‹ Œuvres complètes de Auguste Brizeux. Précédées d'une noticeChapitre 264 sur 268 · LA GITE · texte numérisé non relu

LA GITE

La seconde sonrce de la Poésie est en noas-mêmes. — Paris. — Dans la cit($ surtout se développent les diverses affections de TAme. — Genres divers qui les expriment. — La satire. — Une élégie. — évocation d*an drame. — De la comédie d'après Molière.

Ajoutons une corde au divin instrument!

fils de la Nature I esprit doux, cœur aimant,

Nous sommes dans Paris, Paris la grande ville,

Immense tourbillon où la foule servile

Est mêlée à la foule ivre de liberté,

Où l'irréligion touche la piété.

Ici tout se confond : le sacré, le profane ;

La sœur de charité, l'impure courtisane ;

La pauvreté honteuse et le luxe insolent.

La médiocrité marche sur le talent;

Le génie épuisé, pâle, à bout de ressource,

Meurt, tandis qu'un pervers sort enflé de la Bourse...

Dût ton cœur se briser, poëte, cependant

Il faudra te plonger au fond du gouffre ardent,

Comme Dante, il faudra dans cet enfer descendre :

Va vivre dans le feu, nouvelle salamandre I

Satire, jette ici tes austères leçons !

Ah I si les murs s'ouvraient de toutes ces maisons.

Par les brumeuses nuits, par les sombres novembres,

Des cris de désespoir viendraient de bien des chambres !

Juste indignation, éclate! Nuit et jour.

Heurte au seuil des palais, hante le carrefour ;

Tes tablettes en main, comme un censeur antique,

Va partout relever la morale publique.

Et punir les forfaits, et venger les malheurs.

Que l'Élégie aussi laisse cculer ses pleurs I

Lorsque sa brave sœur, l'œil en feu, se courrouce.

Elle arrive à pas lents, mélancolique et douce.

Plaignant les maux soufferts, consolant l'amitié.

Et versant dans les cœurs endurcis la pitié.

Mais sous les noirs cyprès, toujours, sainte Élégie,

Ta paupière n'est pas de pleurs amers rougie.

Un enfant inconnu, perdu dans la cité.

Ainsi nous raconta ses belles nuits d'été.

Poëte, il avait fait de sa vie un poëme.

Marne, en suivant tes eaut, il rêvait sur lui-môme.

Vous l'avez vu souvent, fermes de Bagnolet,

Dans vos crèches, heureux de s'abreuver de lait.

Pleurer sur un roman au bord d'une fontaine,

Puis à regret marcher vers la ville lointaine ;

Pourtant l'humble rimeur, dans Paris endormi,

Savait (lisons ses vers) retrouver un ami : •

« Il chante tous les soirs, prisonnier dans sa cage.

Gomme libre il aurait charmé le vert bociige ;

Prêt au moindre danger à reprendre son vol,

11 chante à plein gosier, le fervent rossignol !

Dès que le bruit roulant des dernières voitures

S'éloigne, que, fermant partout leurs devantures,

Les marchands fatigués vont chercher le repos,

Lorsque des grands hôtels les lourds battants soîit clos,

Lui d'emplir les maisons, les places, les arcades.

De ses traits cadencés, de ses longues roulades !

Et moi qui m'en reviens, solitaire chanteur.

Murmurant les accords échappés de mon cœur,

Je m'arrête pensif devant cette fenêtre,

Et, les yeux vers le del, j'écoute le doux être ; Au milieu de Paris je retrouve les bois, Et comme d'un grand maître en applaudit la voix, Souvent je dis : « Bravo I bravo I mon noble frère ! » Alors c'est un silence ; et plus forte et plus fière, La gorge s'enfle, éclate, et mille effusions Font jaillir le torrent des modulations...

Ainsi, quand la cité sommeille taciturne.

S'éveille entre nous deux le rendez-vous nocturne ; Le poëte revient près de l'oiseau captif ; Il rêve et s'attendrit à son accent plaintif, L'honore, le console, et bien des fois lui-môme Il rentre consolé par ce chanteur qu'il aime. Oh ! si vous découvrez quelque barde ignoré.

Et qui seul, à l'écart, chante en désespéré, Penseur, arrêtez-vous, et dites sur la route : II est dans le silence une âme qui t' écoute. »

Gomme les grands déserts ont plus d'une oasis,

Paris a donc lui-même un abri pour ses fils.

Où leurs larmes parfois s'épanchent moins amères.

Où ceux qui sont en proie aux fiévreuses chimères

De la gloire naissante et des jeunes amours

Trouvent, non sans douceur, l'oubli des mauvais jours;

Et, grâce à l'art des vers, là leurs mélancolies

Par des cœurs éprouvés se sentent accueillies.

Mais entends-tu gémir les tragiques douleurs ? L'homme, hélas! n'est jamais sans un sujet de pleurs. Nous voici parvenus sur la place publique...

Dans un marais de sang ici la France antique Disparut ! Un roi saint, son épouse, sa sœur. Un poëte au cœur d'or, généreux défenseur.

Et de saints magistrats, et des prêtres sublimes,

Des femmes, des vieillards, et cent mille victimes I

Une pierre a couvert le hideux échafaud,

Mais le sang fume encore, il bout, il parle haut.

sombre tragédie I ô drame lamentable !

Que nous font désormais les héros de la Fable,

César même et Brutus, le stoïque assassin ?

Là mourait un tvran, ici mourut un saint.

Toute une nation, justement affranchie.

Soudain ivre de sang et folle d'anarchie, •

A son brillant passé sans regret dit adieu ,

Répudiant ses mœurs, ses grands hommes, son Dieu.

Ceux qui la conduisaient dans sa nouvelle voie

De ses déchaînements les premiers sont la proie ;

Puis sous le couperet elle traîne en janvier

Celui que tout martyr aurait droit d'envier;

Aux mains de trois bourreaux, sur cette horrible place ,

On dépouille le Christ devant la populace.

Le doux Capétien, le fils de saint Louis ,

Au front loyal et pur, orné de fleurs de lis.

L'esprit haut, le cœur tendre appelé Louis Seize,

Client par qui vivront Malesherbe et de Sèze I

Mais l'hostie a changé Téchafaud en autel,

Et l'âme en pardonnant s'éleva vers le ciel.

A présent, levez-vous pour les races futures. Fleura d'une ère nouvelle, institutions pures. Libre fraternité, droit pour chacun égal :

Bien, durement acquis, répare enfin le mal I De tes palmes surtout décorant notre histoire, Emporte nos guerriers dans tes bras, ô Victoire ! Sur la place sanglante et sur le boulevard, Chants de mort, taisez- vous ! Sonne, Chant du Départ ! Hoche, Marceau, Desaix, toi, jeune Bonaparte, Soldats pauvres et nus, hommes dignes de Sparte,

Partez ! Quels noms obscurs au soleil vont surgir I Arcole, Marengo, le lointain AboukirI Ces Gaulois, les voilà de nouveau par le monde, Et le monde soumis par leur sang se féconde.

Austerlitz, léna, sur vos sillons glacés, Héroïque semence, ont germé nos pénsers!

sinistre Moscou!... Cependant, fils des Gaules, Nous sommes les premiers entrés sous tes coupoles ! Oui, le Kremlin a vu, telle Rome autrefois, Dans ses remparts sacrés arriver les Gaulois ; Il a vu, triomphant, dans sa ville enflammée. Le colosse du monde avec la Grande Armée!

Toi, poëte, voici quel hymne triomphal Tu peux mêler aux cris de ce drame fatal.

A nos fastes vivants si ton âme s'inspire, Écris d'après toi seul comme faisait Shakspeare. Aux rhéteurs de jeter dans un moule pareil Des choses que deux fois ne vit point le soleil : Parfois humble est la forme, elle est parfois hardie ; La forme sort du fond de toute tragédie ; Mais quel que soit le fond, ou profane ou sacré, Que chaque spectateur de terreur pénétré, Ou d'une pitié douce ému pour la victime, Sorte ami du malheur et détestant le crime I

A présent, par les bois de ces jardins fleuris, Achevons en causant nos courses dans Paris. Mais, poëte attristé, que ton front se relève I S'il n*a point de pavé que n'ait rougi le glaive, Paris est cependant, merveilleuse cité, La ville du plaisir et de la liberté.

Tous, 'vers ses boulevards, ses bals et ses théâtres, Du nord et du midi, s'en viennent idolâtres.

Sur l'asphalte oubliant leurs bosquets d'orangers. Leurs somptueux palais pour ces salons légers Où dans un cercle frais de femmes au teint rose On plaisante sans Fiel, avec grâce l'on cause. Mais, ville du bon goût et des charmants hivers, Que vous devez aussi rassembler de travers I Oui, c'est bien dans vos murs, au centre de l'Europe, Que devait naître un jour l'auteur du Misanthrope.

Ghutl voici son image. Ami, découvrons-nous I Sous ce front incliné quel œil profond et doux! Gomme on sent de ce cœur tout miné par la fièvre Monter un rire humain sur cette épaisse lèvre! Devant ce haut penseur découvrons-nous, ami ! Un de ses plus fervents (qui peut l'être à demi?) Assurait que, la nuit, revenant d'une fête.

Où le punch alluma sans doute un peu la tête. Il vit parler ce bronze ; abaissant le sourcil, Molière le comique, hélas! parlait ainsi :

« A mes pieds, jour et nuit, belle Muse accoudée.

Muse, consolez-moi, tant j'ai l'âme obsédée

Rien qu'à voir, comparant les jours présents aux miens,

Sous les habits nouveaux tous les vices anciens.

L'homme, le même au fond, seulement se transforme.

Cependant de quel rire inépuisable, énorme,

Tous deux nous poursuivions les travers de nos temps,

Grands seigneurs et bourgeois, et fourbes et pédants!

Car l'austère raison a pour sœur la satire,

Le méchant mis à nu s'enfuit devant le rire ;

Je le croyais du moins... je le croirais toujours...

Naïf espoir de l'art où s'épuisent nos jours !

Oui, j'ai là sous la main pour trente comédies

De mille traits mordants mes tablettes fournies.

Vicomtes et marquis, jadis tout parfumés,

Ducs, en cochers. anglais aujourd'hui transformés,

Tudieu! je vous suivrais jusqu'en vos écuries!

Les nôtres, vains, légers, tout pleins de vanteries,

Sous leurs panaches blancs et sous leurs rubans verts.

Faisaient gloire du moins de se connaître en vers;

Et parmi cent beautés aux manières exquises ,

Nous avions Sévigné, la perle des marquises,

Ninon, esprit hardi, La Fayette, esprit droit.

Et même Maintenon, qui régna près du roi.

Vraiment monsieur Jourdain, si fort que j'en plaisante.

Savait à cœur ouvert rire avec sa servante,

Ses propos avisés ne le blessaient en rien ;

Le bonhomme Ghrysale aussi s'en trouvait bien ;

Mais leurs bourgeois gourmés, leurs banquiers, hommes graves,

N'ont plus que des muets et quasi des esclaves :

« Silence, ou je vous chasse ! » Et tous d'égalité

Ensuite ils parleront et de fraternité :

Oui, pour mieux abaisser les tètes les plus hautes,

Pour agiter l'État, qui trois fois par leurs fautes

Ou par leurs trahisons croule et les laisse enfin

Tout pâles devant ceux qu'ils menaient par la faim I

Le peuple aurait aussi mes censures loyales.

Enfant du vieux Paris et des piliers des Halles,

J'ai vu le fond secret de maint noir atelier,

Et plus d'un cœur mauvais sous plus d'un tablier.

Je fais sa large part aux gènes de la vie ,

Sans jamais excuser la bassesse et l'envie.

Mais il est en tout temps des écrivains menteurs.

Comme jadis les rois, le peuple a ses flatteurs.

Ceux qui plaignent le pauvre au riche font la guerre.

Car, les devoirs du pauvre, ils n'en parlent plus guère :

Je voudrais l'éclairer par un double savoir.

En face de son droit lui montrer son devoir.

Aujourd'hui tout est piège et mensonges infàcnes ; Pour réussir, on flatte et le peuple et les femmes. Êtres purs et charmants avec qui je me plus, Isabelle, Henriette, Agnès, vous n'êtes plus! On a sous d'autres noms Philaminte et Bèlise, Puis des femmes jockeys ou quêteuses d'église; Marinette au marché ne va plus qu'en chapeau , Et s'enquiert de la rente et rêve d'un château. Oui, voilà plus d'un trait, belle Muse, ô ma mie! Que j'aimerais lancer en mainte comédie.

Et dans un style ouvert, à l'aise, copieux.

Tel que me l'a soufflé votre masque joyeux. »

De la sorte il parlait, lui le sage, l'artiste. Le grand contemplateur au rire bon et triste. (Et ces épanchements d'un passant recueillis, Par moi, nouvel écho, sont encore affaiblis. ) Ohl quel heureux poëte, héritier de Molière, Si celui qu'enseignait cette voix familière Avait su retenir le secret attrayant De l'art grave et joyeux qui corrige en riant, Chaque mot sur les mœurs, l'esprit, le caractère. Fonds qui se modifie et jamais ne s'altère, Et, vieilli, reparaît avec variété Dans ce monde mouvant qu'on appelle Cité î

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