ACTE I, SCÈNE IX
Et, si sa voix confesse au Sénat qu'elle Taime, Plus de reproche ensuite à l'homme ; sur ma foi, Je renonce à ma plainte.
A sa fille.
Approchez; dites-moi Lequel de nous a droit à votre obéissance.
DESDEMONA, passaut à la droite d'Othello, comme soies son égide.
Je vois ici, mon père, une double puissance;
Mon éducation et ma vie ont été
Votre bien Jusqu'ici; mais, à la vérité,
Je n'avais d'autre nom encor que votre fille ;
Je suis femme à présent et, dans votre famille,
J'amène mon mari. Vous le voyez. Autant
Ma mère vous montra jadis de dévoûment,
Autant j'en dois au More, à mon seigneur et maître.
BRAB ANTIO.
Que Dieu soit avec vous! J'ai fini. Donnez l'être A de pareils enfants. Mieux vaut les adopter! More, approche. Je vais, non sans le regretter, Te donner celle-ci, que de toute mon âme J'aurais voulu sauver et ne pas voir ta femme, Heureux de rester seul.
A sa fille.
Je sens trop tard le prix Des rigueurs, ton départ me l'a trop bien appris! Aux affaires d'État, seigneur!
LE DOGE
C'est une injure Qui peut se pardonner.
BRABANTio s'ussîed en grommelant.
Seigneur, je vous conjure, Aux affaires d'État! Verriez-vous d'un bon œil Le Turc vous prendre Chypre ? Hélas ! un noble orgueil Souffre d'un froid avis donné dans la misère. Les conseils ne sont pas moins pesants pour un père Que ne l'est sa douleur. Les consolations, Les maximes qu'on Jette à nos afflictions. Appareil à tout mal, baume à toute blessure. N'ont Jamais du chagrin adouci la morsure; Que le cœur brisé saigne et guérisse en repos, Et non par des discours, mots nuls, vides propos! Aux affaires d'État!
LE DOGE
Une importante place Peut nous être enlevée, et le Turc la menace; C'est ce qui nous occupe. Othello, vous savez Que Chypre a des remparts faibles, mal préservés. Sans vaisseaux. A l'armer que tout votre art s'applique. L'île a de bons chefs; mais l'opinion publique. Souveraine maîtresse en ces événements, Vous a nommé d'après nos communs sentiments.
OTHELLO
Magnifiques seigneurs, depuis longues années,
L'habitude, qui peut tout sur nos destinées,
M'a fait trouver partout, dans les camps et sur mer,
Un sommeil de soldat, aussi dur que le fer.
A votre ordre. Je sens l'ardeur de ma Jeunesse.
Renaissent les travaux! que le péril renaisse!
J'entreprends votre guerre et ne demande rien
Qu'un sort digne du rang de ma femme et du mien
Elle peut, s'il vous plaît, demeurer chez son père.
BRABANTIO
Je ne veux pas. ^
OTHELLO
Ni moi.
DESDEMONA
Ni moi, seigneur. J'espère Obtenir de vous tous la faveur de choisir. Je ne goûterais pas le pénible loisir D'habiter chez mon père et dans une demeure Où d'amers souvenirs renaîtraient à toute heure Les orages du sort que J'ai couru chercher Ont bien assez prouvé qu'Othello m'était cher. Mais qu'ai-Je aimé dans lui? Sa grandeur valeureuse, Sa gloire; aussi, seigneurs. Je serai moins heureuse Si l'on doit me ravir l'aspect victorieux Des honneurs dont l'éclat est l'amour de mes yeux; Etant vouée à lui. Je le suis à la guerre; Je me sens courageuse autant qu'il me rend fîère, Et rester, c'est languir dans un pesant ennui;
En saluant profondément.
Seigneurs, permettez-moi de partir avec lui.
OTHELLO
Allez aux voix, seigneurs, sur sa simple demande; Je viens m'y joindre, afin que le Sénat s'y rende, Non dans un intérêt d'amour, mais pour montrer Que dans tous ses désirs son mari veut entrer. Je n'en suis pas moins tout aux ordres de Venise.
Elle vous ckarge seul d'une vaste entreprise : Que Desdemona reste ou s'embarque avec vous, Décidez-le et partez; il est urgent pour nous Que ce soit cette nuit.
DESDEMONA
Cette nuit?
LE DOGE
Oui.
OTHELLO
N'importe!
— Que votre volonté sur notre amour l'emporte; Je pars. Un officier plein d'honneur et de foi, Yago, l'amènera quelques jours après moi.
LE DOGE
Je suis content.
A Brabantio.
Pour vous, seigneur, veuillez m'entendre.