AU PROFIT DES BLESSÉS
Dans un siècle comme le nôtre, ou plutôt comme tous les siècles possibles, où chacun vise à l'originalité; où, dans la clameur universelle qui proclame à tout moment ce qu'elle appelle les besoins du temps, chacun s'écrie : « C'est moi! c'est moi qui l'ai trouvé; » et, tandis que l'esprit humain s'en va tombant d'une ornière dans une autre, bien digne d'être comparé par Luther à un paysan ivre qu'on ne peut placer d'équilibre sur son cheval et qui chavire de droite si on le relève de gauche ; il est bien doux, bien précieux pour le petit nombre de gens tranquilles qui ne voient les
choses ni à travers des verres de couleur, ni en fermant les yeux à moitié et en jurant sur Vauto-da-fe; il est bien doux, disons-nous, de voir tout d'un coup revenir et reparaître de vieux chefs-d'œuvre enfouis, et pour ainsi dire mûris dans l'ombre; ouvrages aussi étrangers aux idées et aux systèmes du jour qu'un homme débarqué hier de l'Amérique; faits non avec de l'art, comme on dit à présent, mais avec le cœur; ouvrages simples, sans modèle, non sans imitateur il est vrai, mais du moins sans affectation de style ni d'originalité.
Qu'est M. Gros? est-ce un classique, un romantique, un Florentin comme celui-ci, un raphaélien comme celui-là, un Vénitien comme tel autre? Qu'est son tableau? est-ce une prétention, un système, une compilation? C'est Bonaparte et les pestiférés, rien de plus; c'est la nature, vivante, terrible, majestueuse, superbe. Il a vu son héros, il a emporté dans sa pensée cette tête sévère jusqu'au pied de sa toile; il a trempé son pinceau dans les couleurs ardentes d'un ciel empoisonné; il a peint comme Homère chantait.
Nous ne craignons pas d'être accusés de partialité, en disant qu'aucun ouvrage de l'école française n'est supérieur à ces trois toiles magnifiques. Comme autrefois Voltaire, comme Goethe maintenant, le peintre (jiii les a produites peut se vanter d'assister vivant au jugenient (h; la j)Ostérité. Ce qu'elle considère, c'est l'œuvre, non l'ouvrier; et les tableaux doni nous parlons sont