ACTE I, SCENE VIII I IQ
A Othello.
Nous vous estimons tous, General; cependant que lui répondrez-vous?
OTHELLO; z7 salue avec respect et pa?^le avec calme.
Très graves, très puissants seigneurs, mes nobles maîtres,
Réservez la rigueur de vos lois pour vos traîtres.
Moi, que j'aie enlevé la fille du vieillard!
C'est vrai. — Je vous dis là mon offense, sans fard,
Sans voile. — Il est aussi très vrai qu'elle est ma femme;
Voilà tout. — Je suis rude, et Je n'ai pas dans l'âme
Des paroles de paix ; je suis né dans les camps ;
Et depuis que ces bras frappent... j'avais sept ans,...
Sous la tente mes nuits se passèrent entières.
Hormis pendant le cours des neuf lunes dernières.
Aussi, dans l'univers n'ayant qu'un intérêt,
J'aurais bien peu de chose à dire qui n'eût trait
A des combats, des faits de bravoure à la guerre. —
En faisant mon récit, je ne l'ornerai guère;
Mais pourtant vous saurez par quel philtre puissant
(Comme il dit) j'ai régné sur ce cœur innocent.
BRABANTIO
Hélas! c'est une enfant si douce et si timide. Seigneurs, qu'un mouvement, qu'un geste trop rapide. Que le moindre sourire à son âge échappé La couvre de rougeur. — Et me croire trompé ! Croire que, sans l'effort d'une puissance occulte, Elle ait payé mes soins paternels par l'insulte! C'est impossible!
120 LEMOREDEVENISE
OTHELLO
Eh bien, seigneurs, permettez-nous De la faire paraître un instant devant vous. Son père jugera lui-même s'il s'abuse : Je me livre à la mort si son aveu m'accuse.
LE DOGE
Que Desdemona vienne elle-même au palais! Que plusieurs officiers partent!
OTHELLO
Conduisez-les, Yago ! vous connaissez sa nouvelle demeure; Dites-lui qu'au Sénat il faut venir sur l'heure.
Le Doge fait un geste ^ et des officiers vont la chercher, Yago sort avec eux après avoir fait un signe d'intelligence à Rodrigo, qui s'évade et le suit.
En l'attendant, seigneurs, aussi sincèrement Que l'on confesse au Ciel un secret sentiment, Je vais vous exposer comment la jeune femme A reçu mon amour et m'a livré son âme.
Parlez.
OTHELLO
Son père alors m'aimait et, très souvent. M'invitait; nous parlions de ma vie, en suivant Par année et par jour les sièges, les batailles, Les désastres sur mer, les vastes funérailles
Où je m'étais trouvé; je parcourais les temps
De mes plus grands périls, et ces rudes instants
Où la mort en passant nous effleure la tête;
Je lui disais comment je devins la conquête
D'un barbare ennemi, comment je fus vendu,
Racheté, voyageur dans un pays perdu;
Je disais le caprice et la fureur des ondes.
Les détours souterrains des cavernes profondes,
EtTennui du désert, et l'orgueil de ces monts
Qui suspendent au ciel les neiges de leurs fronts *;
Caravane aux lieux saints, dangers, science ou gloire,
Tout ce qui dans ma vie est digne de mémoire. —
Parfois Desdemona, d'un air triste et touché,
Venait entre nous deux s'asseoir, le front penché.
Aux serviteurs nombreux portait vite un message.
Puis revenait plus vite encor. Son beau visage
Pâlissait en prêtant l'oreille à mes propos.
Je l'avais remarqué. Dans un jour de repos.
Elle se trouvait seule et me fit la prière
De lui redire encor l'histoire tout entière.
Je voyais, en parlant, des larmes dans ses yeux,
Et, lorsque je me tus, les élevant aux cieux,
Elle rougit et dit : que ce voyage étrange
Etait touchant! et puis ajouta : qu'en échange
D'un tel récit, son cœur donnerait de l'amour
Si quelqu'un en faisait un pareil quelque jour.
Je pus à cet aveu parler sans crime extrême.
Pour mes périls passés elle m'aima; de même,