‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 44 sur 70 · ET SUR CELLE DU XIX · texte numérisé non relu

ET SUR CELLE DU XIX

Pauvre France ! elle se vit attaquée pour avoir produit, disait-on , les détestables philosophes de Y exécrable xvm c siècle; et c'étaient les patrons, c'étaient les écoliers des philosophes, c'étaient les gens de cour et les princes à qui le siècle avait daigné faire un nom, qui faisaient ou commandaient l'attaque.

Leur hostilité attira vers le xvm e siècle l'attention et la confiance populaires. Les opinions de ce siècle descendirent alors dans la masse des idées communes ; la nation les embrassa, non point avec servilité, comme avait fait l'aristocratie , mais en les amendant par son examen calme, mais en leur donnant ce caractère de largeur que le travail dos grandes réunions d'hommes imprime toujours aux pensées des individus. Là commença pour la France une opinion philosophique véritablement nationale , propre à la nation, fille de ces écrivains commentés par elle-même, et non par des cordons bleus ou des femmes à grand panier , science toute française , capable d'étendre avant tout son empire aux lieux où seront des Français. La condamnation de la science de 1760, c'est qu'elle n'avait point ce pouvoir -, son premier élan la porta hors de France : dans les cités étrangères des oisifs et des grands seigneurs : elle régna à Saint-Pétersbourg et à Berlin, avant que Lyon ou Rouen l'eussent connue.

Nous n'avons point vu le temps où la philosophie était en amitié avec les grands et les désœuvrés de ce monde : nous ne l'avons point vue assise sur des sièges de soie , dans les salons de l'aristocratie ; nous l'avons vue diffamée , poursuivie , à peiné tolérée sur les humbles bancs d'une école poudreuse , dernier refuge dont les haines aristocratiques menacent de la chasser bientôt. Nous serions donc mauvais juges de la vérité des tableaux que présente l'ouvrage de M. Garât sur M. Suard et le xvm e

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siï'cle. Tout ce siècle, moins dix années, est pour nous comme un autre monde. Nous parcourons les cercles où l'ingénieux auteur nous fait entrer : nous y trouvons, grâce à lui, des portraits originaux et piquants, mais pas une seule figure de connaissance , pas un seul trait que nous ayons entrevu : ces hommes sont presque nos contemporains; et il y a des siècles entre eux et nous. La race spirituelle de leur temps est aujourd'hui la race stupide ; la conversation n'est plus en France; la méditation en a pris la place ; l'esprit de raison est dans le public , les salons dorés n'y prétendent plus; on n'y bégaie plus gracieusement la philosophie ; elle y est maudite ; et cela vaut mieux, car cela prouve qu'elle est grave et puissante. Toutefois , si nous devons laisser à ceux qui ont vu de près les choses décrites par M. Garât le soin de prononcer sur le fond de son ouvrage , nous pouvons au moins , avec connaissance, dire notre avis sur la forme littéraire du livre , et sur le mérite de l'écrivain : ce mérite est extrêmement remarquable. Des portraits vivement tracés, des récits pleins de grâce , un style varié avec art , et toujours soutenu sans cesser d'être facile ; une foule de traits spirituels, des aperçus fins, des pensées larges et des sentiments toujours nobles : voilà le détail des moyens de plaire de ce livre , et la cause de son succès. M. Garât témoigne , dans toutes ses pages , une admiration profondément sentie pour le talent et la probité. Il présente sous le jour le plus favorable tous ceux qu'il a connus et aimés, sans jamais se mettre en scène à côté d'eux; il les loue avec effusion , sans croire qu'il ait droit lui-même à quelque part de louange. Plusieurs personnes lui reprocheront une complaisance un peu excessive pour des médiocrités que les salons ont prônées fort haut, parce qu'elles étaient leur ouvrage; mais cette faute est bien

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pardonnable à un écrivain qui la commet par pure générosité de cœur et par crainte de rester au-dessous de ce qu'il doit au mérite des autres ; et puis , quand on retrace les événements de sa jeunesse , il est bien difficile de ne pas les embellir par un peu de fiction involontaire : c'est un temps pour lequel la mémoire la plus fidèle d'ailleurs n'est jamais complètement exacte. Au-dessus des cercles de beaux esprits brouillons , de penseurs sans dignité et sans bonne foi qui composent Pextérieur du xvm e siècle, M. Garât a peint à plus grands traits les vrais génies que ce siècle a produits, et qui, nés hors du monde frivole, se sont peut-être amoindris en y entrant. Ils attirent les regards; ils les attireront longtemps encore; mais on aimerait mieux les voir sans leur misérable cortège, comme de beaux chênes qui paraissent plus grands quand ils se dessinent isolés que quand mille arbrisseaux parasites enveloppent et déforment leurs troncs.

Le xvui e siècle porte encore le nom de siècle de la philosophie française; ce noble titre, nous le croyons, lui sera enlevé par notre siècle. Jeunes gens qui n'avez point fait vos cours d'études morales dans les salons de madame Geoffrin et à la table de M. de Vaines; jeunes gens qui ne formez vos convictions sous le patronage de personne , c'est à vous qu'est réservée la gloire de fonder une école nouvelle, populaire comme vos mœurs, sincère et forte comme vos âmes. La philosophie de cette école ne verra point de transfuges, parce qu'elle sera l'œuvre des consciences ; elle se formera graduellement par le concours de tant d'esprits jeunes et actifs , émigrés pour la science de toutes les parties du territoire , qui se rencontrent un moment à Paris, et s'y imboivent de maximes communes, sans abjurer l'originalité native qu'ils ont puisée aux lieux de leur naissance. Cette fraternité de travail, chaque an-

née dissoute , et renouée chaque année , portera dans les villes de France un fond de doctrine large et nullement exclusive que les villes encore n'accepteront point sans contrôle. Ainsi se mûrira à cent foyers divers la grande opinion de la patrie; ainsi la pensée nationale, en tous lieux vivante, ne pourra plus être tranchée d'un seul coup comme un arbre qui n'a qu'une racine.

sur l'antipathie de race qui divise la nation française.

A propos de l'ouvrage de H. Warden, intitulé : Description statistique, historique et politique des États-Unis de l'Amérique septentrionale '.

Le temps est venu de tourner nos yeux vers les nations plus heureuses que nous, dont la liberté est le partage, afin de trouver dans cette vue des consolations pour le présent et des espérances pour l'avenir. La destinée actuelle des États-Unis d'Amérique répond à tous les vœux que nous formions pour la nôtre : ces vœux ne sont donc point des chimères : nous ne sommes donc point travaillés par la vaine ambition de l'impossible, comme le prétendent nos ennemis ; nous ne nous jetons donc point hors de la sphère humaine, en aspirant à la plénitude de l'indépendance sociale ; car la nature humaine est libre de son essence, et la liberté est sa loi. Mais alors, d'où provient la distance énorme qui nous sépare encore de cet objet , de ce bien où nous aspirons , et que nous sommes capables

« Censeur Européen du 2 avril 1820.

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