‹ Œuvres complètes de A. F. OzanamChapitre 38 sur 43 · A M. L'ABBÉ ET M. CHARLES OZANAM · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ ET M. CHARLES OZANAM

Naples, 3 octobre 1841.

Mes chers frères,

Voici dix jours écoulés depuis notre arrivée à Naples. Demain le bateau à vapeur nous emporte à Palerme. Le court espace de temps pour visiter tant de merveilles expliquera, justifiera peut-être notre silence. Après avoir passé la journée entière à parcourir ces beaux lieux, à interroger leurs souvenirs, nous rentrons le soir enchantés, mais morts de faim et de fatigue. Le dîner se fait à la hâte, et c'est à peine s'il reste le temps de mettre en ordre quelques notes, de dresser le plan de l'excursion du lendemain, de régler les comptes; onze heures sonnent

souvent avant que nous puissions prendre un peu ae sommeil. Au moment même de prendre la plume aujourd'hui, je suis assailli de si violentes tentations de dormir, que je ne sais plus si je parle ou si je rêve; et je ne serais pas étonné de vous écrire dans le style le plus fantastique du monde.

Et quoi de plus fantastique, en effet, que cette longue suite de tableaux qui se sont succédé devant nous, remuant avec eux tant de pensées et de souvenirs? D'abord une nature admirable et qui dépasse toutes les conjectures de l'imagination. Ce golfe de Naples et les deux autres de Gaëte et de Salerne, tous trois si bien dessinés, tous trois déployant avec majesté les harmonieux contours de leurs rivages, de leurs promontoires et de leurs îles. Partout une végétation ardente, tropicale; les arbres verts et les plantes grasses, se mêlant aux ombrages épais et à la fraîche culture des pays du Nord. Les vignes suspendues en festons innombrables aux peupliers, pour laisser place au-dessous à des récoltes plus modestes de millet et de maïs. Des bois d'orangers avec des buissons de myrtes et d'aloès. Puis un ciel si pur, une lumière si transparente que les formes des objets s'y découpent avec une netteté parfaite, 3t semblent plus voisines à l'œil trompé. Sur cette voûte toujours bleue un seul nuage blanc flotte du côté du Midi : c'est la fumée du Vésuve dont la masse

imposante occupe le premier plan, tandis qu'à perte de vue l'horizon est formé par la chaîne orgueilleuse de l'Apennin.

Sur cette scène si richement décorée apparaissent tour à tour les civilisations successives qui l'animèrent, l'embellirent, et quelquefois aussi la désolèrent. Voilà aux confins de la Galabre l'antique Pestum. Ses temples, que nous ne nous lassions pas de regarder, annoncent par leurs proportions gigantesques, par la simplicité grandiose de leur architecture sans ornements, la première époque des colonies grecques : c'est encore la grossièreté des Étrusques, et c'est déjà l'art sévère des Doriens. Surtout, c'est l'ouvrage d'un peuple encore pénétré des sentiments religieux, tout corrompu qu'il est, et qui fait plus pour ses dieux que pour ses magistrats ou ses histrions. Plus tard il n'en sera pas de même, et voici Pompéi où les temples, réduits aux plus mesquines dimensions, s'effacent devant la grandeur et l'opulence des habitations particulières. Cette prodigieuse quantité de marbres, de mosaïques, de peintures; cette variété infinie d'instruments, d'ustensiles, de meubles, d'ornements ciselés, sculptés avec la plus extrême délicatesse, tout cela montre, à la fois, les raffinements d'un art avancé et d'un égoïsme insatiable de jouissances.

Le théâtre d'Herculanum, si merveilleusement

conservé dans sa sépulture de lave, m'a extrêmement intéressé en me faisant comprendre ce que je ne m'étais jamais bien figuré, la mise en scène des tragédies anciennes. La beauté de cet édifice et de l'amphithéâtre de Pouzzoles, les immenses ruines des villas, des thermes, des piscines, des aqueducs, sur la côte de Baïa, montrent bien le caractère dominant de l'architecture romaine qui ne fut jamais grande que pour les lieux de plaisir ou les travaux d'utilité matérielle. L'un et l'autre se trouvent réunis au plus haut degré dans le palais de Tibère à Capri, d'où l'œil du tyran pouvait planer en même temps sur les plus délicieux paysages du monde et sur toutes les tentatives de ses ennemis. Mais ces vastes constructions dont tant de restes subsistent encore, et dont les pierres arrachées ont suffi à bâtir la grande église du Gesù, par quels moyens mécaniques ont-elles pu s'exécuter à cette hauteur presque inaccessible ? ou plutôt combien de milliers d'esclaves ont versé leurs sueurs pour faire cet asile aux turpitudes impériales ? Telle était la destinée humaine à ce moment où la rédemption se préparait. Et en effet quelques années encore, et l'apôtre touchera au port de Pouzzoles. Ces lieux auront leur page dans le Livre sacré : à la suite du premier évêque, plusieurs iront mourir l'un après l'autre dans les arènes, où des trappes encore ouvertes

laissent voir les cages des bêles féroces. Nous avons baisé le sol où coula le sang de saint Janvier et de ses compagnons ; quelques jours auparavant nous étions descendus aux catacombes où furent recueillis leurs ossements. Comme on se sent le cœur serré dans ces galeries sépulcrales, comme on y reconnaît avec une respectueuse joie les rendez-vous sacrés des premiers fidèles, l'emplacement de l'autel et du baptistère, et le lieu d'où la voix du prêtre se faisait entendre au peuple !

L'Église ne resta pas longtemps ensevelie dans ces ténèbres funéraires. A la première aurore de liberté qui luit pour elle, elle se pare, elle se couronne, elle se donne de riches sanctuaires. C'est ainsi qu'à Saint-Janvier, on voit, dans la chapelle de Sainte-Restitute, les restes de l'ancienne cathédrale érigéetsur les colonnes du temple d'Apollon et des débris de mosaïques du septième siècle. Plus tard, sous les princes normands, s'élève la basilique actuelle, avec sa façade gothique et sa nef en ogives. Mais surtout j'y ai examiné avec le plus grand intérêt un oratoire situé derrière le chevet de l'édifice, et fondé par la famille desMinutoli. La, au pied d'un autel, couronné d'un dais richement sculpté, se trouvent les tombeaux de ces vieux patriciens, depuis l'an 1200 jusqu'à 1500 environ. Eux-mêmes sont peints sur le mur du pourtour,

agenouillés, les uns avec les insignes del'épiscopat, les autres sous leurs armures de chevalier, tous les mains jointes et la figure pieuse. Au-dessus, et comme pour consoler ces images de la mort, un des vieux maîtres de l'école napolitaine a peint la passion du Sauveur. Le mérite artistique et historique de ce monument a été reconnu par le goût éclairé du cardinal archevêque qui en fait poursuivre activement la restauration.

Que cette Italie renaissante du neuvième au treizième siècle était belle ! Quel énergique élan de foi, de courage, de génie ! En même temps que Naples secouait l'odieuse dépendance des empereurs grecs, toutes les petites cités éparses sur la côte imitaient cet exemple et rivalisaient de bravoure et d'activité. Alors de nombreux vaisseaux apportaient les richesses de l'Orient aux habitants d^Lmalfi, république puissante qui comptait parmi ses plus chères conquêtes le corps de l'apôtre saint André. Aujourd'hui nous l'avons vue solitaire et dépeuplée, suspendue à ses rochers pittoresques. Du haut du couvent des capucins, sous la voûte d'une grotte immense, nous regardions à la lueur de la lune les Ilots jeter leur blanche écume sur le rivage où jadis ils portaient tant de gloire et de trésors. A Salerne aussi, nous avons vénéré la tombe de Grégoire VII, qui vint y trouver un dernier abri, lors-

que seul, il combattait pour la liberté du christianisme et l'affranchissement de la patrie italienne. Malheureusement ces temps furent courts, et à dater de cette époque commencent les traces des invasions et des dominations étrangères qui se disputèrent les Deux-Siciles. C'est, à Gapri,le château de l'empereur Frédéric Barberousse rivalisant avec celui de Tibère ; c'est, auprès de la place du marché, dans l'église Sainte-Croix, le billot sur lequel le dernier descendant de la dynastie allemande, Conradin, périt à seize ans, par les ordres de Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Ce prince et ses successeurs ont élevé le château Neuf dont les vieilles tours féodales dominent le port. Le palais de la reine Jeanne rappelle cette femme sanguinaire, qui, meurtrière de son époux, perdit par ses crimes l'empire de la France en Italie. Alors commence l'ascendant de l'Espagne : d'opulentes fondations dans les monastères, des palais plus somptueux qu'élégants, les noms même de Médine et de Tolède, etc., donnés aux rues de la ville, rappellent la dynastie castillane. Elle devait pourtant finir un jour et faire place à nos fleurs de lis qu'on retrouve avec la famille des Bourbons sur le trône napolitain. Ces dernières vicissitudes de l'histoire, ce sceptre tour à tour balancé entre des peuples rivaux, ce déchirement du pays par les armes de l'étranger,

sont autant de mystères qui ne s'expliquent pas encore. Mais ceux des époques antérieures se sont si complètement dénoués, la Providence a si bien montré son doigt dans les destinées anciennes de cette contrée, qu'on peut être sûr de la reconnaître tôt ou tard dans ses révolutions modernes.

Je m'oublie à des récits sans intérêt pour vous. Alphonse vient de voir lui-même toutes ces choses ; lui-même peut de vive voix les décrire à Charles, mieux qu'on ne saurait le faire par écrit. Cependant je sais par expérience qu'on aime à entendre parler de ce qu'on a vu, surtout lorsque les circonstances ne sont pas les mêmes. Et maintenant la beauté de la saison prête à ce pays un charme qui sans doute n'y était pas alors ; puis le mieux n'est-il pas de vous écrire simplement mes impressions? Et comme Amélie vient de raconter les détails de notre voyage, il ne m'est resté que la partie des généralités. J'aimerais bien mieux vous entretenir de nos affaires, mais comment le faire sans nouvelles? Cette privation gâte un peu le plaisir de notre voyage; en songeant aux soucis de l'un, à la solitude de l'autre, je me reproche de ne pas partager avec vous ces mois de repos.

A M. ET Mme SOULACROIX.

Naples, 3 novembre 1841.

Chers parents,

Cette date bien tardive vous dira nos contrariétés. Vos conseils nous avaient décidés, malgré beaucoup d'hésitation, à attendre à Naples les réponses des ministres. A l'ambassade de France on avait reçu de M. Guizot les recommandations les plus bienveillantes ; mais rien de M. Villemain. Ces cinq jours de retard, sans avoir été inutiles, nous ont pourtant coûté un peu cher. Il a fallu commencer notre tour par Messine au lieu de Palerme, où nous aurions trouvé plus de muletiers et plus de concurrence.

Néanmoins nous devons à la Providence, et par conséquent aux bonnes prières de tous ceux qui nous aiment, de bien sincères actions de grâces. Ce qu'on disait il y a vingt ans des brigands de la Sicile, après avoir cessé d'être vrai, grâce à une sage organisation, a recommencé cette année. Partout sur notre

passage c'étaient des récits de vols et d'assassinats qui effrayaient très sérieusement nos guides. Défense aux aubergistes délaisser partir les voyageurs avant le jour. De loin en loin des rassemblements de troupes pour intimider les bandits, et pourtant sans cesse de nouveaux crimes. Nous avons eu le bonheur d'échapper à tous ces périls, que nous croirions imaginaires, si les magistrats les plus graves ne nous en avaient assuré la réalité. La litière, véhicule souverainement incommode, les auberges où il pleuvait par le plancher, une nourriture détestable, tout ce qui pouvait nuire, ne nous a causé qu'une très passagère fatigue, dont cinq jours de repos nous ont parfaitement remis. Enfin, depuis quelque temps des ouragans terribles régnent dans ces parages. Des navires ont péri vendredi dernier dans le golfe même de Naples, et nous venons d'avoir la plus heureuse traversée.

Les inconvénients nombreux que je viens de résumer font qu'un voyage de Sicile ne saurait être une affaire d'agrément. Nous le savions d'avance, et s'il ne se fût agi que de santé et de plaisir, assurément nous ne l'aurions jamais entrepris. Mais il en est autrement, si l'on se propose pour but l'étude d'abord, puis ensuite les hautes jouissances qui l'accompagnent. L'Italie déflorée par les récits des innombrables touristes, défigurée et souvent cor-

rompue parle contact trop fréquent des étrangers, dépouillée de beaucoup de ses monuments par les guerres dont elle a été le théâtre, et par le mauvais goût dont elle a été l'école, l'Italie ne saurait être étudiée complètement que dans cette île où se sont réfugiées ses vieilles mœurs, ses vieilles traditions, sa vieille langue. Là, les temples grecs sont debout, et couronnés de leurs beaux portiques, mieux qu'à Athènes et à Thèbes. Le génie des Doriens règne encore sur Agrigente, et, quand on s'assied au milieu des ruines de Syracuse, on sent remuer autour de soi toute l'histoire. Rome a marqué son empreinte aussi puissamment dans l'amphithéâtre de Gatane qu'au Colisée. Le palais moresque de la Ziza éternise, comme Grenade etCordoue, la gloire passagère des Arabes. C'est à Montréal, parmi les splendeurs de son admirable basilique, c'est là seulement, qu'on peut concevoir l'éclat chevaleresque et la foi religieuse des Normands qui reconquirent ces contrées. Puis tout l'art du moyen âge, la peinture préludant par de gigantesques mosaïques à ses futures merveilles ; l'architecture réunissant les deux styles byzantin el gothique, pour des créations dont aucun autre lieu n'offre l'exemple. Partout de vieux tableaux sur bois à fond d'or conserves avec un respect ailleurs inconnu. Enfin une nature admirable dans sa sau-

vage et virginale beauté. Le phare de Messine et le golfe de Palerme éclipseront toujours dans mes souvenirs les tableaux si vantés de Baïa et de Gastellamare.

C'est assez vous dire, chers parents, combien ce voyage a été intéressant et profitable. Je ne saurais vous exprimer combien il a été charmant et doux par le courage avec lequel ma compagne en a supporté les désagréments, par l'absence de tout malaise sérieux, par la gaieté, l'enjouement qui ne l'ont jamais quittée. Ses forces y ont gagné, et les miennes n'y ont rien perdu. Mon gosier un peu souffrant dans la litière s'est remis aussitôt; j'espère pouvoir faire mon cours.

Je profite de ce court repos à Naples pour écrire selon votre avis; la nécessité de lire, de prendre des notes et de faire des démarches ne me permet malheureusement pas d'être plus long et de vous dire, comme je le voudrais, combien vous aime votre fils.

A M. ET Mme S0ULAGR01X.

Rome, 15 novembre 1841.

Mes chers parents,

La lettre d'Amélie ne partira pas sans que je m'associe aux sentiments qu'elle vous exprime. Regrets d'abord pour les inquiétudes que vous a dû causer notre involontaire silence ; et, bien que nous eussions longuement écrit de Messine, la lenteur et l'irrégularité des courriers vous ont laissés dans l'ignorance de notre course aventureuse. Relégués pendant trois semaines à l'une des extrémités de l'Europe, loin de toute communication régulière avec le monde civilisé, nous avons bien eu, nous aussi, nos anxiétés et nos peines; l'une des plus vives était de ne pouvoir écrire, et nous avons su quelle terrible chose c'est que d'habiter une île. Repuis qu'on a dû repêcher le roi et la reine de Naples dans le golfe, nous jurons bien comme le bon Sancho de ne plus visiter que les îles de terre ferme.

Le voyage de Sicile nous a coûté plus de fatigue et de temps que nous n'avions calculé ; et cependant nous ne saunons regretter ni le temps, ni les fatigues, ni les dépenses : ces choses nous ont été bien payées en émotions, en études, en souvenirs.

Nous avons vu de près cette nature africaine si différente de la nôtre et qui, àNaples encore, ne se montre que de loin. Toute la végétation tropicale : les figuiers de barbarie et les aloès gigantesques, renfermant d'une muraille infranchissable des jardins où viennent le cotonnier, le caroubier, le papyrus et la canne à sucre; de véritables paradis terrestres où toutes les variétés du cédrat, du citron et de l'orange, se pressaient avec leurs fruits dorés; les bords de la mer couverts de palmettes, le myrte et le laurier rose en fleurs le long des chemins ; enfin, de temps à autre, le grand palmier élancé dans les airs avec sa couronne de feuilles, et les grappes de dattes suspendues au-dessous. Tout cela encadré dans le détroit de Messine ; au pied de l'Etna dont le front est couvert de neiges ; au fond de l'admirable golfe de Palerme, dont les beautés sauvages effacent pour moi les beautés si chantées de Naples.

Mais c'est surtout l'antiquité, l'antiquité grecque bien moins connue que l'antiquité romaine, c'est là ce que j'allais chercher en Sicile, et mon attente

n'a pas été trompée. Partout, des restes nombreux : de vieilles colonnades soutiennent les voûtes des églises modernes; les débris d'un tombeau s'élèvent tristes et désolés au bord du chemin; ou bien un grand pilastre solitaire est resté debout sur le rivage et résiste depuis deux mille ans à l'effort destructeur des vagues et des siècles.

Notre premier jour de voyage nous a conduits au pied de l'ancienne Taormine. A une hauteur qui semble inaccessible, se montrent de vieux murs, des sépultures, des vestiges de gymnases et de bains ; et par-dessus tout un magnifique théâtre. La roche même creusée en demi-cercle formait les gradins, qu'on avait ensuite recouverts de marbre. Un double portique était construit au-dessus. En face des gradins était la scène, c'est-à-dire une estrade portée par des soubassements de marbre, et fermée par un mur qui formait le fond et, pour ainsi dire, la décoration immobile du spectacle. Ce mur orné de corniches et de sculptures avait des niches pour les statues des dieux, des colonnes, et trois grandes portes par où entraient les acteurs. Trente mille personnes pouvaient trouver place dans l'enceinte, bâtie néanmoins avec un art si habile que la voix se fait entendre jusqu'aux dernier- rangs. En même temps que l'oreille pouvait ainsi s'enivrer de toutes les harmonie tir la poésie el de la musique, on

n'avait pas oublié le plaisir des yeux : l'horizon embrassait une perspective immense. D'un côté les rivages sinueux et les promontoires de la Sicile, le détroit et les dernières côtes d'Italie ; de l'autre côté, le volcan, son large cône et ses deux pentes chargées de verdure, que des courants de lave traversent en tous sens, puis une mer étincelante et azurée, qui fuit dans le lointain, et va baigner les côtes de la Grèce; en sorte que chacun des flots qui vient expirer ici semblait apporter aux colons un souvenir de la mère-patrie, et le théâtre de Taormine paraissait n'être que l'écho des théâtres d'Olympie et d'Athènes.

Quelques jours après nous étions à Syracuse. Nous visitions le temple de Minerve devenu aujourd'hui cathédrale chrétienne, mais conservant encore ses colonnes, antérieures decinqcentansànotreère. Nous admirons des remparts construits en pierres immenses superposées sans ciment ; les souterrains qui recelaient les vivres, les munitions, les chevaux; la citadelle encore debout, le seul monument grec de ce genre et de cette importance qui existe encore. Nous sommes descendus dans les carrières d'où ces masses énormes avaient été détachées, et où les traces encore visibles du ciseau font connaître les procédés hardis et laborieux des anciens ouvriers. Là aussi, des milliers d'esclaves, des prisonniers de

guerre, des chrétiens, avaient été jetés pour mourir. On y visite une grotte acoustique célèbre sous le nom à1 Oreille de Denys, qu'on suppose faite pour porter au tyran les paroles et les gémissements de ses captifs. Je la crois plutôt destinée aux mystères de quelque oracle, et à tromper par un jeu surprenant la crédulité des peuples.

Mais notre plus profonde, notre plus solennelle impression, c'était la vaste étendue de terrain occupée par la base d'édifices détruits et par des tombes, c'était la fatalité exterminatrice qui passa sur cette ville, autrefois composée de cinq parties, dont une seule est habitée aujourd'hui. Ennemie, longtemps heureuse, d'Athènes et de Rome, rivale de Tyr et de Garthage, elle est aujourd'hui assise dans le silence et la solitude, comme ces cités coupables, maudites par Isaïe et pleurées par Jérémie. Ces deux vastes ports ne sont plus sillonnés que par les barques des pêcheurs, et, à terre aussi loin que la vue peut s'étendre, on ne découvre que le rocher calcaire, mal caché par le gazon, creusé, taillé en tous sens, pour servir de fondations aux demeures, et d'asile aux dépouilles d'un peuple de quinze cent mille Ames.

Si affligeant que soit ce tableau, il captive pourtant, en môme temps qu'il accable; il est grandiose, il est instructif; et l'on voudrait avoir assez de loi-

LKITMbS. - i. 26

sir et assez de larmes, pour y méditer les éternelles illusions de l'orgueil humain.

Je ne vous parlerai pas des rencontres et des incidents de la route, bien qu'elle nous ait conduits par Lentini autrefois Leontium,, patrie de plusieurs hommes illustres, et remarquable encore par des vestiges bien conservés de sa grandeur déchue. Mais toutes mes espérances, tous mes rêves, se sont réalisés à Agrigente. Il est impossible que nulle part le génie grec se révèle avec plus de pureté et de splendeur.

Figurez-vous, sur le penchant de la montagne, un vaste plan incliné vers la mer, et terminé de trois côtés par une chute brusque : ces rochers taillés à pic, par la main des hommes, sont devenus une muraille gigantesque. Au-dessus et dans toute sa longueur étaient rangés, au poste d'honneur et comme un second rempart, les sépultures des grands citoyens et les temples des divinités. De ces derniers, huit existent encore ; l'un consacré peut-être au culte secret de Gérés, est demeuré intact, aussi complet dans toutes ses parties que pouvaient exiger les observances liturgiques, aussi correct et aussi pur que pourrait le souhaiter l'art le plus sévère. Les lignes de sa façade se dessinent avec Drécision, la lumière se joue merveilleusement sous ses péristyles, et la seule chose que le temps y

a faite, c'est la couleur chaude et dorée de la pierre qui achève de l'embellir.

Auprès, un autre édifice consacré à Junon conserve trente colonnes encore droites sur un large et majestueux soubassement; puis, c'est le temple d'Hercule dont le plan est à peine reconnaissante au milieu d'un monceau de ruines. A côté, le temple de Jupiter Olympien, le plus grand que l'architecture grecque eût jamais construit : il jonche le sol de ses colonnes et de ses pilastres abattus; les pâtres s'abritent dans la cavité des canelures; et un géant de pierre, qui semble avoir servi de cariatide, couvre un espace de trente pieds. Ensuite vient le temple de Léda, et celui de Castor et Pollux, dont trois colonnes et une partie du fronton se maintiennent avec toute la fraîcheur d'un ouvrage d'hier, et une perfection de détails que les anciens connurent seuls. Enfin, ceux de Minerve et de Proserpine sur les hauteurs occupées par la citadelle; ceux de Vulcain et d'Esculape du côté de la plaine; et une tour carrée du style le plus élégant, bâtie pour immortaliser un cheval vainqueur aux jeux du cirque.

Ainsi toutes les grandes inspirations du génie et en même temps toutes ses folies : tous les progrès de l'art depuis l'austère nudité des premiers monuments, jusqu'à la parure quelquefois trop riche

des derniers. Et, quand l'admiration s'est épuisée devant ces prodiges, on apprend que le sol qui les porte, que le rocher où fut fondée Agrigente, où s'agitait une population de huit cent mille habitants, est entièrement vidé à l'intérieur par des excavations qui se croisent en tous sens, travail colossal et dont le but est encore ignoré, ville souterraine et ténébreuse, encore plus étonnante que celle qui se déployait si opulente à la face du soleil.

Sur ces lieux, dont j'avais grand'peine à me détacher au bout de vingt-quatre heures, j'ai pris beaucoup de notes, et, rapprochées des souvenirs de Pestum, elles donnent des idées exactes du svstème architectural des Grecs, si étroitement lié avec le caractère de leur religion et de leur poésie. Les ruines de Sélinunte et de Ségeste ont achevé pour moi ces études. A Sélinunte on peut voir les corps de trois grands temples, étendus avec tous leurs membres brisés, sur une colline solitaire : on y a trouvé une série de bas-reliefs qui, passant de la grossièreté la plus barbare jusqu'au mérite le plus achevé, présentent l'histoire entière de la sculpture. A Ségeste ce sont encore un dernier temple dans un état de complète conservation, et un théâtre d'où règne la plus enchanteresse perspective.

On ne finirait pas, si l'on se laissait aller à ses souvenirs; et pourtant je ne vous ai rien dit du

point de vue le plus intéressant de ce voyage : de la Sicile chrétienne. Son histoire commence aux catacombes de Syracuse, grandes comme celles de Rome ou de Naples, où une église creusée dans le roc conserve encore la sépulture de saint Martin, premier évêque de l'île. Ensuite de tous côtés, ce sont d'antiques vierges peintes sur bois à fond d'or avec des lettres grecques. Ce sont des couvents de l'ordre de Saint-Basile, où la liturgie de Gonstantinople est encore suivie; en un mot de nombreux vestiges de l'Église d'Orient lorsque, unie encore à la communion romaine, elle ne rivalisait que de science et de vertu. Viennent alors les Sarrasins, et leur tyrannie de deux siècles a laissé des monuments embellis de tout le luxe de l'architecture moresque. Mais un jour, au retour des croisades, une bande de chevaliers normands renverse l'empire des infidèles et fonde une nouvelle monarchie qu'affermissent d'incroyables exploits. Les trophées de leurs victoires sont les basiliques élevées par leurs rois : épargnées par les ravages du temps, elles ont gardé toute l'originalité et toute la grandeur de leur caractère. La cathédrale de Montréal et àPalerme la chapelle du Palais, toutes deux resplendissantes de mosaïques, alliant la légèreté des ogives gothiques à la gravité des formes byzantines, sont des types d'un art qui ne se trouve plus hors de là.

Là aussi un culte filial conserve, sans oser les altérer, ces legs précieux d'un autre âge. La vieille foi et les vieilles mœurs n'ont pas non plus abandonné les peuples : rien n'est plus célèbre que l'enthousiasme avec lequel sont honorées sainte Agathe, sainte Lucie, sainte Rosalie. Un soir, dans une jolie bourgade du bord de la mer, après que l'Angélus avait sonné la clôture des églises, nous avons vu les habitants aller en procession, aux portes fermées de chacune d'elles, saluer le Saint- Sacrement d'un dernier hommage. D'autres fois nous avons rencontré à la table de quelque vénérable propriétaire une hospitalité toute patriarcale; ou bien à notre passage dans un hameau, descendus de la litière, on nous entourait, on nous entraînait dans de pauvres maisons, on nous mettait de petits enfants sur nos genoux, pour avoir une bonne parole et des caresses. Enfin dans les monastères nous avons vu des hommes éminents et excellents : quelquefois une instruction qui me confondait, toujours une politesse qui enchantait Amélie. Longtemps elle reparlera des capucins de Syracuse et des bénédictins de Gatane. Au reste il paraît qu'elle a surtout le don de charmer les bons religieux de Saint-François : car dans notre voyage de Naples à Rome elle n'a pas cessé d'être l'objet des aimables attentions du vieux Procureur gêné-

rai des Observantins, qui depuis nous aborde en souriant de son plus gracieux sourire dans sa longue barbe blanche; enfin hier à San Pietro in Montorio, un capucin à qui nous demandions notre route lui a offert un bouquet de roses. En un mot ce serait de quoi trembler si la vertu ici n'égalait la courtoisie.

Les dix jours que nous venons de passer à Rome n'auront été qu'un rêve. Ce que nous avons vu et fait en si peu de temps semble incroyable, et cependant nous nous en allons avec la conviction qu'il eût fallu dix jours de plus pour utiliser notre présence, dans l'intérêt de mes études. Depuis avanthier seulement il m'a été possible de voir quelquesuns de ceux avec lesquels il m'importait d'établir des relations, et déjà nous sommes accablés de bontés, de prévenances. Si le devoir d'être à mon poste nous empêche de répondre à tant d'avances aussi douces que respectables, au moins emportons-nous des souvenirs qui nous consolent, et suffiraient à eux seuls pour honorer et charmer la vie. Nous n'oublierons jamais l'heure solennelle où le Souverain Pontife, après nous avoir fait asseoir et longuement causé avec Amélie et moi, étendit ses mains vénérées et bénit avec nous notre famille absente. Nous nous rappellerons aussi le patriarcal accueil du cardinal Pacca dont le front octogénaire

a essuyé sans jamais fléchir toutes les tempêtes politiques et religieuses des derniers temps. Nous avons vu et entendu le cardinal Mezzofante dont les anciens auraient fait un dieu, et dont Dieu fera sans doute un saint. Mais surtout ce n'est pas impunément qu'on s'agenouille aux tombeaux des Saints-Apôtres, et qu'on prie à deux devant la simple dalle qui couvre les restes de saint Pierre : ce n'est pas en vain qu'on descend aux catacombes et qu'on descend, pour ainsi dire, dans les entrailles de Rome catholique. Ce que le voyage de Sicile était pour l'antiquité, le séjour de Rome l'est encore davantage pour l'intelligence du christianisme. Je sens une nouvelle vie circuler dans ma pensée, et mes idées, un peu épuisées par un épanchement précoce, se ranimer et s'élendre...

A M. LALLIER

Paris, 2 janvier 1842.

Mon cher ami,

Il faut que je vienne vous souhaiter la bonne année. Après une si longue absence, il est temps de donner signe de vie et de renouer une correspondance qui est un de mes plus chers plaisirs. D'ailleurs on dit que vous vous plaignez de mon silence prolongé, et je veux le rompre, ne fût-ce que pour un petit nombre de lignes ; elles suffiront à vous prouver qu'on ne vous oublie pas.

Depuis ma dernière lettre, j'ai passé par bien des vicissitudes; on m'a envoyé aux eaux minérales d'Allevard dans l'Isère, où nous sommes demeurés un peu plus d'un mois. C'est un pays magnifique, sur les premières rampes des Alpes, au milieu de toutes les grandeurs d'une nature gigantesque. La beauté du séjour, la salubrité de l'exercice et la douceur infinie des soins que je recevais m'ont fait un grand bien; après, nous avons été chercher un auirc soleil et d'autres cieux.

De là, ce voyage d'Italie dont vous avez sans doute ouï parler. Nous avons revu Rome, et elle a été pour moi si bonne et si hospitalière, que j'en suis tout pénétré de reconnaissance. Toutes les facilités m'ont été données pour voir les hommes et les choses. Nous avons obtenu une audience du souverain Pontife qui a reçu madame Ozanam le plus gracieusement du monde, et s'est entretenu longuement avec nous. Il nous a paru simple et affectueux comme tous les voyageurs le disent, et savant, éclairé, animé dans sa conversation, beaucoup plus qu'on ne le dit. Quelle majesté sous cette triple couronne de sacerdoce, de vieillesse et de vertu !

Le plus aimable accueil nous attendait aussi chez le vénérable cardinal Pacca, et chez les cardinaux Maï et Mezzofante, ces deux lumières de la science et de la foi. J'ai vu le père Ventura, l'un des plus hardis philosophes de l'Italie moderne. II y avait là aussi M. l'abbé Gerbet, et M. de Gazalès qui vient de prendre les quatre ordres mineurs, et qui, instruit aux meilleures écoles de la théologie catholique, permet d'espérer en France un savant écrivain ecclésiastique de plus.

Du reste, notre passage à Rome était surtout un pèlerinage pour nous : d'abord nous avons accompli la visite des sept basiliques à laquelle sont atta-

chées les grandes indulgences, et nous avons eu le bonheur de communier au tombeau de saint Pierre. Il nous a été permis de parcourir les Catacombes, non seulement dans les parties qui sont ouvertes aux curieux, mais dans celles où l'on fouille. Là, des chapelles du troisième siècle conservent encore tous les souvenirs de la persécution : l'autel clandestin, le siège sur lequel plus d'une fois fut massacré le prêtre au milieu des mystères, les peintures symboliques de Daniel dans la fosse, des trois enfants dans la fournaise, de la colombe de l'arche, du bon pasteur, qui consolaient l'espérance défaillante des proscrits.

En même temps que nous allions étudier le christianisme dans son douloureux berceau, nous le contemplions aussi dans sa splendeur et dans sa gloire. C'est ainsi que j'ai exploré le Vatican, non comme une agrégation fortuite d'édifices dissemblables, mais comme un monument superbe où un seul esprit règne et domine au milieu de la variété de ses créations. Les musées précieux qu'il renferme, ce peuple de statues païennes rassemblées dans ses salles, c'est le cortège de captifs qui accompagne le triomphe. Les peintures qui revêtent ses murailles sont les titres ineffaçables de la victoire, ce sont des séries de fresques historiques, rattachant à l'unité de l'Église tous les temps, et

toutes les choses humaines. La coupole de Saint- Pierre enfin, c'est le diadème de la papauté suspendu entre la terre et le ciel. Des mers qui baignent la côte d'Italie, on aperçoit en passant ce dôme colossal. D'autres fois, du haut des collines voisines on voit le soleil se coucher derrière lui : emblème admirable de cette institution que nous voyons toujours debout et immobile, tandis que nous passons sur les flots du temps, et sur laquelle se couchera encore le dernier soleil de l'humanité.

Gomme dans un voyage il faut toujours un peu de désappointement, c'est à Naples que j'ai eu le mien. Sans doule j'y ai trouvé un ciel admirable une végétation réunissant la fraîcheur du Nord avec la vigueur du Midi; j'ai connu ces extases auxquelles nul voyageur n'échappe en face de la baie, d'une mer étincelante, qu'étreignent entre leurs bras des rivages pittoresques; des îles semées comme à dessein pour le plaisir des yeux terminent la perspective, tandis que d'un côté s'élèvent la forme pyramidale du Vésuve couronnée d'un nuage d'éternelle fumée. Sans doute j'ai visité des lieux consacrés par les plus grandes scènes de l'histoire : ceux où débarqua saint Paul, où expira Tibère, où périt Agrippine, où repose Virgile, où saint Thomas d'Aquin enseigna, où tomba la tetc de Conradin. Mais ces souvenirs ne sont pas environnés d'un culte pieux.

AXNÉE 18*2. 469

Le musée Bourbon, l'un des plus riches du monde, •est tenu -comme une boutique de curiosités sous la garde de mercenaires inintelligents. Les ruines de Pompéï qui, par la petitesse de leurs proportions, trompent déjà l'attente, désoient encore par leur abandon, par l'avarice <q.ui retarde les fouilles, et par la rapacité -qui en détourne les plus beaux produits. Avec cela des mœurs cor ro.ra pues; un peuple criard, servile et voleur, de hautes classes générale ment vo-Ltairiennes, et un gouvernement de despotisme absolu.

Mais d'autres jouissances nous étaient réservées à Amalfi, la plus ancienne des républiques maritimes d'Italie; au monastère de la Gava, où, sous la crosse tutéiairede saint Benoit, se conserve un dépôt de trente mille diplômes; à Pestum enfin, où l'antiquité grecque se montre tout à coup dans sa majesté première, représentée par trois temples parfaitement intacts; mais je l'ai retrouvée encore plus imposante en Sicile.

Je voudrais avoir le temps et le talentnécessaires pour écrire quelque part un peu des impressions que m'ont fait éprouver des antiquités d'un autre genre, celle du christianisme dans cette île célèbre. Là, à Syracuse, au milieu de cette in exprimable dévastation qui n'a pas laissé jierre sur pierre, s'ouvrent des catacombes où vint s'abailer aussi 3a foi

LETTUT.S. — I. "21

naissante. On y trouve les pierres tumulaires des confesseurs et des martyrs, et au bout des longs et sombres corridors une basilique tout entière, probablement du second siècle, en forme de croix, l'autel, les images sacrées, la chaire où s'assit saint Martin, premier évêque ordonné par saint Pierre, la colonne où on l'attacha pour mourir, et le tombeau qui reçut ses dépouilles.

Je ne finirais pas de vous conter. Si vous voulez de longs récits, venez nous voir, vous aurez la preuve que la gorge de votre ami est rétablie. Ou plutôt je céderai la parole à madame Ozanam, et vous verrez que j'étais heureux d'avoir une si aimable compagne. Venez, on désire beaucoup vous connaître; en attendant, veuillez présenter mes respects à madame Lallier, et déposer de ma part un baiser paternel sur le front de votre enfant. Donnezmoi à votre tour de longues nouvelles, et rendezmoi causerie pour causerie.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

Après ce grand et beau voyage d'Italie, Ozanam revint avec sa jeune femme s'établir à Paris. Il y reprit bientôt cette vie d'études et de bonnes œuvres qui ne fut jamais plus féconde que dans les années qui suivirent.

La foule se pressait à son cours, tout ce qu'il entreprenait allait à souhait; enfin il était heureux.

« Ce point si envié de l'assiette dans le succès, qui est presque toujours le signal d'une transformation égoïste dans le cœur de l'homme, avait laissé Ozanam tel qu'il était, dit le Père Lacordaire. On l'eût pris encore, allant à sa chaire de Sorbonne, pour un simple étudiant. Sa tenue n'avait pas changé son regard était honnête et doux; il lisait volontiers en chemin, mais sans que l'application l'empêchât de voir les marques de sympathie dont il était l'objet, et il rendait toujours en honneurs plus qu'on ne lui avait accordé. Pendant vingt ans que je l'ai connu, je l'ai vu troublé, indigné, mais sans qu'il m'ait été possible d'y découvrir jamais l'ombre de hauteur ou d'affectation, ce qui est le signe certain d'une âme plus grande que la fortune et qui voit Dieu constamment. *

Page 1