‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 47 sur 70 · HISTOIRE VÉRITABLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE

corde, de labourer lui-même sa terre pour le profit des étrangers. Le nom de litus était nouveau pour ses oreilles; il se le fit expliquer, et on lui apprit que ce mot, dérivé du verbe germanique let ou lât, permettre ou laisser, signifiait proprement qu'on lui faisait la grâce de le laisser vivre. Cette grâce lui parut un peu mince , et il lui prit envie d'en aller solliciter d'autres auprès de l'assemblée des possesseurs de son domaine, laquelle se tenait, à jour fixe, en plein air dans un vaste champ. Les chefs étaient debout au milieu , et la multitude les entourait; les décisions étaient prises en commun , et chaque homme donnait son avis, depuis le premier jusqu'au dernier, a maximo usque ad minimum*. Jacques se rendit à cet auguste conseil ; mais à son approche un murmure de mépris s'éleva , et les gardes lui défendirent d'avancer , en le menaçant du bois de leurs lances. Un des étrangers, plus poli que les autres, et qui savait parler bon latin, lui apprit la cause de ce traitement : L'assemblée des maîtres de cette terre, lui dit-il, dominorum territorii, est interdite aux gens de votre espèce , à ceux que nous appelons Mi vel litones, et istius modi viles inopesque personœ 2 .

Jacques se mit tristement au travail; il lui fallait nourrir, vêtir, chauffer, loger ses maîtres; il travailla bien des années, pendant lesquelles son sort ne changea guère, mais pendant lesquelles, en revanche, il vit s'accroître prodigieusement le vocabulaire par lequel on désignait sa condition misérable. Dans plusieurs inventaires qui furent dressés en différents temps , il se vit ignominieusement confondu avec les arbres et les troupeaux du domaine , sous le nom commun de vêtement du fonds de terre ,

• Script, rer. gallie. cl francic, I. V, passim. - 2 Capitularia, passim.

terrœ vestitus 4 ; on l'appel* monnaie vivante , pecunia viva 2 , serf de corps, homme de fatigue, homme de possession , homme lié à la terre , addictus glebœ, bond-man dans Tidiome des vainqueurs. Dans les temps de clémence et de grâce , on n'exigeait de lui que six jours de travail sur sept. Jacques était sobre ; il vivait de peu et tâchait de se faire des épargnes ; mais plus d'une fois ses minces épargnes lui furent ravies en vertu de cet axiome incontestable : quœ servi sunt , ea sunt domini, ce que possède le serf est le bien du maître.

Pendant que Jacques travaillait et souffrait , ses maîtres se querellaient entre eux , par vanité ou par intérêt. Plus d'une fois ils déposèrent leurs chefs ; plus d'une fois leurs chefs les opprimèrent ; plus d'une fois des factions opposées se livrèrent une guerre intestine. Jacques porta toujours le poids de ces disputes ; aucun parti ne le ménageait, c'était lui qui devait essuyer les accès de colère des vaincus et les accès d'orgueil des vainqueurs. Il arriva que le chef de la communauté des conquérants prétendit avoir seul des droits véritables sur la terre, sur le travail , sur le corps et l'âme du pauvre Jacques. Jacques, crédule et confiant à l'excès , parce que ses maux étaient sans mesure , se laissa persuader de donner son aveu à ces prétentions, et d'accepter le titre de subjugué du chef, subjectus régis , dans le jargon moderne , subjet du roi. En vertu de ce titre , Jacques ne payait au roi que des impôts fixes, tallias rationabiles , ce qui était loin de signifier des impôts raisonnables. Mais, quoique devenu nominalement la propriété du chef, il ne fut point soustrait pour cela aux exactions des subalternes. Jacques payait d'un côté et payait de l'autre ; la fatigue le consu-

1 Voyez Ducange, Gloss. ad script, médise et inflmœ latinitatis.

2 Ibid.

Page 1