‹ Œuvres complètes de Alfred de MussetChapitre 37 sur 66 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

La Ferlé-sous-Jouarre, 5 mai 18~)7.

MoiN CHER Monsieur,

Que les dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux! Polémon fut un aimable homme, et l'un des plus mauvais sujets de la quatrevingt-dix-neuvième olympiade. Il sortait un matin, au lever du soleil, de chez une belle dame d'Athènes; ses vêtements étaient en désordre, sa poitrine et ses bras nus; une couronne de fleurs fanées lui pendait sur l'oreille, et comme d'une part il avait soupe fort tard, et que d'une autre il marchait sur les courroies de ses brodequins mal attachés, il allait passablen^iCnt de travers. En cet état, il vint à passer devant l'école du })hilosophe Xénocrate, qui était ouverte; je ne sais s'il la prit pour un cabaret, mais le fait est qu'il y entra, s'assit, regarda les assistants sous le nez, et se permit même quelques plaisanteries. Xénocrate, qui était en chaire, perdit d'abord le fil de ses idées. Il avait, dit l'histoire, l'inlelligence lente et pesante, et Platon le C()m])arait à im âne auquel il fallait l'éperon, pour ne

pas dire le bâton; lui-même se comparait à un vase dont le cou était étroit ; recevant avec peine, mais gardant bien. Aristote le comparait encore à autre chose, à un cheval, je crois, mais peu importe. Xénocrale donc, qui avait les mœurs dures et l'extérieur rebulant, et qui parlait dans ce moment-là des nombres impairs et des monades, resta coi pendant cinq minutes. Le regard aviné de l'adolescent l'avait fait rougir dans sa barbe longue. Mais, après quelques efforts, quittant le sujet qu'il avait entamé, il se mit à parler tout à coup de la modestie et de la tempérance. C'était, à vrai dire, son fort que ce chapitre, et certes il y devait faire merveille, lui que Phryné ne put dégourdir. 11 parla donc, lit le portrait du vice dont le modèle posait devant lui, peignit d'abord les voluptés grossières et leur inévitable fin, le cœur usé, l'imagination flétrie, les regrets, le dégoût, les insomnies; puis, changeant de ton, il vanta la sagesse, fit entrer ses auditeurs dans la maison et dans le cœur d'un homme sobre, montra Teau pure sur sa table, la santé sur ses joues, la gaieté dans son cœur, le calme dans sa raison, et toutes les richesses d'une vie honnête; cependant Polémon se taisait, regardait en l'air, puis écoutait, et à mesure que Xénocrate parlait, prenait une posture plus décente. Il ramena peu à peu ses brassons son manteau, se baissa, rajusta sa chaussure, enfin il se leva tout droit et jeta sa couronne. De ce jour- là il renonça au vin, au jeu, et presque à sa maîtresse; du moins professa^t-il la vie

la plus aiislore, et, rcliiv dans un pelil jardin, six mois après il étail aussi sobre qu'il avait passé pour ivrogne. Sa fermeté devint telle que, mordu à la jambe par un chien (enragé, dit-on, mais ce n'est pas sûr), il ne voulut jamais convenir que cela lui fît le moindre mal. 11 parla à son tour des monades et des nombres impairs, de la divinité mâle et de la femelle, forma Zenon, Cratès le stoïcien, Arcésilas et Crantor, qui écrivit un traité de Ludu; après quoi il mourut pbthisique, mais fort vieux et fort honoré.

Que pensez-vous, monsieur, de cette histoire? Je l'ai toujours aimée, et Cotonet aussi, non à cause de l'exemple, dont on peut disputer; mais de pareils traits peignent un monde. Ne vous scmble-t-il pas d'abord que l'affaire n'a pu se passer qu'en Grèce, et qu'à Athènes, et qu'en ce temps-là? Car il ne s'agit pas, notez bien, d'une conversion par la grâce de Dieu, à la manière chrétienne, excellente d'ailleurs, mais où il y a miracle, et c'est autre chose. Il ne s'agit que d'un simple discours d'un citoyen à un autre citoyen. Et n'y a-t-il pas dans cette rencontre, dans cet accoutrement de Polémon, dans cetle apostrophe de Xénocrate, dans ce coup de théâtre enfin, je ne sais quoi d'antique et d'archigrec? Prenez donc la peine d'en faire autant à l'époque où nous sommes, si vous croyez que ce soit possible. Menez à un cours de la Sorbonne un homme qui sort de chez sa maîtresse, en l'année 1857. Combien de nous, en pareil cas, bailleraient là où Polémon

LKTTUKS DE DUl'L'lS ET COTOISET. 'llô

rattachait sa veste, et à l'instant on il jela ses roses, hélas! monsieur, combien dormiraient !

Mais je suppose que quelqu'un de nous fasse l'action de Polémon, fût-ce à Notre-Dame, il le peut, s'il le veut; dites-moi pourquoi vous poufferiez de rire, et moi aussi, et peut-être le cure? Et pourquoi donc, en lisant l'histoire grecque, ne riez-vous pas de Polémon? Tout au contraire, vous le comprenez (blamez-le ou approuvez-le, peu importe); mais enfin vous admettez le fiiit comme vrai, comme simple, comme énergique.

Supposons encore, et, retranchant les détails, allons au résultat : c'est un garnement qui se range; ceci est vrai de tout temps, et probablement il avait des dettes. Il vend ses chevaux, loue une mansarde, et le voilà bouquinant sur les quais. Qui le remarquera aujourd'hui? Oui, à Paris, se souciera une heure d'une conversion qui fut, à Athènes, un événement? Qui prendra exemple sur le converti? Quel compagnon de ses plaisirs passes va-t-il sermonner et convaincre? Son petit frère ne l'é coûtera pas. Où tiendra- t-il école, et qui ira l'y voir? Ce qu'il a fait est sage, et on en convient; il n'a qu'à en parler pour n'êtie plus qu'un sot.

Pourquoi cela? INotre conte ne renferme ni intervention divine, ni circonstance réellement extraordinaire; il n'est qu'humain, et il a été vrai, et il serait absurde aujourd'hui Pourquoi a-t-il été possible? Parce qu'il y avait à Athènes presque autant de philosophes que de courtisanes, et des courtisanes philosophes, et beau-

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