SUR L'ANCIEN ESPRIT
conscience ; quant aux autres, le cours des années en aura bientôt fait justice.
Ainsi , la vieille génération des légistes français disparaîtra corps et âme , pour faire place à une génération toute nouvelle d'existence comme de principes. Qu'elle ne se plaigne pas d'approcher aujourd'hui du terme de sa destinée ; sa carrière a été longue, et n'a pas été sans grandeur. Née au moment où les fils des vainqueurs de la Gaule commencèrent à compter les vaincus pour des hommes, elle s'éleva comme médiatrice entre deux peuples dont les différends jusque-là n'avaient eu d'arbitre que l'épée. La race victorieuse avait pour magistrats des hommes de son choix et de sa confiance; elle avait pour juges ses égaux; l'autre race était régie et jugée par des maîtres. Cette race subjuguée , pour laquelle il n'y avait point de société, point de gouvernement, point de devoirs, comprenait au xm e siècle les hommes qu'on appelait gens du plat pays, en opposition aux conquérants retranchés sur les hauteurs, et les hommes des villes, qui n'avaient eu ni assez de courage ni assez de richesse pour se racheter de la conquête. Ce fut alors que, par un simple instinct d'humanité ou par un grand plan d'ambition, le chef suprême des anciens vainqueurs appela autour de lui des juges pris dans la nation des vaincus, et donna ainsi le jugement par les pairs à la portion de ce peuple qui lui était échue en héritage. De ce moment , par le seul fait d'une pareille institution, par cette seule circonstance que le maître souffrait qu'il s'établît au-dessus de lui des hommes ayant titre pour rendre des arrêts contre lui-même en faveur de ceux dont les corps étaient son patrimoine, de ce moment naquirent entre ses sujets et lui des rapports moraux ; de ce moment la légalité commença, et l'obligation avec elle. Auparavant la partie la plus faible obéissait, mais n'était
tenue à rien. Les vainqueurs avaient des devoirs envers leur chef, qu'ils appelaient roi; les vaincus n'en avaient pas : ce chef n'avait à leur égard que le caractère matériel et brutal, en quelque sorte, d'un maître imposé par violence. Ce caractère s'effaça, et l'homme que les sujets de la conquête ne pouvaient qualifier naguère d'aucun titre que de celui d'ennemi , devint alors chef et roi pour eux.
Une telle révolution frappa vivement l'esprit des hommes, qu'elle releva du néant de la servitude ; leur imagination lui supposa des causes merveilleuses ; ils rapportèrent à la Divinité même la puissance royale et le titre des nouveaux juges ; ce fut une maxime populaire que les juges étaient institués de Dieu , et que leur mission était sacrée 1 . Us n'y furent point infidèles; le premier axiome qu'ils firent entendre du haut de leur position nouvelle fut celui-ci: «Nul n'a pleine et entière puissance sur l'homme serf qui laboure sa terre a ; » axiome qui démentait la conquête en limitant ses prérogatives.
Ce principe posé, un pas de plus conduisait à cet autre, que «toute prérogative issue de conquête est nulle devant la raison et le droit. » Les légistes ne firent pas ce progrès : au lieu d'aller placer de prime saut la légalité absolue dans la raison, à qui seule elle appartient, ils la placèrent dans les actes quelconques du pouvoir le plus rationnel qui existât alors, dans la volonté de celui qui avait permis que sa puissance sur les subjugués eût des limites. De cette confusion sortirent ces axiomes bizarres qui déshonorèrent si longtemps les tribunaux, les chaires et les li-
1 Loiseau , Traité des Offices, passim.
* Saces bien ke selonc Diex lu n'as mie pleniere pooste seur to vilain, dont se lu prens du sien fors les droites amendes k'H doit, tu les prens contre Dieu et sur le perill de t'ame. (Conseil de Pierre de Fontaines, c. xxi, § tu; Hist. de saint Louys par Join ville, éd. de Ducange, part, m , p. U9.)