MEMOIRE A CONSULTER
Pressé d'établir mon innocence par l'exposé des faits, j'ai hasardé mon premier mémoire. Mais avoir dit la vérité dans un commencement d'affaire, est un engagement pris envers les juges et le public de continuer à la leur offrir sans relâche et sans déguisement jusqu'à sa conclusion.
J'ai trop appris, aux dépens de mon repos, combien il est dangereux d'avoir un ennemi qualifié ; j'ai pensé payer d'une partie de ma fortune le malheur de combattre un adversaire en crédit. Aujourd'hui ce qui devait me faire trembJer me rassure.
Moins obligé d'avoir du talent, parce que j*ai du courage, la nécessité d'écrire contre un homme puissant est mon passe-port auprès des lecteurs. Je ne m'abuse point : il s'agit nioins pour le public de ma justification, que de voir comment un homme isolé s'y prend pour soutenir une aussi grande attaque et la repousser tout seul.
Quant à mes juges, être bien persuadé que je n'aurai pas moins de faveur à leurs pieds que mon adversaire assis au milieu d'eux ; m'y présenter avec la plus grande confiance, est rendre au parlement ce que je lui dois. Ce principe adopté, l'on sent que tout ménagement qui m'eût empêché de me défendre contre un juge ne m'eût paru qu'une insulte au corps entier des magistrats.
Et tel était mon argument auprès des gens de loi, quand j'y cherchais un défenseur. Nais je parlais à des sourds ; ils fuyaient tous, en me criant de loin : C'est un de Messieurs, ne m'approchez pas ! D'où vient donc tant d'effroi ! je ne demande que justice. Dieu et mon droit, n'est-il plus le cri de réclamation qui rend tous les sujets d'un roi juste également recommandables aux yeux de la loi ? Ou mon adversaire est-il l'arche du Seigneur, et sacré au point qu'on ne puisse y toucher sans être frappé de mort ? Mes ennemis sont nombreux, et je suis seul ; mais, au tribunal de l'équité, le plus ferme appui de l'innocence est de n'en avoir aucun. Vos terreurs ne m'arrêteront donc point ; je me défendrai moi-même. Vous ne voyez que des hommes où je parle
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à des juges. Vous craignez leurs ressentiments , moi, j'espère en leur inlégrilé. Qui de nous deux les honore mieux, à votre avis? Mais y eût-il du danger pour moi, je préférerais de m'y exposer par un excès de confiance, à la bassesse de les outrager par une défiance malhonnête : et s*il faut me montrer enfin tel que je suis ; j'aimerais mieux trébucher même en ce combat avec leur estime et celle des honnêtes gens, que de chercher, en le fuyant, ma sûreté dans un mépris universel *.
Mon premier mémoire a laissé le procès seulement réglé à l'extraordinaire. C'était poser la plume à l'instant où il devenait intéressant de la prendre. Ce nouvel aspect des choses annonçant que le ))arlement voulait traiter l'affaire au plus grave, abattait le courage de mes amis, il a relevé le mien. Si l'on avait voulu juger légèrement, disais-je, étouffer le fond en étranglant la forme, et ne pas peser chaque chose au poids de la plus exacte équité, tout n'est-il pas connu sur ce qui nie regarde ? Ce qui ne Test pas de même est la branche du procès qui touche monsieur et madame Goozman. Le règlement à l'extraordinaire peut seul éclaircir cette importante partie de ma justification ; il est donc beaucoup plus en ma laveur que contre moi.
Si j'ai bien ou mal raisonné, c'est ce que la suite va nous apprendre. Je supplie le lecteur de m'accorder autant d'attention que d'indulgence. Quand je n'avais à raconter qu'une suite de faits non disputés, j'ai pu soutenir un moment sa curiosité par mon empressement à la satisfaire, et sauver l'aridité du sujet par la rapidité de la marche ; mais aujourd'hui qu'il me faut discuter lentement les moyens de mes adversaires, les éplucher phrase à phr;ise, et me traîner après eux dans le caveau de la mine où ils ont cru m'ensevelir, on sent (pie ma marche en deviendra pesante, et qu'il me faut ici plus de méthode que d'esprit, plus de sagacité que d'éloquence.
Ce n'est pas le fond du procès que je vais examiner ; il est connu par mon premier mémoire. J'examinerai seulement la manière dont mes adversaires ont engagé l'affaire et l'ont .soutenue contre moi jusqu'à ce jour. C'est une espèce de second procès dans le premier : comme l'épisode du sieur Marin et toutes ses nouvelles menées en donneront bientôt un troisième dans le second.
Surtout appliquons-nous à bien effacer la tache de corruption qu'on a voulu m'imprimer : forçons madame Coëzn»an à se rétracter. Car si M. Goèzman est mon véritable adversaire, il ne faut pas oublier (pie sa
* Ma confiance en IVîquité de mes jugps paiaftra bien plus coura;,'cuse encore, quand on saura que, par une bizarrerie remarquable dans tous les évêneineriLs de ma vie, à l'instant nu*nie où je suis aux pieds du parlement pour lui demander justice contre M. (jot'zman, je suis forcé de solliciter au conseil du roi la cassation de l'arnH du parlement rendu sur le rapport et d'après l'avis de M. Got^zman, qui m'a fait jicrdre cinquante mille écus, quand on saura que ma r<;«pièle e4 admise, et que j'ai déjà obtenu au conseil un arrêt de soit, communiqué. Mais c'e.sl ainsi que tics jujres doivent être lionorés. >i la loi permet de se pourvoir en cassation d'arrêt, ce n'est pas que les tribunaux soient iniques; c'est que les affaires ont deux faces, et que les juges sont des hommes.
femme est mon unique contradicteur. C'est sar la foi de ce seul témoin qu'il m'a dénoncé comme ayant voulu le corrompre et gagner son suffrage.
Quant à ce dernier nœud, le plus difficile de tous, madame Goêzman l'a coupé au moment qu'on s'y attendait le moins, en dictant, dans son récolement, auquel elle s'est toujours tenue depuis, cette phrase remar- (|uable et qui juge le procès : Je déclare que jamais le Jay ne m'a présenté d'argent pour gagner le suffrage de moîi mari, qnon sait*bien être incorruptible ; mais quii SOLLICITAIT seulement des aidiknces y^otir le sieur de Beaumarchais,
On en connaît assez déjà pour être certain que ni^ ennemis ne s'étaient pressés de s'emparer de l'attaque, que par la frayeur d'être chargés du poids de la défense : mais ils ont beau faire, il faudra toujours y revenir, parce qu'en acceptant le défi j'ai pris pour devise: Courage et vérité.
Se plaindront-ils que je me sois trop pressé de parier! Leurs déclarations étaient fabriquées : la lettre de d'Arnaud les appuyait ; les soins de Marin en promettaient le succès ; j'étais dénoncé au parlement ; les témoins entendus ; les chambres assemblées ; l'arrêt iutervenu ; le Jay emprisonné ; moi décrété ; les interrogatoires accumulés ; le^ bruits les plus funestes répandus : les diffamations les plus indécentes admises : et moi j'étais muet et tranquille. Qu'ils s'agitent, qu'ils cabalent, et me dénigrent sans relâclie : ils ont tort, disais-je ; c'est à eux de se tourmenter • si la vigilance est utile à la vertu, elle est bien plus nécessaire au vice : un moment viendra où j'éclaircirai tout. Il eî4 arrivé. Parler plus tôt eût été fomenter un débat inutile ; attendre plus tard aurait compromis mon droit: je le fais, et continuerai i\ le faire, avec le respect rt la confiance dus à mes juges. Heureux si mes défensis obtiennent la sanction du suffrage public !
Je passe sous silence mes confrontations avec le^ témoins, avec le sieur Baculard d'Arnaud, conseilltf d'ambassade; avec le sieur Marin, gazetier de France; en un mot, ce qu'on pourrait appeler la petite guerre, que je réserve pour un mémoire particulier; pour arriver bien vite aux objets intéressants, qui sont mes confrontations avec madame Goëzman, l'examen de* déclarations attribuées à le Jay, et la dénonciation de M. Goëzman au parlement*.
La première partie de ce mémoire, en montrant de ■ quel ridicule le conseil de madame Goôzman Ta forcée de se couvrir dans ses défenses, va porter ma jusliftcation au plus haut degré d'évidence.
La seconde, en éclairant le fond de la scène, noii> met sur la trace du principal acteur, et découvre entiii
• J'attends en ce moment quatre ou cinq mémoires conirt moi ar.nont l'S duui» les papieis publics. Il en a déjà paru deux, l'un du sieur Bacuhird (rArnaud: l'autre du ^azelier de FranceiKrns ce dernier, après quelques plaintes sur la fau9seié éa calomtiit'H et Vindvcence des outrages répandus dans» un libell* biKué, <lil-<»n, Beaumarchais Malbéte, le tirazetter de France entreprend de se justiller par un petit manifeste, sif^nc Marin, qui n'est pas Malhête. M. r.oôzman les distribue lou<t deux ; c'est riîn lui que j'ai fait prendre les exemplaires que j*en ai.
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la main qui fait jouer tous les ressorts de cette noire intrigue.