ARTICLE VI
c Plus, je me reconnais débiteur de mondit sieur de c Beaumarchais de la somme de soixante-<[uinze mille c livres, pour les fonds qu'il a mis dans l'affaire des « bois (le la haute forêt de Chinon, où il est intéressé « pour un tiers, dans lequel je me suis associé avec lui « pour les trois quarts, avec engagement de faire ses « fonds et les miens, aux termes de notre traité de so- « ciélé du 16 avril 1707; lesquels fonds je n'ai point « faits, mais bien lui. »
De la part du légataire universel, c'es! toujours la même logique. H dit : « Un traité de société est ici spé- « cifié dans l'acte ; donc ce traité de société n'a jamais « existé. » Puint d'autres raisons ; jamais d'autres preuves : et il appelle cela des défenses !
On se pei*suade aisément que des défenses de cette nature ne sont qu'un prétexte pour dire beaucoup d'injures à celui qu'on hait depuis longtemps, comme nu amant aime sa maîtresse.
Dans la première partie de cet écrit, j'ai prévenu rapidement que M. Duverney s'était engagé envers mes augustes protecteui's d'augmenter ma fortune. Si d'exposer de nouveau tout ce qui servit à fonder cet arrêté de compte est un historique étranger à la cause que je défends aujourd'hui, il ne l'est point au fond du procès, il ne l'est point à l'opinion publique. Les honnêtes gens surtout me sauront gré de n'avoir voulu rien laisser d'obscur sur cette partie de ma vie, si odieusenuMit attaquée, après en avoir autant éclairé le reste.
Forcé de rappeler d'honorables bienfaits, comme premiers chaînons des événements qui ont amené cette horrible allaire, au moins mon cœur y gagnera de faire
éclater sans indiscrétion, après douxe ans de silence, une reconnaissance que le seul respect a pa renfemifr si longtemps dans moi-même.
Oui, je le dis, et mes amis savent bien que je le d» sans regret, je devrais être un des plus riches parlici> tiers de mon état, et, sans le malheur opiniilre qii m'a toujours poursuivi, je le serais sans donte.
0 monsieur Duverney, vous raviez promis, solenneflement promis, à monsieur le dauphin, à madame la danphine, père et mère du roi, aux quatre princesses. Unies du roi, devant toute la France, à rËcole-lliUtaire, h première fois que la famille royale y Tint voir exercer la jeune noblesse, y vint accepter une collation somptueuse, et faire pleurer de joie k quatre-vingts ans le plus respectable vieillard.
0 Theureux jeune homme que j*étais alors! Ce grand citoyen, dans le ravissement de voir enûn ses maitm honorer le plus utile établissement de leur présence, après neut ans dune attente vaine et doukwrase, m'embrassa les yeux pleins de larmes, en disant lool haut : Gela suffit, cela suffît, mon enfant; je vous aimais bien, désormais je vous regarderai comme mon fils: oui, je remplirai l'engagement que je viens de prendre, ou la mort m'en ôfera les moyens.
J'ai dit qu'il m'avait procuré quelques petits intéfHs qui, changés en argent, et gard^ par lui-même en attendant le renouvellement du traité des vivres, me formaient sur lui une rente viagère de six mille francs au principal de soixante mille livres.
La compagnie des vivres s'étant renouvelée sans qu'il put m'y faire entrer, dans la crainte qu*on ue l'accusât d'avoir manqué de chaleur en cette occasioa, il avait imaginé d'acquitter d'un seul coup ses promesses, en me prêtant cinq cent mille francs poor acheter une cliarge que je devais lui rembourser à l'aise sur le produit des intérêts qu'il me promettait dans de grandes entreprises. On voit que je dis tout, et que m gratitude est franche, autant que ses procédés forenl généreux. Eh! pourquoi le cacherais-je? il fallait bien que cela fût ainsi ! Âurais-je accepté, sans cet espoir, un prêt de cette importance? il n'en fallait pas liât pour me iinner !
Mais Taffaire, quoique consommée, ayant été rompae par des événements dont le récit est plus essentiel aa roman philosophique de ma vie qu'à l'histoire ennayeoàe de mon procès, au bout de six mois j'avais reperdu mes espérances, il avait retrouvé ses fonds, et tout était rentré dans l'ordre accoutumé.
Cinquante-six mille francs seulement, restés à loi sur ma charge de secrétaire du roi, en augmentant on peu mon état, diminuaient encore mon aisance, poisqv je lui payais quatre pour cent d*un argent qui m'eo rapporait à peine trois.
Il m'avait encore prêté depuis, sur de simples refUN quarante-(iuatre mille francs, pour m^aider dans Tacquisilion d'une maison. Mais payer le loyer d'un 1^ geinent ou rinlérèt de l'argent qui me Tavail acquis» cela revenait au même : on sent que je n'en étais p>^
plus riche. D*ailleurs cet argent n'était pour moi qu'une espèce d'avanee de six mille francs d'arréragé de ma rente \'iagére, que je n'ai plus exigés depuis, à cause de ces prêts d'argent qui les avaient absorbés pour longtemps.
11 m'avait confié pour deux cent mille francs de ses billets au porteur en 1761, lorsque je fus en Espagne : mais c'était à condition que je n'en ferais aucun autre usage que de les déposer, en cas d'affaire majeure, pour augmenter ma consistance, par un crédit de celte étendue sur lui.
Tout cela méritait bien de ma part un dévouement paKait à ses intérêts ; mais tout cela n'augmentait ni n'assurait ma fortune : il le sentait, il avait la générosité de s'en affliger,' et ne se croyait point quitte envers moi, quoique ma reconnaissance envers lui fût sans bornes.
Knfin, voyant son crédit sur les afiaires générales à peu près tombé en 1766, il me pressa de former une compagnie pour acquérir sur le roi deux mille arpents dans la forêt de Ghinon, et de me réserver un tiers dans l'entreprise.
Le tiers d'intérêt dans une affaire qui exigeait plus de cinq ou six mille francs d'avance! à moi qui vivais modestement de mes revenus, et qui ne pouvais détourner nn sou de mon capital sans me couper absolument les vivres ! on sent bien que cela ne pouvait me convenir, à moins qu'un fort capitaliste ne se joignit à moi. C'est ce que fit M. Duvorney.
Far un traité de société particulier entre nous deux, il prit trois quarts dans mon tiers, à la charge de faire ses fonds et les miens ; ce qui me laissait, pour mon travail, un douzième sans fonds dans les bénéfices de Taffaire. Voilà l'époque et le fondement de notre association sur les bois de Touraine.
On peut encore se rappeler qu'en 1765, de la vente d'une charge à moi, j'avais touclié soixante-dix mille livres, et que de cet argent je lui avais remboursé dixhuit mille livres, et neuf mille cinq cents livres qui avaient produit deux des trois quittances dont il s'est agi plus haut dans Pacte; enfm que j'avais jeté le reste de mes fonds dans l'affaire commune.
Depuis, avantageusement marié, je continuai de verser de l'argent dans cette affaire, avec d'autant plus de facilité que j*avais deux garants : l'entreprise qui m'en répondait, et M. Duvemey, pour qui je payais; ce qui m'acquittait d'autant envers lui.
Voilà comment, en 1770, je lui offris en acquittement ma mise de fonds dans cette entreprise, montant à quatre-vingt-trois mille francs en capitaux et intérêts; ce qui forma les articles vi et vu de notre arrêté, dont je viens d'établir encore une fois le fondement.
Et de tout ce que j'ai dit, il en existe plus de preuves morales, physiques et publiques, qu'il n'en faut pour convaincre et persuader tout ce qui h'est pas le légataire de M. Duvemey. Lettres et recommandations bien respectables, grande notoriété d'événements, contrat existant de cinq cent mille francs, certificat d'un dépôt
décent mille livres, charge de secrétaire du roi. maison acquise, charge à moi vendue soixante-dix mille francs, récépissés de la caisse de ma compagnie pour quatrevingt-trois mille livres, etc., etc., etc.
Et le comte Falcoz de la Blache ne veut pas qu'il soit résulté de tout cela un arrêté *de compte entre M. Duvemey et moi, dont le reliquat aille à quinze mille livres ! Il m'intente un procès atroce pour éluder de me le payer! Et ce procès, il le soutiendra sans preuves jusqu'à extinction de poumons! il ira jusqu'à déshonorer, s'il le faut, le jugement de son bienfaiteur, plutôt que d'en avoir le démenti ! Et cet homme était un parent éloigné de M. Duvemey, qui lui a laissé toute sa fortune ! El ce riche légataire jouit à présent de plu^ de deux cent mille livres de rente ! Et il en aurait encore douze mille de plus, s'il eût pu faire signer à son bienfaiteur mourant un acte arrangé pour les enlever à sa respectable mère, qui les tenait de M. Duverney, son oncle ! Et il en aurait douze mille de moins, s'il n'eût pas constamment empêché M. Duvemey de faire le moindre bien à son propre frère, gentilhomme aussi considéré que mon adversaire est reconnu avide! El M. Duverney me disait quelquefois : • En laissant tout « mon bien à Falcoz, que j'ai créé, avancé, marié, en- « richi, je crois donner un soutien, un père à tous mes « parents... • Rouvrez les yeux, s'il se peut, malheureux testateur! voyez ce père, et ce soutien de vos parents, les chicaner, les plaider tous l'un après l'autre, sur les moindres objets qu'il n'a pu leur ôter entièrement. Je ne suis pas le trentième qu'il ait voulu dépouiller. 0 honte! Et l'on est étonné que Tindignation s'empare de moi quelquefois ! J'en demande bien pardon aux magistrats, aux lecteurs, au pubhc, au vicomte de la Blache, à la marquise sa mère, à toute cette famille respectable; mais au comte Falcoz... ah! je sens que cela m'est impossible.
ARTICLE vu.
Toujours M. Duverney qui parle.
• Plus, je me reconnais son débiteur de la somme • de huit mille livres pour les intérêts des soixante- « quinze mille livres, ainsi que je conviens de les « porter. »
La manière dont mon adversaire a prétendu détmire ces intérêts a été de faire plaider partout qu'ils étaient encore plus chimériques que les capitaux; puisqu'à l'époque de l'arrêté de compte, je n'avais pas fait, dit-il, vingt mille livres de fonds dans l'affaire des bois de Touraine.
Et ma réplique, à moi, c'est un relevé des divers inventaires de ma compagnie, et autres litres, comme récépissés de caisse, quittances du comptable, etc., par lesquels il est prouvé qu'à l'époque de cet arrêté, j'avais fait quatre-vingt-trois mille li\res de fonds en capitaux et intérêts dans cette affaire. Toigours des allégations sans preuve de sa part, toujours des titres de la mienne. On voit que nous marchons sur deux lignes bien diflé-
MEMOIRES
rentes; mais il le /aut ainsi, puisque nous soutenons des propositions aussi diverses.