SCÈNE VI
BRABANTIO et RODRIGO paraissent avec des Magistrats et un grand nombre de Serviteurs qui les éclairent.
YAGO
C'est bien lui, cette fois, général, le voici.
OTHELLO leur crie.
Arrêtez ! restez là !
RODRIGO
Bah ! quelques pas encore.
Si vous le permettez. Monseigneur, c'est le More.
BRABANTIO
Tombez sur lui, le traître! et main-forte à la loi. Les deux partis mettent Vépée à la main.
YAGO
Ah! Rodrigo, c'est vous! eh bien, de vous à moi!
OTHELLO
Tout beau, messieurs! rentrez vos brillantes épées; Du brouillard de la nuit elles seront trempées. Cela peut les ternir. — Seigneur, vos cheveux blancs Commandent mieux ici que ces moyens sanglants.
BRABANTIO
Qu'as-tu fait de ma fille, ô ravisseur infâme?
Par quel enchantement as-tu troublé son âme?
Dis-nous quel maléfice et quel secret poison
Ont à ta destinée enchaîné sa raison?
Car j'en appelle à tous, j'appelle en témoignage
L'univers. Qui croirait qu'un pareil mariage
Eût jamais engagé le cœur de mon enfant
Si jeune et si jolie, heureuse et triomphant
De la séduction des nobles de Venise;
Qu'à moins de sortilège, elle se fût éprise
D'un barbare, et qu'elle eût sur son sein profané
Pressé le sein hideux d'un monstre basané?
— Moi, je viens t'arrêter, comme exerçant dans l'ombre
Un art proscrit, jetant un charme impur et sombre,
Corrompant l'innocence, auteur d'un attentat
De magie, et dès lors en horreur à l'Etat.
OTHELLO, calme et souriant.
Allons, je le veux bien, même je le demande ;
Qu'on m'arrête! Où faut-il, seigneur, que je me rende?
BRABANTIO
En prison, jusqu'au jour que les lois ont prescrit, Où l'on pourra t'en voir sortir mort ou proscrit.
OTHELLO
Je consens de grand cœur à tout; mais que ferai-je? Le Doge et le Sénat m'attendent; ce cortège Vient à moi de leur part.