LE ROI
Ce jour-là le seigneur Lez-Breiz allait à rencontre du roi lui-
A rencontre du roi pour le combattre , suivi de cinq mille hommes d'armes à cheval.
Or, comme il allait partir, voilà un coup de tonnerre, de tonnerre des plus épouvantables 1
Son doux écuyer, y prenant garde , en augura mal. — Au nom du ciel ! maître, restez à la maison ; ce jour s'annonce sous de fâcheux auspices !
— Rester à la maison 1 mon écuyer; c'est impossible : j'en ai donné Tordre, il faut marcher 1
Et je marcherai tant que la vie , que la vie pera allumée dans ma poitrine ,
1 Lez-Breiz signifie à la lettre : Banche de la Bretagne; de foi, hanche, flgurément soutien, et de Brèiz, Bretagne. Voyez plus haut, p. 289 et suiv.
3 Le poëme populaire dont Lez-Breiz est le héros est divisé en six parties qui so ehantent séparément, et dont les quatre premières ont pour titre : le Départ, le Retour, le Chevalier du roi elle Maure du roi.
Jusqu'à ce que je tienne le cœur du roi du pays des forets , entre la terre et mon talon '.
La sœur de Lez-Breiz voyant cela , sauta à la bride du cheval de son frère :
— Mon frère, mon cher frère, si vous m'aimez, vous n'irez point aujourd'hui combattre ;
Ce serait aller à la mort! et que deviendrons-nous après?
Je vois sur le rivage le blanc cheval de mer*; un serpent monstrueux l'enlace;
Enlace ses deux jambes de derrière de deux anneaux terribles, et ses flancs de trois autres anneaux,
Et ses jambes de devant et son cou de deux autres encore, et il monte le long de son poitrail, il le brûle, il l'étouffé.
Et le malheureux cheval se dresse debout sur ses pieds , et renversant la tête de côté, il mord la gorge du monstre :
Le monstre bâille ; il agite son triple dard rouge comme du sang, et déroule ses anneaux en sifflant;
Mais ses petits l'ont entendu , ils accourent : fuis ! la lutte est inégale, tu es seul. Oh ! fuis, sain et sauf!
— Qu'il y ait des Franks par milliers ! je ne fuis pas devant la mort!
Il n'avait pas fini de parler qu'il était déjà loin , bien loin de sa demeure.
N° IL LEZ-BREIZ, sixième chant.
l'ermite.
Comme l'ermite du bois d'Helléan » dormait, on frappa trois coups à sa porte
Bon ermite, ouvrez-moi la porte; je cherche un asile où
me retirer.
i La France, par opposition aux cotes de PArraorique.
2 Symbole des Bretons, comme habitants d'une contrée maritime^ Armor.
3 Ce bois faisait autrefois partie de l'immense forêt de Brécilieu; il n'en resle plus que le nom.
Le vent souffle glacé du côté du pays des Franks : c'est l'heure où les troupeaux et même les bêtes sauvages ont cessé d'errer ça et là.
Le vent souffle glacé du côté de la mer; il n'est pas bon d'être dehors.
— Qui êtes-vous, qui frappez à ma porte à cette heure de minuit et qui demandez à entrer?
— La Bretagne me connaissait bien ; dans ses jours d'angoisse j'étais Lez-Breiz (le soutien de la Bretagne).
— Je ne vous ouvrirai pas ma porte ; vous êtes un séditieux , je Fai ouï dire ;
Vous êtes un séditieux , je l'ai ouï dire ; vous êtes l'ennemi du roi béni.
— Je ne suis pas un séditieux , j'en prends Dieu à témoin , ni un traître non plus.
Maudits soient les traîtres, et le roi et les Franks 1
Leur langue sue, comme la langue du chien, une sueur qui
(ait trou comme la sueur des damnés.
Maudits soient les traîtres, sans eux j'aurais remporté la
victoire.
— Fils de l'homme, garde-toi de maudire jamais ni ami, ni ennemi, ni personne ainsi;
Ni par-dessus tout le seigneur roi , car il est l'oint de Dieu.
— L'oint de Dieu , il ne l'est pas 1 l'oint du démon , je ne dis pas.
L'oint de Dieu , il ne l'est pas celui qui ravage la terre des Bretons.
Mais l'argent qui vient du démon se dépense pour ferrer Pol '; se dépense pour ferrer le vieux Pol, et toujours il est déferré 1 . Vieil ermite , ouvrez-moi , que j'aie une pierre où m'asseoir.
— Je ne vous ouvrirai pas ma porte ; les Franks me chercheraient querelle.
— Vieil ermite , ouvrez-moi la porte , ou je la jette dans la maison.
Le vieil ermite entendant ces paroles sauta à bas de son lit ; et il alluma une petite torche de résine ; et il alla ouvrir la porte.
1 C'est le nom qu'on donne au diable en Basse-Bretagne. 3 C'est-à-dire : Bien mal acquis ne profile pas.
Or quand la porte fut ouverte, il recula épouvanté En voyant s'avancer un spectre tenant dans ses deux mains sa tète,
Les yeux pleins de sang et de feu , tournoyants d'une manière horrible.
— Silence I vieux chrétien, ne vous effrayez pas; c'est le seigneur Dieu qui l'a permis.
Le seigneur Dieu a permis aux Franks de me décapiter pour un temps;
Et maintenant il vous permet à vous-même de replacer ma tète, si vous le voulez,
Parce que j'ai été débonnaire et secourable à mes sujets.
— Si le seigneur Dieu me permet de replacer votre tète, selon mon bon vouloir,
Parce que vous avez été débonnaire et secourable à vos sujets;
Que votre tète soit replacée , mon fils , au nom de Dieu Père, Fils et Saint-Esprit !
Et par la vertu de l'eau bénite, le fantéme devint homme.
Quand le fantôme fut devenu homme, l'hermite parla de la sorte :
— Maintenant vous allez faire pénitence, rude pénitence avec moi ;
Vous porterez pendant sept ans une robe de plomb cadenassée à votre cou.
[ Et chaque jour, à l'heure de midi , vous irez à jeun chercher de l'eau à la fontaine au sommet de la montagne.
— Qu'il soit fait selon votre sainte volonté ; comme vous le dites, je le dis.
Quand les sept ans furent révolus , sa robe écorchait ses talons;
Et sa barbe devenue grise ainsi que la chevelure de sa tète, descendait jusqu'à sa ceinture ;
A le voir, on eût dit d'un chêne mort depuis sept ans.
Quiconque l'eût vu ne l'eût pas reconnu ;
H ne le fut que par une dame vêtue de blanc qui passait sous le bois vert :
Elle le regarda et se mit à pleurer : — Lez-Breiz , mon cher fils, est-ce bien toi !
Viens ici, mbn pauvre enfant , viens ici que je te décharge bien vite de ton fardeau;
Que je coupe ta chaîné avec mes ciseaux d'or : je suis ta mère, sainte Anne d'Armorique.
Or il y a sept ans et un mois que son écuyer le cherchait partout.
Et son écuyer disait en cheminant par le bois d'Helléan :
— Si j'ai tué son meurtrier, je n'en ai pas moins perdu mon cher seigneur. —
Alors il entendit à l'extrémité du bois les hennissements plaintifs d'un cheval.
Et le sien mettant le nez au vent, y répondit en caracolant.
Arrivé à l'extrémité du bois , il reconnut le cheval noir de Lez-Breiz.
11 était près de la fontaine, la tête penchée , mais il ne paissait ni ne buvait ;
Seulement il flairait le gazon vert et il grattait avec les pieds.
Puis il levait la tête, et recommençait à hennir lugubrement.
A hennir lugubrement : quelques-uns disent qu'il pleurait.
— Dites-moi, ô vous, vénérable chef de famille, qui venez à ta fontaine , qui est-ce qui dort sous ce tertre ?
— C'est Lez-Breiz qui dort en ce lieu; tant que durera la Bretagne , il sera renommé ;
Il va s'éveiller tout à l'heure en criant, et va donner la chasse aux Franks 1
No III.