LOUIS XIV ET COLBERT
SoMifAiRE : Développement de notre liistoire sociale du xii« siècle au xvii«. — Louis XIV gouverne personnellement, son caractère, deux parts dans son règne. — Ministère de Colbert, sa naissance roturière, son génie. — Universalité de ses plans d'administration. — Grandes ordonnances; besoin d'une longue paix. — Passion du roi pour la guerre, ses conquêtes. — Faveur croissante de Louvois , disgrâce de Colbert. — Il meurt consumé d'ennui et impopulaire. — Révocation de Tédit de Nantes. — Fautes du règne de Louis XIV. — Elles venaient toutes d'une même source. — Impression des mallieurs . publics. — Changement qu'elle amène dans les esprits. — Nature et portée de cette réaction.
Le règne de Louis XIV marque dans notre histoire le dernier terme du long travail social accompli en commun par la royauté et par les classes non nobles de la nation, travail de fusion et de subordination universelle , d'unité nationale , d'unité de pouvoir et d'uniformité administrative. Si de ce point culminant on porte le regard en arrière jusqu'aux règnes de saint Louis et de Philippe - Auguste , il semble qu'on voie se dérouler un même plan, formé
dès l'abord, et à rexécution duquel chaque siècle, depuis le xu*, a contribué pour sa part. La succession d,es temps fait apparaître une suite de rois et de ministres s'employant à cette grande œuvre, et mettant au service de la même cause tout ce qu'ils ont d'âme et de génie. On voit le peuple, pour qui ils travaillent et d'où ils tirent les éléments de leur puissance réformatrice, les devancer quelquefois de ses propres efforts, les suivre toujours, et les stimuler sans cesse par sa voix dans les états généraux , par l'opposition des compagnies judiciaires , par tout ce qu'il y avait d'organes du droit commun et de la pensée publique. C'est ainsi qu'à force de mutations progressives s'est élevée la royauté absolue, symbole de l'unité française, représentation de l'état facilement confondue avec lui. Ce régime, ennemi de la liberté aussi bien que du privilège, et dont la seconde moitié du xvu« siècle nous montre l'épanouissement splendide, la nation ne l'avait point subi, elle-même Tavait voulu résolument et avec persévérance ; quelques reproches qu'on pût lui faire au nom des droits naturels ou du droit historique , il n'était point fondé sur la force ni sur la fraude, mais accepté par la conscience de tous. Tel était le pouvoir qui, après deux ministères qu'on peut nommer de véritables règnes * , fut pris en main
4. Le ministère de Bichelieu occupe âix.-huit ans, de 1624 à 1642; et celui de Mazarin , dix-neuf ans, de 1642 à 1661.
par le fils de Louis Xm, à peine ftgé de vingt-trois ans. Le jeune prince, jusque-là étranger aux affaires, adressa, dans le premier conseil tenu par lui, cas paroles au chancelier et à ses collègues : e J'ai ré- « solu diêtre à l'avenir mon ^mîer ministre... Vous a m'aiderez de vos conseils quand je vous les deman* « derai... Je vous prie et vous ordonne , monsieur le (( chancelier, de ne rien sceller que par mes ordres;... a et vous, mes secrétah^es d'État, et vous, mcmsieur ot le surintendant des finances, je vous ordonne de ne « rien signer sans mon commandement *. » Cette déclaration renfermait une promesse de travail personnel, de travail effectif pour chaque jour; Louis XIV s'y montra fidèle durant toute sa vie , et c'est là un des traits caractéristiques et l'une des gloires de son régnée Jamais chef de nation n*eut une idée plus haute et plus sérieuse de ce que lui-même appelait énergiquement le métier de roi '. Ainsi l'exercice du pouvoir, qui,
1. Mémoires de Henri-Louis de Brienne, éd. Barrière» 4828, t. II, p. 455; Mém. de Vabhé de Cholsy, coll. Michaud, 8« série, t. Vf, p. «77, et Mém. de madame de MoitevUle, ibid., p. 586.
2. Je m'imposai pour loi de trayailler régulièrement deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois avec diverses personnes, sans «ompter les heures que je passois seul tu parUeuUer, ni le temps que ie pourrois donner extraordinairement aux affaires extraordinaires, sll en survenoit, n'y ayant pas un moment où il ne fût permis de m'en parler, pour peu qu'elles fussent pressées. (Mém. de Louis XIV adressés à son fi\s;CEuvres de Louis XIV, 1. 1, p. 20.) — Ibid., p. 49.
3. Un écrit de Louis XIV, tout entier de sa main, est intitulé : R^flexions sur le métier de roi; on y trouve comme têtes d'articles les
depuis la mort de Henri IV, n'avait eu lieu que par délégation, se trouva réuni à son principe, et la royauté, réduite durant un demi-siècle à Tétat de pure idée 9 redevint pour ainsi dire une personne. Cette révolution, qui simplifiait logiquement Fautorité souveraine, fut saluée avec joie par la sympathie et Fespérance populaire j on y voyait le terme de ces maux que les peuples imputent toujours aux intermédiaires placés entre le trône et la nation, personne alors n'en pressentait les vastes et singulières conséquences.
Louis XIV, avec une rare dignité de caractère , possédait im sens droit, Tinstinct du pouvoir et de Tordre, l'esprit des affaires jusque dans le détail, une grande faculté d'application et une remarquable puissance de volonté; mais il lui manquait la haute portée de vue et la liberté d'intelligence qui avaient mis au premier rang des hommes d'État Richelieu et Mazarin. Sa ré^ solution d'agir en tout selon la règle du devoir et de n'avoir pour but que le bien public était profonde et sincère , les mémoires qui nous restent de lui l'ex-
maximes saiTantet ; Tout rapporter an bien de l'État. -» I/lntérêt de rÉtat doit marcher le premier. — Penser à tout. — 8e garder de soimême. ( Œuvrei de Louis Xir, t. II, p. 456.) *— Ici je ne tous dirai pas seulement que c'est toutefois par là ( par le travail) que l'on règne , pour cela qu'on règne, et qu'il y a de Fingratitude et deTaudace à regard de Diea, de L'injure et de la tyrannie à l'égard des hommes, de vouloir l'un sans l'autre. (Mém. de Louis XIV, ibid., t. ï, p. 49.)
priment avec une effusion quelquefois touchante *, mais il n*eut pas la force de suivre toujours la loi morale qu'il s'imposait. En voulant ne faire qu'une même chose de son propre bonheur et du bien de l'État, il inclina trop à confondre TËtatavec lui-même, à l'absorber dans sa personne *. Trop souvent il prit la voix de ses passions pour celle de ses devoirs, et
4. J'ai toujours considéré comme le plus doux plaisir du monde la satisfaction qu'on trouve à faire son devoir. J'ai même souvent admiré comment il se pou voit faire que l'amour du travail, étant une qualité si nécessaire aux souverains, fût pourtant une de celles qu'on trouve plus rarement en eux. {Œuvres de Louis XIV, 1. 1, p. 405.) — Quand j'ai pris le gouvernement de mon royaume, j'ai bien vu que ma réputation alloit être à la merci de tout le monde, qui peut-être ne me rendroit pas toujours justice. Mais, comme je ne songe qu'à me bien acquitter de tout ce que je dois à mes peuples et à ma dignité. J'ai méprisé, pour faire mon devoir, toutes les autres gloires. J'ai cru que la première qualité d'un roi étoit la fermeté , et qu'il ne devoit jamais laisser ébranler sa vertu par le blâme ou par les louanges; que, pour bien gouverner son État, le bonheur de ses sujets éloit le seul pôle qu'il devoit regarder, sans se soucier des tempêtes et des vents différents qui agiteroient continuellement son vaisseau (Ibid.,
t. II, p. 422.)
2. Enfin , mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu'ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes à la tête d'un corps dont ils sont membres. Ce n'est que pour leurs propres avantages que nous devons leur donner des lois , et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu'à travailler plus efficacement à leur bonheur. (Ibid., t. I, p. 116.) — Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu'il y a de plus agréable dans la vie. (Ibid., t. II, p. 457. )
ce qu'il se vantait d'aimer le plus, l'intérêt général, fut sacrifié par lui à son intérêt de famille, à une ambition sans bornes, à un amour déréglé pour Téclat et pour la gloire *. Sa longue vie le montre de plus en plus entraîné sur cette pente périlleuse. On le voit d'abord modeste et en même temps ferme d'esprit, aimant les hommes supériem*s et cherchant les meilleurs conseils^; puis, préférant qui le flatte à qui réclaire, accueillant, non l'avis le plus solide, mais l'avis le plus conforme à ses goûts; puis enfin, n'écoutant que lui-même, et prenant pour ministres des hommes sans talent ou sans expérience qu'il se charge de former. Ce règne, glorieux à juste titre , offre ainsi des phases très-diverses; on peut le diviser en deux parts presque égales pour la durée, l'une de grandeur, l'autre de décadence; et, dans la première, on peut de même distinguer deux périodes, celle des années fécondes où tout prospère par une volonté puissante que la saine raison dirige, et celle où le déclin com-
1. Voy. rintroducUon du bel ouvrage de M. Mignet : Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV.
2. Délibérer à loisir sur toutes les choses importantes et en prendre conseil de diverses gens n'est pas, comme les sots se Timaginent, un témoignage de foiblesse ou de dépendance, mais plutôt une marque de prudence et de solidité. C'est une maxime surprenante, mais véritable pourtant, que ceux qui, pour se montrer plus maîtres de leur propre conduite, ne veulent prendre conseil en rien de ce qu'ils font, ne font presque jamais rien de ce qu'ils veulent. [CEuvrea de Louis XIV, \,n,i^,\\Z.)
mence, parce que la passion prend de l'empire aux dépens de la raison.
C'est le génie d'un homme du tiers état, du fils d'un commerçant, de Jean-Baptiste Ck)lbert^ qui donna l'inspiration créatrice au gouvernement de Louis XIV*. Colbert fut ministre vingt-deux ans*, et, durant ce temps le plus beau du règne, la prospérité publique eut pour mesure le degré d'influence de sa pensée sur la volonté du roi* Cette pensée, dans sa nature Intime , se rattachait à celle de Richelieu , pour la mémoire duquel Colbert professait un véritable culte*.
1. Le père de Colbert, marchand de drap à Reims, y tenait boutique à renseigne du Long vétUt et joignait à ce commerce celui des toiles, du vin et du blé. Sa famille avait plusieurs branches également vouées au négoce dont lui-même fit l'apprentissage à Paris d'abord, et ensuite à Lyon. Revenu à Paris, il quitta la vie de comptoir, et fut successivement clerc de notaire, olerc chez un procureur au Ch&telet, commis au bureau de recetle financière qu'on nommait des parties casuelles, secrétaire particulier du cardinal Mazarin, et enfin intendant de sa maison. Mazarln , à son lit de mort, le recommanda vivement au roi. On trouve cette phrase dans les instructions qu'il écrivit de sa propre main pour son fils aîné : « Mon fils doit bien « penser et faire souvent réflexion sur ce que sa naissance l'auroit « fait être, si Dieu n'avoit pas béni mon travail, et si ce travail n'a- « voit pas été extrême. » Voy. l'Histoire de la vie et de Vadminisira^ tion de Colbert, par M. Pierre Clément, Pièces justificatives, i\ot yi et XII.