‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 3)Chapitre 49 sur 70 · HISTOIRE VÉRITABLE DE JACQUES BONHOMME · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE DE JACQUES BONHOMME

dit-il , et je prends sur moi de vous le donner. Je mélangerai les traditions des deux conquêtes que vous regrettez à si juste titre ; je vous rendrai les guerriers franks dans la personne de mes soldats; ils seront, comme eux , barons * et nobles 1 . Quant à moi, je vous reproduirai le grand César, votre premier maître; je m'appellerai imperator; vous aurez place dans mes légions ; je vous y promets de l'avancement. » Jacques ouvrait la bouche pour répondre, quand tout à coup les trompettes sonnèrent , les tambours battirent, les aigles furent déployées. Jacques s'était battu autrefois sous les aigles : sa première jeunesse s'était passée aies suivre machinalement; dès qu'il les revit, il ne pensa plus, il marcha...

Il est temps que la plaisanterie se termine. Nous demandons pardon de l'avoir introduite dans un sujet aussi grave; nous demandons pardon d'avoir abusé d'un nom d'outrage qui fut autrefois appliqué à nos pères, afin dewetracerplus rapidement la triste suite de nos malheurs et de nos fautes. Il semble que le jour où , pour la première fois, la servitude , fille de l'invasion armée , a mis le pied sur la terre qui porte aujourd'hui le nom de France, il ait été écrit làhaut que cette servitude n'en devait plus sortir; que. bannie sous une forme, elle devait reparaître sous une autre , et, changeant d'aspect sans changer de nature, se tenir debout à son ancien poste, en dépit du temps et des hommes. Après la domination des Romains vainqueurs, est venue la domination des vainqueurs franks, puis la monarchie absolue, puis l'autorité absolue des lois républicaines, puis la puissance absolue de l'empire français, puis cinq années de lois d'exception sous la Charte consti-

1 Baron, en lalin baro, en vieux français bers, est une dérivation des mots germaniques bahr ou bohm, qui signifiaient simplement un homme, dans la langue des conquérants de la Gaule.

tutionnelle. Il y a vingt siècles que les pas de la conquête se sont empreints sur notre sol ; les traces n'en ont pas . disparu ; les générations les ont foulées sans les détruire; le sang des hommes les a lavées sans les effacer jamais. Est-ce donc pour un destin semblable que la nature forma ce beau pays que tant de verdure colore, que tant de moissons enrichissent, et qu'enveloppe un ciel si doux?

SUR QUELQUES ERREURS DE NOS HISTORIENS MODERNES. A propos d'une histoire de France à l'usage des collèges '.

La critique des ouvrages historiques destinés à être mis entre les mains des étudiants n'est pas la moins utile; car, si les écrits de ce genre ont moins d'originalité que les autres, ils exercent plus d'influence, et les erreurs qu'ils contiennent sont plus dangereuses, parce qu'ils s'adressent à des lecteurs incapables de s'en préserver. Je vais essayer de relever quelques-unes de celles qui se rencontrent dans un ouvrage publié sous le titre de Tableaux séculaires de l'Histoire de France, par un professeur de l'Université ; non que cet ouvrage soit plus mauvais que bien d'autres, mais pour faire ressortir les énormes vices de rédaction qui se propagent invariablement d'année en année dans toutes les histoires de France destinées à l'enseignement public.

• Ce morceau, inséré en 1820 dans le Censeur Européen , a fait partie de la première édition de mes Lettres sur l'histoire de France, publiée en 1837. Il a été supprimé dans les éditions suivantes ; je lui donne ici la place qu'il doit avoir dans mes œuvres complètes.

L'auteur des tableaux séculaires annonce, sous la date de 413, qu'un chef des Bourguignons nommé Gundicaire prend le titre de roi. Ce qu'il nous donne ici comme un fait n'en est pas un ; il n'est pas j vrai qu'en l'an 413 le chef des Bourguignons ait quitté son titre de chef pour un autre titre } qu'il ait cessé d'être chef pour devenir autre chose : rien de pareil n'est raconté par les historiens du temps. Seulement, si Ton ouvre les chroniques, on y trouvera sous cette date , ou à peu près : « Rex Burgundionum Gundicharius , » ou bien « Rex Burgundionum factus Gundicharius.f) Or,cesexpressions,dans la langue comme dans la pensée des historiens, ne signifient rien autre chose que Gondeher chef des Burgondes, Gondeher devenu chef des Burgondes f . De ce que c'est sous la date de 41 3 qu'on rencontre pour la première fois, dans les histoires latines, le nom de Gondeher joint au mot rex , il ne s'ensuit pas du tout qu'en l'an 413 Gondeher ait adopté ou reçu de sa nation le titre latin de rex , titre que les historiens lui donnent faute de pouvoir écrire celui dont on le qualifiait dans sa langue. C'est exactement comme si l'on disait qu'en Tan 413 Gondeher s'est fait appeler Gundicharius, parce que son nom germanique se montre pour la première fois sous cette date avec l'orthographe et la désinence latines.

Une pareille supposition semble folle ; et pourtant elle n'est pas sans exemple. Des historiens sérieux ont raconté comme un fait positif que le chef des Franks, Chlodowig ou Clovis, prit le nom de Louis après son baptême, et cela parce qu'ils ont trouvé, dans quelque histoire latine postérieure à ce baptême , le nom de Chlodowig latinisé en Lutovicus ou Ludovicus , au lieu de l'être en Chlodove-

1 Gonde-her signifie homme de guerre éminenl , et le nom de la nation peut se tiaduire par celui de gens de guerre confédérés.

chus, c'est-à-dire dégagé de l'aspiration franke qtie les Gaulois s'ennuyaient d'écrire et de prononcer. C'est encore une illusion de ce genre qui fait assigner par les historiens une époque où les Franks prirent des rois et cessèrent d'avoir des ducs. On trouve dans les écrivains latins tantôt les mots de Francorum duces, et tantôt ceux de Fratir corum reges; cette différence d'expressions , qui se rencontre souvent à propos des mêmes personnages, est une simple variante de style. Nos écrivains modernes y ont vu des révolutions politiques. Ceux qui se piquaient d'exactitude ont noté que le mot reges, étant employé après celui de duces, que duces se retrouvant ensuite , puis enfin constamment reges , il était par là de toute évidence que les Franks avaient été d'abord gouvernés par des ducs, puis par des rois , puis encore par des ducs, et enfin par des rois.

L'auteur des tableaux séculaires nous dit qu'après Clodion,Mérovée, parent de ce prince, fut élevé sur le pavois. Il serait temps de rendre aux personnages de notre histoire leurs véritables noms, et de ne plus reproduire ces noms doublement défigurés par la langue des Latins et par celle des vieilles chroniques françaises. Aucun homme de la nation des Franks ne s'est jamais appelé ni Clodion , ni Mérovée. Le Chlodio, dont nous faisons Clodion, n'est autre chose que la forme latine du mot germanique Hlodi, diminutif familier de Hlod, qui signifie éclatant, célèbre, illustre. Pareillement, Merovechus est latinisé de Merowig. qui veut dire éminent guerrier. En second lieu, le titre de prince, introduit à cette époque de notre histoire, bouleverse les faits et les idées. Cette locution de la langue moderne est entièrement inapplicable aux mœurs et aux usages de ces temps ; à moins que le mot prince ne soit pris dans sa pure signification ancienne, et qu'en l'em-

ployant on n'entende lui attribuer d'autre force que celle du mot latin princeps, qui veut dire chef ou commandant.

Notre auteur cite, sous la date de 511, Clotaire, roi de Soissons, Thierry, roi de Metz, Clodomir, roi d'Orléans, et Cbildebert, roi de Paris. Je n'insisterai pas encore une ibis sur l'inexactitude des noms propres ' ; je ferai seulement remarquer que les expressions des auteurs originaux, rex Parisiis, rex Suessionibus, sont détestablement traduites par les mots de roi de Paris, roi de Soissons, etc. Le latin de ces auteurs porte littéralement roi ou chef à Soissons, roi ou chef à Paris, etc; ce qui signifie que tel ou tel, l'un des chefs suprêmes des Franks, commandant une tribu ou un grand corps d'armée, avait son quartier général, soit à Paris, soit à Soissons.

La liaison du titre de rex ou de roi avec un nom de pays, adopté dans notre langue, a contribué à changer la signification primitive de ce titre. Quand on disait rex Francorum, roi des Franks, cela était d'une clarté évidente :

1 En faisant à l'usage toutes les concessions possibles, il faudrait écrire Chlother, Theoderik, Chlodomiret Hildebert. Ces noms signifient célèbre et excellent, extrêmement brave, eélèbre et éminent, guerrier brillant. En général, tous les noms franks, et même ceux des autres peuples germaniques du temps de la grande invasion, sont formés de la réunion de deux adjectifs de qualité!. Le nombre de ces adjectifs monosyllabiques est assez borné pour qu'il soit facile d'en dresser une liste; ils se trouvent joints au basard et de manière à former tantôt la première et tantôt la seconde partie du nom. La seule différence entre les noms d'hommes et les noms de femmes, c'est que ces derniers sont moins variés, et finissent ordinairement par certains mots qui , dans les noms d'hommes, sont toujours placés au commencement, comme Hild et Gond. Ainsi, Hilde-bert est un nom d'homme, etBerte-hild un nom de femme. La même différencia existe entre Gonde-bald et Batd-gonde. L'e placé à la fin du premier mot, et qui marque une espèce de temps d'arrêt entre les deux parties du nom , est souvent remplacé par d'autres voyelles, comme o et u dans le dialecte des Franks, i dans celui des Alamands et des Longobards, et a dans celui des Goths. Mais ces voyelles, ne portant point d'accent, se prononçaient d'une manière sourde, et ainsi se rapprochaient de r« muet.

un roi des Franks est un chef des Franks. Mais quand on dit roi de France, une toute autre idée, celle d'une situation politique plus moderne et bien autrement complexe, se présente à l'esprit : cependant presque personne n'a la conscience de cette confusion. Nous établissons des rois de France dans un temps où toute la France actuelle était l'ennemie des rois franks, loin de constituer leur royaume. Quel fut, demande-t-on aux enfants, le premier roi de France? On ne s'aperçoit pas qu'on leur fait la question la plus mal posée. Que veut- on dire par premier roi de France ? est-ce le premier qui ait porté littéralement le titre de roi de France ? alors ce sera un des rois de la troisième race; car ceux des deux premières, ne parlant pas le français, ne prenaient pas de titre français, et leur quantification, soit en latin, soit en langue tudesque, répondait à celle de roi des Franks. Veut-on parler de celui que les auteurs romains ont le premier appelé Francorum rex ? il faut aller épier dans ces auteurs l'instant précis où l'un d'eux s'avise d'écrire ces mots, à la place de ceux de Francorum dux. Est-ce , au lieu de cela , le premier de tous les chefs de la nation franke ? Il serait aussi impossible que peu utile d'en découvrir le nom ; il est beaucoup plus important de savoir au juste ce que c'était qu'un chef des Franks.

L'auteur des tableaux séculaires se propose encore une question non moins ambiguë. Quand s'est établie la noblesse? Pour donner une date quelconque, il répond que la noblesse s'est établie au ix a siècle. Mais qu'entend-on par établissement de la noblesse? est-ce l'établissement des droits exclusifs d'une certaine classe d'hommes sur le sol et sur les autres habitants du pays? ou est-ce l'établissement de la qualification latine de nobilis? Si c'est des privilèges qu'on veut parler, leur origine est claire; ils sont

dérivés de la conquête, ils sont la conquête elle-même. Quant au titre de nobilis, il est difficile de dire quand la race conquérante se Test attribué pour la première fois, si ce fut une invention de son propre orgueil ou de la flatterie des vaincus. Quoi qu'il en soit, les épithètes de louange ne lui déplaisaient pas ; elle se vantait souvent elle-même, elle se qualifiait de race illustre fondée par Dieu même, forte sous les armes, ferme dans ses alliances, d'une beauté et d'une blancheur singulières, à! un corps noble et sain, audacieuse, rapide , redoutable '. Depuis la victoire des Franks , les mots nobilitas et nobilis furent presque toujours joints à leur nom de nation. On trouve Francicœ gentis nobilitas, de nobili Francorum génère, homofrancus nomine et re nobilis. Dans les premiers temps de la conquête , quand les noms de nations étaient encore employés pour distinguer les races, quand on disait Romains pour désigner les vaincus , le nom de franks, mais tout seul et sans épithète, signifiait un homme supérieur aux autres. Plus tard , quand le nom de nation des vaincus fit place à des noms tirés de leur état spécial, comme ceux de serfs et de vilains, le nom de nation des vainqueurs s'évanouit aussi et fut remplacé par r épithète d'éloge qui l'avait d'abord accompagné. On avait dit nobilis francus, puis indifféremment francus ou nobilis, enfin on ne dit plus que nobilis. Cela est arrivé ; mais à quelle époque précise ? c'est ce qu'il est impossible de découvrir, pas plus que les variations graduelles du langage, la chute ou la naissance des mots.

La longue habitude de joindre le nom de frank aux épi-

1 Gens Francorum inclyta , auctore Deo condita, fortis in armis, Arma pacis fœdere,... corpore nobilis et incolumis, candore et forma egregia, audax, velox, aspera. (Prolog, ad Leg, Salie, apud s*iript. rcr. gallic et franc ic, t IV, p. *M.)

thètcs d'honneur qui l' accompagnaient et qui renfermaient Tidée de puissance, celle de liberté, celle de richesse et même celle des qualités morales qui constituent la noblesse d'âme, fut cause que ce nom lui-même devint un adjectif équivalent à ceux auxquels il était joint d'ordinaire. Dans le xii* siècle, on disait frank par opposition à chétif, c'està-dire pauvre et de basse condition 1 . On sait dans quel sens moral ce mot s'emploie aujourd'hui, et c'est à noire ancien état politique qu'il doit cette énergie qui Ta fait adopter par plusieurs nations étrangères. Les Allemands, par exemple, s'en servent pour exprimer la condition d'homme libre dans toute sa plénitude. Usdisent/nmA und frey, franc et libre. Cette signification, plus moderne pour eux chez qui la différence des conditions ne répondait pas ' primitivement à une différence de race, a induit en erreur plusieurs critiques sur la vraie signification du nom des Franks dans l'ancienne langue teutonique. Ils ont pensé qu'il équivalait à celui d'hommes libres , et ils se sont trompés 2 . Ce nom d'une confédération guerrière, formée pour l'attaque plutôt que pour la résistance à l'oppression étrangère, avait un sens conforme à l'impression que ceux qui l'adoptèrent voulaient produire autour d'eux. Il signifiait proprement âpre ou rude , et indiquait la volonté de pousser la guerre à outrance , sans peur et sans miséricorde.

Je vous demande pardon de la sécheresse de cesremar-

t Thibaud fut plein d'engein et plein fut de feinlié,

A homme ne à femme ne porta amitié, De frank ne de ehétif not' merci ne pitié.

(Vers sur Thibaut le Tricheur comte de Champagne.)

* Voyez le Glossaire de Wachter aux mots vrang et freh. Il paraît que, dans le dialecte de quelques-unes des peuplades qui formaient la confédération franke, le nom de l'association se prononçait sans n, et qu'on disait frac ou frck, au lieu de frank ou frenk.

ques. S'il est permis d'être minutieux , c'est dans ce qui touche à la vérité de couleur locale qui doit être le propre de l'histoire. La nôtre est froide et monotone, parce que tout y est faux et arrangé ; le vrai seul peut y ramener le piquant et l'intérêt. U faut que la perspective de ee but diminue l'ennui des sentiers arides qu'on doit traverser pour l'atteindre*

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