‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 153 sur 607 · ROS»E · texte numérisé non relu

ROS»E

Il est amoureux ! et vous appelez cela un défaut ?

A la vérité, ce n*en est un que relativement à sa mauvaise fortune.

ROSINE

Ah ! que le sort est injuste ! et nomme-t-il la personne qu'il aime ? Je suisd*une curiosité...

FIGAr.O.

Vous êtes la dernière, madame, à qui je voudrais faire une confidence de cette nature.

ROSINE, Tivement.

Pourquoi, monsieur Figaro? je suis discrète; ce jeune homme vous appartient, il m*intéresse infiniment... dites donc.

FIGARO, la regardant finement.

Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et fraîche, agaçant Tappétit ; pied furlif, taille adroite, élancée, bras dodus, bouche rosée, et des mains ! des joues ! des dents, des yeux !. . .

ROSINE

Qui reste en cette ville?

FIGARO

En ce quartier.

ROSINE

Dans cette rue peut-être ?

FIGARO

A deux pas de moi.

Ah! que c'est charmant!... pour monsieur votre pa* rent. Et cette personne est...

FIGARO

Je ne Tai pas nommée ?

ROSINE, Yivement.

C'est la seule chose que vous ayez oubliée, monsieur Figaro. Dites donc, dites donc vile ; si l'on rentrait, je ne pourrais plus savoir...

FIGARO

Vous le voulez absolument, madame ? Eh bien ! cette personne est... la pupille de votre tuteur.

ROSINE

La pupille...

FIGARO

Du docteur Barlholo : oui, madame.

ROSINE, avec émotion.

Ah ! monsieur Figaro !... jene vous crois pas, je vous assure.

FIGARO

Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader luimême.

ROSINE

Vous me faites trembler, monsieur Figaro.

FIGARO

Fi donc, trembler ! mauvais calcul, madame ; quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants jusqu'à demain.

ROSINE

S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.

FIGARO

Eh, madame ! amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur? La pauvre jeunesse est si mallieurcuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce terrible dioix : amoup sans repos, ou repos sans amour.

ROSINE, baissant les yeux.

Repos sans amour... parait...

FIGARO

Ah ! bien languissant. 11 semble, en elTet, qu'amour sans repos se présente de meilleure grâce : et pour moi, si j'étais femme...

ROSINE, avec embarras.

Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme de l'estimer.

FIGARO

Aussi mon parent vous estime-t-il infiniment.

ROSINE

Mais s'il allait faire quelque imprudence, monsieur Figaro, il nous perdrait.

FIGARO, à part.

Il nous perdrait ! (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir !

ROSINE, lui donne la lettre qu'elle vient d'écnre.

Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci ; mais, en la lui dopnant, dites -lui... dites-lui bien... (Elle

écoule.)

FIGARO

Personne, madame.

ROSINE

Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.

FIGARO

Cela parle de soi. Tudieu! l'amour a bien une autre allure !

ROSINE

Que par pure amitié, entendez-vous? Je crains seulement que, rebuté par les difficultés...

FIGARO

Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, madame, que le vent qui éteint une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré * de sa passion, moi qui n'y ai que voir !

ROSINE

Dieux! j'entends mon tuteur. S'il vous trouvait ici... Passez par le cabinet du clavecin et descendez le plus doucement que vous pourrez.

FIGARO

Soyez tranquille. (A part, montrant la lettre ) Voici qui vaut mieux que toutes mes observations.

(U entre dans le cabinet.)

' Le mot enfiévré, qui n*cst plus français, a excité la plus vive indignation parmi les puritains littéraires ; je ne conseille à aucun galant homme de s'en servir : mais M. Figaro I... {Sotc de VauUur,)

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