à cette plume ingrate qu'il vaudrait peut-être mieux briser. J'ai cependant un service à vous demander. Dans trois semaines environ, j'aurai terminé de copier ma thèse sur Dante qui est devenue un volume. Me permettrez-vous de vous l'adresser, et de vous prier après l'avoir lue, de la porter chez M. le Clerc, doyen de la faculté des lettres, à l'examen duquel elle doit être soumise? Ainsi je diminuerai d'autant les délais que j'aurai à subir en arrivant à Paris.

La société de Saint-Vincent de Paul vous doit aussi des actions de grâces pour la promptitude avec laquelle vous lui avez fait parvenir le dernier compte rendu. Cette pauvre Société a bien aussi ses tribulations. Elle en a de la part de ses membres dont l'inexactitude la fait souvent languir; elle en a surtout du côté du dehors, d'où ne cessent de se renouveler des agressions dont il est difficile de reconnaître les auteurs. Il me faudrait autrement d'énergie et de liberté d'esprit que mon tempe-

rament et mes affaires ne m'en laissent, pour faire tête à tout ; et néanmoins il est des circonstances qui m'empêchent de me démettre d'une présidence si mal remplie. Toutefois nous avons eu des consolations de plus d'un genre. Quatre réunions joyeuses ont réuni cet hiver des membres de la Société autour d'une table fraternelle, où les liens de la charité se sont resserrés, tandis que se relâchaient ceux des bourses.

Notre force morale nous vient surtout des autres conférences de Paris et de la province. Cette solidarité fait notre crédit aux yeux du monde, en même temps qu'elle fait notre confiance. La conférence de Dijon nous a écrit naguère pour des renseignements que nous lui avons immédiatement communiqués sur l'œuvre des militaires. Par contre, une lettre de M. X... m'a appris que la conférence de Nîmes n'avait pas d'espérance de se rétablir. Voyez si vous ne pourriez pas ranimer la mèche qui fume et relever le roseau brisé. L'existence de trois nouvelles réunions à Paris nous a causé beaucoup de joie. Que l'association, mon ami, est une merveilleuse chose, et comme seule elle rassure et console cet isolement dont je me plaignais tout à l'heure! qu'il importe de ne pas en laisser disperser les éléments, ni se ralentir l'attraction qui les rapproche!

C'était pour entretenir la chaleur parmi la jeu-

nesse catholique que je vous proposais une manifestation dans le genre de la souscription ouverte par Y Univers religieux pour l'archevêque de Cologne. Je sais bien que ni lui, ni l'Eglise, ni Dieu, n'ont besoin de nos suffrages. Le plus beau suffrage qu'il eût pu désirer, le glorieux prélat, c'est la rétractation de ses collègues, c'est l'arrestation de l'archevêque de Posen. Voici une heure bien solennelle pour cette catholicité d'Allemagne, dont on annonçait tout haut la perte prochaine. Voici l'Irlande qui donne la main à la Pologne à travers la Belgique et les provinces rhénanes. Je lisais, il y a quelques jours, une énergique protestation de l'archevêque de Tua m contre le système de pervertissement que le protestantisme anglican exerce sur la jeunesse irlandaise. Avant-hier, j'avais entre les mains la lettre de l'archevêque de Posen, et hier je voyais la bulle du Pape à l'archevêque de Matines chargé de la transmettre au clergé prussien. N'est-il pas admirable de sentir s'ébranler tout le Nord, d'entendre le craquement des glaces que le protestantisme y avait amoncelées! La débâcle est proche. Alors on verra entraînées, broyées, ces superbes et paresseuses existences que s'étaient faites les faux pasteurs, ces autorités usurpées des rois; on verra ces couronnes qui ont voulu devenir des tiares, ces crosses qui ont voulu devenir des épées, flotter en

débris sur l'abîme avec les innombrables richesses dont la Réforme s'était engraissée, avec ces millions de livres menteurs ou défigurés dont elle leurrait les peuples. N'est-ce pas aussi un remarquable événement que cette lutte nécessaire, désespérée, entre le souverain pontificat et la monarchie absolue, au moment où des amis insensés ou d'habiles ennemis s'appliquaient à confondre leurs causes? Dans lequel des deux camps est la liberté? Dans celui où se réunissent sous les drapeaux de Frédéric-Guillaume toutes les traditions de Joseph II, de Louis XIV, d'Henri VIII, avec le rationalisme de Kant, de Hegel, de Gœthe? ou dans celui où, derrière Grégoire XVI, reparaissent les grandes figures de Pie VII, d'Innocent XI, d'Innocent IV, de Grégoire VII, avec la foi de saint Ambroise, de saint Jean Chrysostome, de saint Thomas? Pour nous, Français, esclaves des mots, une grande chose est faite : la séparation de deux grands mots qui semblaient inséparables, le trône et l'autel. Le vieux royalisme, que pense-t-il de ses prophéties, et que ne donnerait pas M. de la Mennais pour retirer les siennes? Oh ! que Dieu se rit de notre sagesse et quïil confond notre impatience!

Mais, mon cher ami, tout serviteurs inutiles, que nous sommes, il ne nous est pas permis d'être des

serviteurs oisifs. A toutes les grandes œuvres qui se peuvent faire sans nous, malheur à nous si nous ne coopérons pas! Prenons garde que l'humilité ne soit pas chez les gens de bien le prétexte commode de l'indolence. Quand le Sauveur mourut sur le Calvaire, il pouvait avoir à ses ordres plus de douze légions d'anges, et il n'en voulut pas; il voulut bien cependant que Simon le Cyrénéen, un homme obscur, portât sa croix et contribuât ainsi à là grande merveille de la rédemption universelle.

Ne vous découragez donc point, mon cher ami, et ne vous laissez pas aller à vos abattements ordinaires. N'enfouissez pas le talent du père de famille. Vous vous devez aux jeunes hommes de votre génération qui ont reçu les promesses de vos premiers succès. Vous vous devez à vos amis, qui comptent beaucoup sur vous pour les aider à se conserver croyants et bons dans un siècle dangereux.

Quant à moi, je ne communie jamais sans prier spécialement pour vous.

Adieu, nous nous trouverons, je pense, dimanche prochain au rendez-vous de la sainte Eucharistie,

LU

A M. LALLIER

Lyon. 17 mai 1838.

Mon cher ami,

Voire excellente lettre du jour de Pâques sollicitait depuis longtemps une réponse. Le compte rendu et les quelques lignes que je viens de recevoir de vous ne laisseraient pas d'excuse à mon silence. Ou plutôt le besoin que j'éprouve toujours de vous entretenir se réveillant plus vif à mesure que les sujets d'entretien se multiplient, il faut bien que les occupations les plus importunes cèdent et fassent une place de quelques heures aux devoirs de l'amitié.

Car je vous l'assure, Lamache l'a bien dit, et vous l'en remercierez pour moi, ces amitiés formées sous les auspices de la foi et de la charité, dans une double confraternité de disputes religieuses et d'œuvres bienfaisantes, loin de s'attiédir par l'effet d'une absence prolongée, se recueillent et se condensent en quelque sorte ; elles se nourrissent de souvenirs, et vous savez que le sou-

venir embellit toutes choses, idéalise les réalités, épure les images, et conserve plus volontiers les impressions douces que les émotions pénibles. Aussi toutes ces humbles scènes de notre vie d'étudiants, quand elles me reviennent au demi-jour du passé, ont-elles pour moi un charme inexprimable : les réunions du soir aux conférences de M. Gerbet, qui avaient un peu le prestige du mystère, et dans lesquelles se firent nos premiers rapprochements; ces luttes historiques philosophiques où nous portions une ardeur de si bon aloi, où les succès se mettaient en commun de si grand cœur; les petites assemblées de la rue du Petit-Bourbon- Saint-Sulpice S dont la première eut lieu au mois de mai, quoiqu'en dise Lamache, et j'y tiens, dussiez-vous me réputer superstitieux ; et cette fameuse soirée où nous assistâmes aux adieux de l'Académie de Saint-Hyacinthe et revînmes sans désemparer rédiger la pétition à Monseigneur de Quélen ; et cette visite improvisée où nous nous rendîmes en tremblant, où nous soutînmes un si rude assaut, d'où nous sortîmes si émus; et les premiers débuts de Lacordaire à Stanislas, et ses triomphes de Notre-Dame que nous faisions un peu les nôtres, et la rédaction de la Revue Européenne

i. Société de Saint-Vincent de Paul.

lettres. — i. 17

dans le salon de M. Bailly, et les vicissitudes de la Société de Saint-Vincent de Paul, cette fameuse séance du dernier décembre 4834 où l'on discuta la division, où Letaillandier pleurait, où la Perrière et moi nous nous traitâmes d'une dure façon, où l'on finit par un embrassement plus amical que jamais, en se souhaitant la bonne année du lendemain. Avec cela les réveillons de Noël, les processions de la Fête-Dieu, les églantines qui fleurissaient si jolies sur le chemin de Nanterre, les reliques de saint Vincent de Paul portées sur nos épaules à Clichy, et puis tant de bons offices échangés, tant de fois le trop plein du cœur épanché en des conversations que la complaisance de l'un permettait à l'autre de rendre longues; les conseils, les exemples, les pleurs secrets versés au pied des autels, quand on s'y trouvait ensemble; enfin jusqu'aux promenades autour des lilas du Luxembourg, ou sur la place de Saint-Etienne du Mont, quand le clair de la lune en dessinait si bien les trois grands édifices.

Tout cela, mon cher ami, devient pour moi comme le fond du tableau de mes idées ; tout cela jette une lumière douce et un peu triste sur mon existence présente qui perd beaucoup à la comparaison. Je crois vraiment comprendre comment l'histoire devient pour l'esprit humain poésie, et

pourquoi les peuples gardent avec un attachement si filial leurs traditions. J'ai ainsi mon âge d'or, mes temps fabuleux, ma mythologie, si vous le permettez ; car la fable s'en mêle nécessairement, ne fût-ce qu'en effaçant toutes les choses triviales au milieu desquelles se trouvaient confondues celles dont j'ai gardé mémoire. Ce qui est véritable, ce qui est plus sérieux, ce qui a jeté des racines plus profondes non seulement dans l'imagination, mais jusqu'au fond du cœur, ce sont les affections formées durant cette période de la vie. J'en ai surpris la preuve en moi lors de deux pertes récentes, celle de Serre et celle de la Noue, qui m'ont fait verser plus de larmes que d'autres, plus capables, selon l'ordre général, de m'en arracher. J'en acquiers tous les jours une assurance nouvelle, lorsque m'arrive quelque lettre de vous, quelque article de Lamache dans un journal, quelque nouvelle de Letaillandier, de Pessonneaux ou d'autres pareils; cela me fait oublier toutes les inquiétudes du temps actuel, et, s'il n'était ridicule d'user de cette expression à vingt-cinq ans, je dirais : Cela me rajeunit.

le me sens, en effet, un peu vieilli de toute manière depuis le jour de notre dernière séparation : c'était le 15 mai, mon cher ami; il y a un an. Vous me conduisiez, connaissant le malheur

que j'ignorais, à cette voiture qui m'emmenait fils désolé, et devait me ramener ici orphelin. Depuis lors ai-je vécu, ou plutôt n'ai-je fait qu'un long rêve? Je ne veux pas vous en redire toutes les angoisses, vous les avez sues; mais elles ne sont point à leur terme. L'époque de Pâques, celle aussi du changement de saison, a été une épreuve terrible pour la santé de ma mère; je l'ai vue pendant quinze jours sous la menace d'une attaque d'apoplexie. Elle est en ce moment dans une situation beaucoup moins alarmante : mais nous sommes avertis de tout redouter pour l'automne ; l'avenir, qui est le lieu commun des espérances, est pour nous le point où se réunissent toutes les craintes. Elle répète souvent que le succès de mes démarches pour le professorat prolongerait ses jours, et je ne sais si ce dernier moyen de la rattacher à la vie me sera donné.

Je vous remercie de tous vos bons services, et particulièrement de l'hospitalité que vous voudrez bien donner à ce pauvre Dante. Il est constant qu'en son vivant, et vers l'an de grâce 1290, il alla passer quelque temps à Paris ; il assistait même aux leçons d'un nommé Sigier — le Cousin d'alors — dans la rue du Fonarre. Mais il m'est avis que la capitale a changé un peu depuis ce temps-là, que d'ailleurs le poète est devenu fort vieux et verrait

malaisément à s'y conduire ; ajoutez que la Sorbonne d'à présent ressemble peu à celle de saint Louis, et que Dante courrait risque de se présenter mal, s'il était seul, à la porte de M. X..., qui n'est pas un saint Thomas d'Aquin.

Si prolongé qu'il ait été par l'embarras des circonstances, ce travail n'aurait pas manqué d'agrément pour moi, si les secours que j'avais à Paris ne m'eussent ici complètement fait défaut. Notre bibliothèque est assez riche, mais notre littérature vivante est singulièrement pauvre, et le petit nombre d'hommes instruits que nous possédons, environnés d'une espèce de défaveur dans la société, obligés de se replier sur eux-mêmes, en contractent des habitudes de sauvagerie qui les rendent inaccessibles. Je n'ai donc pu trouver qu'auprès de M. Noirot, notre ancien professeur de philosophie, les conseils dont j'avais besoin. Du reste, plus rien de cet entraînement, plus de trace de cette chaleur générale, de cette vie extérieure qui à Paris me soutenait et me portait. Je crois que, si l'on était plus fort de constitution intellectuelle, mieux fourni d'études antérieures, ce labeur solitaire aurait son avantage : il conserverait une originalité qui se perd dans l'espèce de contagion de style où l'on est exposé à Paris; il s'y trouverait un peu plus de cette austérité de pensées, de ces convictions con-

29i LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.

sciencieuses, qui s'ébrèchent, ou tout au moins s'arrondissent, s'atténuent par le frottement. L'esprit se polit mieux parmi vous, mais c'est à la condition de s'user. Quant à moi, je ne suis point encore de trempe à travailler seul; je suis de mauvaise compagnie, à ce qu'il semble, car je ne m'ennuie jamais tant qu'avec moi-même. Et encore que les livres se mettent en tiers, au bout de quelques heures, cette parole morte me fatigue. J'ai besoin d'entendre des voix animées, à elles seules il est possible de remuer profondément les âmes. Ce prestige va si loin pour moi, qu'à mérite égal les écrits d'un auteur vivant me frappent infiniment plus que ceux d'une illustration défunte.

Je vous ai des obligations aussi pour l'intérêt que vous avez accordé à mes articles. Ils forment la moitié d'un petit ouvrage que j'avais entrepris sur l'histoire politique du Protestantisme1, auquel j'avais pris beaucoup de plaisir et dont les résultats me séduisaient par un semblant paradoxal. En vérité, on ne saurait trop admirer combien est ignorée l'histoire et particulièrement celle des trois derniers siècles; et par quels miracles d'outrecuidance d'une part et de crédulité de l'autre,

1. Du Protestantisme dans ses rapports avec la liberté. Œuvres complètes cTOzanam, t. VIL

les plus impudentes menteries sont devenues choses jugées.

Voilà une lettre qui m'a l'air de devenir mortellement ennuyeuse : non pour moi qui me laisse aller au courant de la plume, mais pour vous qui ne trouverez en tout ceci que des répétitions de choses vingt fois dites entre nous. Aussi ne seraitce pas la peine de coûter quatorze sous à votre bourse, et une heure de lecture à vos yeux, si je n'avais à vous parler longuement de la Société de Saint-Vincent de Paul.

11 n'est pas possible de se faire illusion, la Société a rencontré des défiances partout. Si à Lyon elle n'a jamais encouru le blâme de l'autorité ecclésiastique, si même quelques prêtres vénérables Font encouragée, elle n'a pas cessé d'être l'objet des vexations de beaucoup de laïques : gros bonnets de l'orthodoxie; pères de concile en frac et en pantalons à sous-pieds; docteurs qui prononcent entre la lecture du journal et les discussions du comptoir, entre la poire et le fromage; gens pour qui les nouveaux venus sont toujours les mal venus, pour qui tout ce qui arrive de Paris est présumé pervers, qui font de leur opinion politique un treizième article du Symbole, qui s'approprient les œuvres de charité comme leur chose, et disent, en se mettant modestement à la place de Notre-Sei-

gneur : « Quiconque n'est pas avec nous est contre nous. » Vous ne sauriez croire les mesquineries, les vilenies, les arguties, les minuties, les avanies dont ces gens-là, avec la meilleure foi du monde, ont usé contre nous. Les plus estimables ont été entraînés par la foule, et nous avons dû souffrir beaucoup de ceux même qui nous aimaient. Au reste, nous n'avons pas à nous plaindre quand nous avons affaire à un monde où M. Lacordaire est anathématisé, M. de Ravignan déclaré inintelligible et l'abbé Cœur suspect.

Ghaurand et moi, comme principaux fondateurs et directeurs de l'œuvre, nous avons été constamment sur la brèche, et ce rôle nous fatigue beaucoup; il en reste toujours un peu d'aigreur dans l'esprit, et la charité souffre dans les conversations qu'on est obligé d'avoir à ce sujet. D'un autre côté, il y a une responsabilité attachée à nos charges, si modestes qu'elles soient : les fautes que l'on commet sont doublement graves lorsqu'elles peuvent retomber sur les œuvres qu'on dirige. Les chefs des associations pieuses devraient être des saints pour attirer sur elles les grâces de Dieu. Souvent je me demande comment j'ose bien, moi si faible et si mauvais, demeurer le représentant d'un si grand nombre de bons jeunes gens. C'est pourquoi j'aspire à l'époque où il me sera possible de me

décharger de la présidence. Si Letaillandier vient ici, nous le porterons à l'unanimité; car il y a, et c'est peut-être le seul bien positif que nous ayons fait, un attachement extrême des membres lyonnais à leurs amis, même inconnus, de Paris.

Nous lisons maintenant dans nos réunions, au lieu de Vlmitation de Jésus-Christ, la Vie de saint Vincent de Paul, pour mieux nous pénétrer de ses exemples et de ses traditions. Un saint patron n'est pas, en effet, une enseigne banale pour une Société, comme un saint Denis ou un saint Nicolas pour un cabaret. Ce n'est même pas un nom honorable sous lequel on puisse faire bonne contenance dans le monde religieux : c'est un type qu'il faut s'efforcer de réaliser, comme lui-même a réalisé le type divin qui est Jésus-Christ. C'est une vie qu'il faut continuer, un cœur auquel il faut réchauffer son cœur, une intelligence où l'on doit chercher des lumières ; c'est un modèle sur la terre et un protecteur au ciel; un double culte lui est dû, d'imitation et d'invocation. C'est d'ailleurs à ces seules conditions, de s'approprier les pensées et les vertus du saint, que la Société peut échapper aux imperfections personnelles de ses membres, qu'elle peut se rendre utile dans l'Église et se donner une raison d'existence.

Saint Vincent de Paul, l'un des plus récents

d'entre les canonisés, a un avantage immense par la proximité du temps où il vécut, par la variété infinie des bienfaits qu'il répandit, par l'universalité de l'admiration qu'il inspira. Les grandes âmes qui approchent Dieu de plus près y prennent quelque chose de prophétique. Ne doutons pas que saint Vincent de Paul n'ait eu une vision anticipée des maux et des besoins de notre époque. Il n'était pas homme à fonder sur le sable, ni à bâtir pour deux jours. La bénédiction du quatrième commandement est sur la tête des saints; ils honorèrent icibas leur Père céleste, ils vivront longuement. Une immortalité terrestre leur est décernée dans leurs oeuvres. C'est pourquoi les Augustin, les Benoît, les Bruno, les François, qui dorment depuis quinze, douze, huit, six siècles dans la poussière, ne cessent pas d'avoir leur postérité spirituelle, leurs représentants debout au milieu des ruines du passé. L'astre de saint Vincent de Paul, monté plus tard sur l'horizon, n'est pas destiné sans doute à fournir une moins longue carrière. Marchons à sa lueur : honorons aussi notre père en la personne de ce Patron si digne d'amour, et nous vivrons longtemps. Nous verrons peut-être un jour les enfants de notre vieillesse trouver un large abri sous cette institution dont nous avons vu les frêles commencements. Nous surtout, habitants des provinces, nous très-

saillirons de joie de pouvoir assurer à nos fils cette hospitalité parisienne qui rassura nos mères. Autour de nous montera, toujours croissant, le flot de la génération catholique, et nous apercevrons le moment où il se débordera pour inonder et renouveler la face de notre pauvre patrie. Le besoin en est grand. La mauvaise herbe de l'égoïsme ne semble-t-elle pas se multiplier sans cesse? L'avarice ne prend-elle pas, sous le nom d'économie, un masque philanthropique? En vérité, je me réjouis de voir, au nom de la philanthropie, fermer les tours et resserrer les portes des hôpitaux. L'usurpatrice se trahit elle-même, elle se dénonce au bon sens public quelque temps abusé ; il faudra bien, tôt ou tard, qu'elle cède la place à sa sœur légitime, la Sainte Charité.

Mais pour aider à ces changements n'avons-nous rien à faire, rien à changer en nous, rien à rendre meilleur? — Je ne sais comment ma lettre ne vous est parvenue que le lendemain de l'assemblée. Vous avez pu voir qu'elle était écrite spécialement pour le cas présumé de la présence de monseigneur. Il avait donc fallu se borner à des généralités, et je n'avais pu y placer un certain nombre d'observations que le conseil de direction m'avait chargé de vous transmettre. Je m'en acquitte maintenant :

1° Le sermon de charité, dont vous m'avez si plaisamment raconté l'histoire, a rencontré parmi nous une répulsion générale. Nous avons pensé que des Parisiens comme vous devaient bien s'apercevoir de la banalité dans laquelle le sermon de charité tombait depuis quelque temps. Chose peu productive parce quelle est trop fréquente, peu édifiante à cause des amours-propres d'oeuvres, de quêteuses, de prédicateurs même qu'elle met en mouvement, peu convenable surtout pour une Société amie de l'obscurité, de la simplicité, humble par devoir et par nécessité de position. Si donc un sermon est prêché pour les pauvres d'une paroisse et que M. le curé confie à la Conférence la distribution des deniers, rien de mieux. Mais faire retentir notre pauvre nom du haut de la chaire chrétienne, c'est à quoi nous ne voulons pas entendre : et, le nom, l'histoire, les mérites de la Société étant des biens communs à tous ses membres, nous ne pensons pas qu'une conférence particulière les puisse exploiter, en dépit de l'opposition des autres.

2° Le règlement, rédigé avant que nous eussions éprouvé le malheur de perdre quelques-uns de nos amis, n'a aucune disposition en ce qui touche les décès. Cette juvénile imprévoyance de la mort a reçu de tristes démentis. N'y aurait-il pas quelque mesure générale à prendre à ce sujet? Pour nous,

considérant que les trois autres assemblées solennelles sont accompagnées d'un service religieux, et qu'en effet il convient de se réunir au sanctuaire en même temps qu'on se réunit autour d'un bureau, nous avons établi qu'une messe de Requiem serait célébrée toutes les années, le premier lundi de carême, lendemain de l'assemblée, et que tous les associés y assisteraient. Nous ne savons si vous avez le même usage; et, comme il nous parait convenable, franchement nous vous le proposons.

3° Je suis chargé de vous dire qu'on regrette l'interruption d'une habitude introduite l'an dernier, en vertu de laquelle au compte rendu était jointe une circulaire contenant des instructions sur les points les plus capables d'intéresser la Société. Ces sortes d'épîtres étaient lues avec respect et portaient souvent des fruits dans la pratique : elles tendaient à répandre une heureuse uniformité dans les mœurs des diverses conférences ; elles ne sauraient être suffisamment remplacées par les observations des présidents, recueillies dans le compte rendu, mais nécessairement très abrégées par la rédaction. En conséquence, on vous demande instamment la reprise de cette correspondance qui avait quelque chose des temps apostoliques, et que vous avez peut-être suspendue par suite de cette modestie trop grande à laquelle je fais impitoyablement la guerre.

4° Les conférences de Lyon, en perdant deux de leurs membres qui sont allés habiter des villes voisines, sont revenues à une pensée qui les avait déjà plusieurs fois préoccupées ; c'est de chercher à rattacher au centre d'association les associés isolés par la fatalité des circonstances. L'utilité de ces liens est incontestable; ils empêcheraient de tomber ceux qui ont besoin d'être soutenus : ils prépareraient de loin des éléments pour former plus tard des conférences nouvelles. Deux jeunes gens de Paris vont se fixer à Lille ou à Montpellier : seuls, ils n'y continuent plus l'œuvre de Saint-Vincent de Paul. L'année suivante, deux vont les joindre, et deux autres l'année d'après : ils seraient assez pour s'associer et travailler ensemble si les deux premiers ne s'étaient pas refroidis et relâchés, si quelques relations avec leurs anciens confrères les eussent retenus, s'ils avaient continué à se considérer comme unis d'intention, de prières, de mérites avec les autres. Voyez donc, vous qui êtes à la source, comment on pourrait en multiplier les canaux. Le besoin est signalé, vous avez à le remplir. Pour nous, il nous a semblé qu'il serait possible aux membres isolés : l°de continuera faire quelque bien dans le lieu de leur séjour; 2° de s'unir par la pensée et par la prière, en récitant une fois la semaine l'oraison de Saint-Vincent de Paul ; 3° d'é-

erire une ou plusieurs fois l'an à la Société de Paris pour rendre compte de ce qu'ils ont fait.

D'un autre côté, le secrétaire de la Société ferait le dépouillement de ces lettres, et, dans un court rapport qui compléterait la lecture des correspondances de province, il rendrait compte des œuvres particulières les plus intéressantes. Toutes les années, à l'époque du 49 juillet, on rédigerait à Paris un sommaire de la situation de la Société, soit dans la capitale, soit au dehors, on le ferait imprimer à un petit nombre d'exemplaires, et on l'enverrait aux conférences d'abord, puis aux membres isolés qui auraient écrit et donné de leurs nouvelles. Ainsi il y aurait échange d'idées, de sentiments, de consolations sur tous les points de la France où des fils de Saint-Vincent de Paul se rencontreraient; on doublerait de force par le. nombre, et de mérite par la persévérance; la Société de Paris ne serait plus un passage d'où l'on sortirait quelque temps après y être entré ; vous n'auriez pas à compter plus de deux cents anciens associés maintenant perdus; vous seriez le sommet d'une pyramide à large base qui toucherait aux quatre extrémités du pays; et la jeunesse française du dix-neuvième siècle aurait élevé un monument agréable aux yeux de Dieu sur ce sol que la jeunesse du siècle dernier avait si outrageusement profané.

Enfin, et ici je parle en mon nom personnel, je viens de voir annoncée une pétition qui se signe chez M. de Lamartine contre la suppression des tours. Cette pétition, écrite par M. Guiraud, est catholique. Elle a pour but le rétablissement de l'un des plus miséricordieux ouvrages de saint Vincent de Paul. Ne serait-il pas convenable que tous les jeunes avocats qui font partie de la Société, les jeunes médecins aussi, compétents les uns et les autres en cette matière, se présentassent pour signer la pétition? N'est-ce pas là un hommage à rendre à la mémoire de notre saint patron, en même temps qu'une bonne action à faire?

Adieu, en voilà bien assez; vous devez me reconnaître à ma prolixité, à mon avidité de choses nouvelles> à mille autres défauts que je sais bien, et que j'ai même l'orgueil d'avouer, de peur de paraître trop sot si je les ignorais. Mon cher ami, qui me délivrera de moi-même, si ce n'est Celui à qui nous demandons de nous délivrer du mal? Demandons ensemble et nous recevrons. Demandez pour moi à ces fêtes prochaines, pour ma mère aussi, et pour tous les miens, et pour mon pauvre père dont nous venons de célébrer l'anniversaire douloureux. Comptez sur une juste réciprocité. Il en est beaucoup ici qui vous aiment.

lui

A. M. LALLIER

Lyon, Il août 1838.

Mon cher ami,

C'est d'abord comme président de la Société de Saint-Vincent de Paul à Lyon que je dois écrire à M. le secrétaire général pour lui rendre compte des opérations du conseil de direction. Interprète de plusieurs opinions que je n'ai pas toujours partagées, je dois être court pour rester impartial.

A la suite de notre dernière assemblée générale du 19 juillet, des inquiétudes de plus d'un genre s'étant manifestées dans le sein de la Société, je crus qu'il y avait lieu de convoquer le conseil. Quelques membres se plaignaient de l'inexactitude d'un grand nombre aux réunions religieuses; ils pensaient qu'il serait bien de stimuler la piété et l'esprit de fraternité chrétienne par des moyens qui préservassent nos conférences de dégénérer en bureaux de bienfaisance. D'autres, au contraire,

s'alarmaient de quelques actes de protection ecclésiastique, qui leur semblaient autant d'empiétements, et qui pouvaient assimiler la Société à certaines congrégations religieuses, louables sans doute à tous égards, mais absolument différentes dans leur but. Enfin il s'en trouvait qui témoignaient à la fois ces deux sortes d'appréhensions, et réclamaient un ensemble de mesures capables de donner à notre œuvre un caractère en même temps profondément chrétien et absolument laïque.

Quatre réunions du conseil se sont succédé dans un espace de trois semaines, et je puis attester qu'il ne s'en est jamais tenu de plus graves, soit par le choix des membres qui les composaient, soit par la double préparation de la réflexion et de la prière, soit par la franchise des discussions, soit enfin par la vive charité qui n'a cessé d'y régner. Sans entrer dans le détail des allégations présentées de part et d'autre, je vais seulement rapporter les décisions qui en sont résultées :

1° A dater de la prochaine assemblée générale, la présidence effective de la séance devra être exercée, non pas par M. le curé, mais par le président de la Société. Le procès-verbal s'exprimera en ces termes : « M. le curé honore la réunion de sa présence. » Un local sera cherché, si faire se peut, pour éviter l'inconvénient de siéger dans une sacristie.

2° Les présidents des conférences sont invités à rappeler fréquemment aux assemblées qu'ils président, que le but de la Société est surtout de réchauffer et de répandre dans la jeunesse l'esprit du catholicisme; qu'à cette fin l'assiduité aux séances, l'union d'intentions et de prières, sont indispensables, et que la visite des pauvres doit être le moyen et non le but de notre association.

3° Gomme les conférences de Paris jouissent pendant les deux octaves de saint Vincent de Paul d'indulgences dont les conférences de province sont privées, le conseil de direction de Paris est prié de faire solliciter à Rome, dans le plus bref délai, des indulgences applicables à la Société tout entière.

4° Enfin on adjure le conseil de Paris de se donner à lui-même une existence soutenue et plus énergique, de se réunir plus souvent et d'entretenir une correspondance plus active avec les conférences de province, afin de prévenir l'isolement et l'extrême individualité de quelques-unes, de réchauffer le zèle languissant des autres. En ce qui les concerne, les conférences de Lyon prolestent que jamais elles ne se permettraient un acte important comme la réimpression du règlement, un sermon de charité, une manifestation tendant à compromettre l'obscurité de la Société de Saint-Vincent de Paul sans s'être assuré l'assentiment du conseil de Paris ; elles com-

prennent que toute leur force est dans l'union, et que toute la spécialité de leur œuvre est précisément dans son universalité.

Maintenant, mon cher ami, je voudrais pour tout au monde m'entretenir de vive voix pendant deux heures avec vous et vous communiquer mille de ces choses qui se disent et qui ne s'écrivent pas. Les dangers réels que nous pouvons courir à Lyon, et ceux imaginaires qui nous ont peut-être préoccupés davantage; les défiances et les rancunes Lamennaisiennes des uns, l'ardeur un peu cléricale des autres; mon système mitoyen déplaisant à tous et me suscitant tous les jours des récriminations contraires, sans néanmoins qu'on me permette de donner ma démission : mes craintes par conséquent, et pourtant mes espérances. Car il me semble qu'avec une organisation forte que vous pourriez nous donner aisément, l'œuvre de la régénération de la jeunesse étudiante commencerait à s'accomplir par nos mains. Voyez donc à quel point nous serons responsables du mal que nous ne préviendrons pas, du bien que nous aurons omis de faire ! Dieu sait combien d'idées traversent mon esprit, et comme elles feraient mieux, pour obtenir leur exécution, de se loger dans le vôtre!

Vous comprenez sans doute, à mes regrets, cher ami, que notre entrevue projetée pour le 15 août

est renvoyée. Je vous assure que depuis deux ans je fais un dur apprentissage d'une vertu qui ne m'était pas familière : l'abandon de moi-même à la volonté divine. Mes plans se renversent successivement, sans toutefois être assez complètement détruits pour m'empêcher de les rétablir et de m'y attacher encore. Cette fois, par exemple, après avoir voté le traitement de son professeur, le conseil municipal n'avait plus qu'à former la liste de ses candidats; et voilà qu'il y sursoit sans fixer de terme. Ce délai, combiné avec l'avis que vous me transmettez de la part de M. le Clerc, et surtout avec l'état peu brillant de ma santé, me décide à retarder encore mon départ jusqu'aux premiers jours d'octobre. Veuillez donc, en continuant de bons offices dont je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance, suspendre l'impression, reporter mon manuscrit chez M. le Clerc en le priant de vouloir bien le lire, pour m'en donner plus tard son avis.

Vous achèveriez d'avoir des droits à mes remerciements sans fin, si, considérant la peine que j'ai à faire mon voyage, vous me veniez chercher vousmême. Si à votre retour de Rouen, après avoir passé un mois dans voire famille où vous avez à régler des affaire.-, vous vous laissiez descendre le long de cette belle Saône jusqu'à File Barbe que je vous

ai montrée, là, dans une petite maison que nous louons, il y aurait assez de place pour vous bien recevoir, comme il y a dans toute ma famille assez d'amitié pour se réjouir longtemps de votre venue. Vous savez qu'un peu plus loin, là où cette même rivière va perdre sa couleur et son nom, une autre hospitalité non moins ancienne vous attendrait. Ainsi balancé au doux courant des eaux, entre nos demeures et nos affections, salué par tant d'autres qui vous aiment ici, accueilli dans nos conférences par ceux même qui ne vous connaissent pas, vous passeriez parmi nous quelques jours; et je vous reconduirais ensuite, heureux de prolonger notre rapprochement, jusque dans cette capitale qui vous a fasciné et vous retient en dépit de nos désirs.

A M. HENRI PESSONNEAUX

Lyon, 21 août 1838.

Mon cher ami, Sois remercié mille fois, puisque cette contagion de l'oubli, si commune à Paris, où plus que par-

tout ailleurs les pauvres absents ont toujours tort, n'a pas gagné ton âme, puisque, parmi tant de sollicitudes laborieuses et tant de douleurs domestiques, tu as conservé un souvenir et une larme à l'ami de ton enfance. Sois assuré que je te payais d'une juste réciprocité, et qu'entre les consolations qui devaient rendre mon départ de Lyon moins pénible, je mettais d'abord le plaisir de te revoir.

Mais, d'un côté, les nouvelles lenteurs que mon affaire a subies, et de l'autre, les conseils de M. le Clerc m'ont décidé à renvoyer encore au commencement d'octobre ce fabuleux voyage. Je me berce, comme d'un songe aimable, de l'idée de faire route enta compagnie, te reconduisant ainsi jusque chez toi, selon notre vieille habitude parisienne. Qui sait si cette idée ne s'évanouira pas comme tant d'autres? J'ai durement appris depuis dix-huit mois, ou plutôt j'ai été mis à même d'apprendre cette science de l'abnégation qui m'a toujours paru si difficile. Moi qui autrefois n'aurais pu fermer l'œil le soir sans avoir dessiné pour le lendemain le plan détaillé de ma journée; moi qui me plaisais à construire, en dehors des étroites limites du présent, le capricieux édifice de mon avenir, maintenant l'incertitude, pareille à nos brouillards d'hiver, me ferme l'horizon à quatre pas. Mes projets se renversent comme les bizarres figures que forment les

nuages dans le lointain : je commence à savoir ce que vaut la volonté de l'homme, quand elle n'a pas les circonstances à son service. Plût à Dieu que je susse aussi bien me confier en lui que me défier de moi !

Du reste, hormis mes calculs, en moi et autour de moi peu de choses sont changées. Si, en relisant une de mes anciennes lettres, tu compatissais à mes peines d'alors, peut-être était-ce quelqu'une de ces affinités merveilleuses qui lient les cœurs à distance, qui t'intéressait à ton insu à mes afflictions actuelles. Ma mère toujours également souffrante, avec cette chance de plus que des souffrances déjà longues donnent à une terrible catastrophe; mes frères presque toujours loin de moi; la gêne d'une fortune insuffisante ; quelques amis, mais bien peu, avec lesquels il y ait complète association de goûts et analogie d'habitudes ; les devoirs de famille et de profession, qui divisent et isolent, ont pris la place des relations d'études qui nous unissaient. Par conséquent, mes travaux littéraires dénués d'encouragements et de conseils, et cependant trop peu d'affaires au barreau pour me distraire et me détacher des préoccupations qui ont jusqu'ici dominé ma jeunesse : avec une santé mal affermie; des sollicitations fatigantes pour obtenir une nomination qu'on me promet certaine et qu'on me fait attendre

indéfiniment; les contrariétés auxquelles la conférence de Saint-Vincent de Paul n'a cessé d'être en butte, et qui toutes retombent sur moi, comme président. Enfin mes infirmités morales, et le perpétuel mécontentement de ma personne. Tu le vois, mon cher ami, c'est une ancienne et monotone histoire : ce sont des chagrins qui n'ont pas même la banale consolation de pouvoir se plaindre, parce qu'ils l'ont déjà trop fait.

Je serais pourtant injuste de ne pas dire les tempéraments que la divine Providence y a bien voulu apporter ; et, pour être bref, je t'en citerai deux : d'abord le plaisir d'avoir terminé ma thèse ou plutôt mon ouvrage sur la philosophie de Dante; ensuite le séjour que je fais depuis quelques jours dans une délicieuse petite maison de campagne que nous avons louée à l'île Barbe pour les vacances. Toutefois je m'y plairais moins si je n'étais persuadé que ton infatigable agilité te fera regarder cette distance comme peu considérable et te permettra de venir me visiter souvent.

Je t'ai assez entretenu de moi; je suis empressé

d'apprendre à mon tour bien des choses; et tes

pages amicales sont encore loin de me mettre,

comme je voudrais, au courant de ta situation et de

tes idées. Nous causerons de cette histoire de saint

Louis : c'est, ce me semble, un dos plus beaux sulettres. — i. 18

jets qui se puissent traiter ; mais six mois te suffiront-ils? Crois-moi, le moyen âge est un peu comme les îles enchantées dont parlent les poètes; on y aborde en passant et seulement pour quelques heures; maison y cueille des fruits, on s'y désaltère à des fleuves qui font oublier la patrie, c'est-àdire le temps présent; ou, pour s'exprimer d'une façon plus simple, on y est vraiment captivé par le charme des faits, des mœurs, des traditions; on est retenu par la multitude des documents.

Pour moi, je sais que mes études sur Dante m'ont fait éprouver quelque chose de pareil à mon voyage de Rome; cette servitude douce et volontaire, qui enchaîne l'âme parmi les ruines, la fait se complaire aussi au milieu des souvenirs. Et que sont les souvenirs, sinon d'autres ruines plus tristes et en même temps plus attachantes que celles que le lierre et la mousse recouvrent? Et n'est-il pas aussi pieux de s'arrêter aux légendes et aux traditions de nos pères que de s'asseoir sur les débris des aqueducs et des temples, dont l'antiquité a semé notre sol?

Mais à quoi bon répandre sur le papier, en phrases où l'élaboration se trahit toujours, les idées qui s'échapperont bien plus vives et plus spontanées dans nos conversations prochaines? A quoi bon prolonger ma veillée solitaire, quand bientôt

peut-être nous pourrons en passer tête à tête de bien plus douces et mieux remplies? Le flambeau qui m'éclaire m'avertit en baissant d'aller prendre un repos dont mes malaises me font sentir plus fortement le besoin.

Adieu, mon cher ami; reçois de moi la promesse si souvent renouvelée d'être toute ma vie,

Ton fidèle ami et cousin.

Henri PessonneauxetOzanam étaient cousins, et déplus, ils étaient unis par une vive amitié, qui avait commencé au berceau et dura sans altération jusqu'à la mort. Cette amitié prit bientôt, pour l'un, le caractère d'une sollicitude et d'une protection constantes; pour l'autre, ce fut un culte passionné. Jamais, quand ils étaient dans la même ville, les deux cousins ne passèrent un seul jour sans se voir. Cependant l'un demeura longtemps près de l'Arc de l'Etoile et l'autre près du Panthéon.

Doué d'un caractère chevaleresque, d'une nature essentiellement vertueuse, Henri ne vit et ne comprit jamais le mal. Il était instruit, faisait des vers avec facilité, souvent avec bonheur ; son imagination poétique le laissait vivre dans un monde idéal peut-être un peu chimérique, qui le rendait peu propre à se tirer des difficultés de la vie, et à faire ce qu'on appelle son chemin dans ce monde. Mais il pratiquait admirablement les plus belles vertus et il donna des preuves de dévouement, de générosité et d'une abnégation sans exemple.

Il fut un des premiers de la société de Saint-Vincent de Paul. Chrétien fervent, les mains pleines de bonnes œuvres, il rendit à Dieu, avec sérénité, son âme noble et pure, le 19 janvier 1869.

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