III® SIÈCLE
Des temps qui ne sont plus écoute2 une histoire. Les méchants ont parfois leur châtiment notoire
Tel le barde Rî-Wall. Depuis quinze cents ans, Sa mort fait chaque hiver rire nos paysans, Lorsque le vent du soir au dehors se déchaîne Et qu'au fond du foyer brille un grand feu de chêne.
Quand Rî-Wall le rimeur disparut tout à coup Dans la fosse où déjà s'était pris un vieux loup, Devant ces blanches dents, devant ces yeux de braise, Le barde au pied boiteux n'était guère à son aise.
Lui qui raillait toujours, certe il ne raillait plus ; Et dans son coin, le loup tout piteux et confus. Ses poils bruns hérissés et sa langue bavante. Épouvanté, tâchait d'inspirer l'épouvante.
Tous deux se regardaient : « Hélas! pensait Rî-Wall, Avec ce compagnon il doit m'arriver mal I Et ce mal, juste ciel, vient sur moi par votre ordre! Oui, je serai mordu, moi toujours prêt à mordre :
« Que j'échappe, et je prends la douceur des ramiers! Sur les galants balcons, sur les nobles cimiers. Je roucoule! et mes chants, lais, virelais, ballades. Plus que tes vers mielleux, ô Roz-Venn, seront fades. »
Même ici son humeur maligne le poussait.
Mais le loup lentement, lentement avançait;
Rî-Wall sentait déjà son haleine de flamme :
Et point d'arme,, grands dieux I un bâton, une lame!...
Une arme qu'un nœuid'or suspendait à son cou. Le barde l'entendit résonner tout à coup :
La harpe dont la voix peut adoucir les bêtes, Éteindre l'incendie et calmer les tempêtes !
(( Toi qui dans son palais fis trembler plus d'un roi, harpe redoutable I ô mère de l'effroi I Ici, fais sans aigreur sonner la triple corde : Harpe, sois aujourd'hui mère de la concorde ! »
Et du 'son le plus clair d'un doigt léger tiré, La harpe obéissante a doucement vibré, Et toujours murmuraient les notes argentines Comme au matin la brise entre des églantines ;
Et la bête, soumise au charme caressant.
Recule, puis se couche et clôt ses yeux de^sang; Mais qu'un instant la harpe elle-même sommeille, La bête menaçante en sursaut se réveille.
Alors le malheureux jette un peu de son pain Au monstre dont les dents s'allongent par la faim ; Puis il -reprend son arme, et l'instrument sonore Sous les savantes mains de s'animer encore.
Ainsi durant trois jours, ainsi durant trois nuits. Des pâtres attirés par ces étranges bruits.
Et les serfs, les seigneurs, des clercs, plus d'une dame Que le malin rimeur avait blessés dAs l'âme.
Sur la fosse penchés, disaient : « Salut, Rî-Wall ! Lequel sera mangé, le barde ou l'animal ?»
Et la troupe partait en riant, et leur rire Du sombre patient aigrissait le martyre.
Seul, Roz-Venn le chanteur vit dl'un œil de pitié Celui dont il sentit souvent l'inimitié :
a Prenez, lui cria-t-il, le bout de mon écharpe I » Mais le barde expirait tout sanglant sur sa harpe.
La fosse fut comblée, et la main dans la main, Dames, clercs et seigneurs chantaient le lendemain : « Rî-Wall est chez les morts, que l'enfer lui pardonne ! Rî-Wall chez les vivants ne mordra plus personne. »
Assis dans son foyer, les pieds sur le tison,
Yoilà ce que contait un« vieux chef de maison.
Il reprit : « Fuyez donc, mes enfants, la satire;
Mais aimez la galté sans fiel, aimez le rire.
Tel qu'il brille à cette heure, Héléna, dans vos yeux : ,
La gatté d'un bon cœur rend tous les cœurs joyeux* »