‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 475 sur 607 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Presséparlescirconstances de publier ma justiûcation sur les atrocités qui me sont imputées dans un libelle signé Guillaume Komman, et depuis avoué de lui, j'ai fait en quatre nuits l'ouvrage de quinze jours.

Dans celte partie de ma défense je n'emploierai pas de longs raisonnements à repousser des injures grossières ; le temps est trop précieux pour le perdre à fller des phrases : j'opposerai des preuves claires et concises à des inculpations vagues et calomnieuses.

c Je dois repousser fortement les quatre chefs suivants :

1* D'avoir concouru avec chaleur à faire accorder à une infortunée la liberté conditionnelle d'accoucher ailleurs que dans une maison de foixe, où elle com^ait le danger de la vie ;

2* D'avoir examiné sévèrement une grande affaire qui tournait mal, à la sollicitation des personnes les plus considérables, qui avaient intérêt et qualité pour en vouloir être bien instruites ;

3* De m'étre opposé, dit-on, par toutes sortes de moyens, au rapprochement de la dame Komman avec son mari ;

4* Enfin d'avoir ruiné les affaires de celui-ci en le diffamant partout.

Les deux premiers chefs, je les avoue et je m*en honore hautement ; je prouverai que j'ai dû me conduire ainsi. Je nie les deux derniers; j'ai fait le contraire de l'un; je prouverai la calomnie de l'autre.

FAITS JDSnFICATVS DO PREMIER CHEF.

C Avez-vous concouru avec chaleur à faire accorder c à une infortunée la liberté conditionnelle d'accoucher « ailleurs que dans une maison de force, où elle courait « le danger de la vie? §

Oui, je l'ai fait; et voici mes motifs :

Au mois d'octobre 1781, je ne connaissais pas même de vue la dame Komman ; je savais seulement,

MÉMOIRES

comme lout le monde, qiie son mari l^avail luit metti*e dans une maison de force en vertu d'une lettre de cachet.

{}n jour que je dinais chez madame la princesse de Nassau-Sieghen avec plusieurs personnes, on nous peignit la détention et la situation de la dame enfermée «ivec des couleurs si terribles, que cet événement fixa Tattention de tout le monde. Le prince et la princesse de Nassau surtout paraissaient fort touchés de son malheur, et voulaient sVmployer, disaient-ils, à lui faire obtenir sa liberté. Touché moi-même du récit et de cette noble compassion, je les louais de leur dessein ; ils me prièrent d*y joindre mes efforts, ajoutaiit qu'un tel service était digne de mon courage et de ma sensibilité. Je m'en défendis par des misons de pnidence. Ils me pressèrent, je résistais en alléguant (ce qui est vrai) que je n'avais jamais fait une action louable et généreuse qu'elle ne m'eût attiré des chagrins. Out^lqu'un invite alors un magistrat du parlement, qui était présent, à montrer à la compagnie le ménioire que cette malheureuse fenune avait composé seule au fond de sa prison, et qu'elle avait trouvé moyen de faire parvenir à M. le président de Saron, avec autant de lettres qu'il y a>-ait de magistrats h la chambre des vacations. Voici celte requête touchante :

MÉMOIRE

AMIC$f< A M. I.E mf^IDEXT MC SAnOX T.XH \.X DWS lORNMATC, V<B

TkE<CH*.

« Je suis née à Dàle on Siii^so; j'ni élé rloviV «îans la religion protestante ivfornu'c.

« A r;1}jo (le XïviJO ans, j'étais or[»lielinc do pt'ro et de mèiv; à celui do ((iiinzo, mes jvironls in't>nt fait époii<or, on 1771, lo sioiir Komman Alsacien, et de h religion Inlhèrionno.

€ Mon mariage a étô célébré dans le canton do B'ile, suivant !« loisciviltK cl eceUViastitiuos do co' to villo.

« Je ne connaissais par le sieur Komman ; je témoignai quoique n'pupiianeo : on m'assura que je soi-ais iK's-liourous«\ quo c'olaitun l>on parti; jo me iiVi^nai.

* J'ai apporté à mon nnri r>4»().0fU> livres do dot. qi*il a touclh»es; j*ai tté axa!itagt*'Oon ouln^ do r>0.000 iixres. Mon mari s'«st ohlijrê oncor»* do tairi» un él.>t do s s biens dont : la moitié doit nfappartonir. en cas qu'il \ienne à nioMiir.

* l'n «le mes paivnts m*a dit, il y a un an, que cette clause n'avait pas été remi lie, et m'en a marqué lUi niti% ntentoment. Mais, comme je ne me connais pas en aTairos d'intérêt. j*ai toujours ntVliu'éce point.

« Mon mari m'a proposé de lui faire. i»ar écrit sous seing privé, une donation do tous mes biens: je lui ai fait cet écrit dau'î les commencements de notre mari;'i:e; il m'en a fait un pariMl, qu'il a retiré «ans me reuilro le mie:) ; je lai annulé démon pivpn» mouxem-nt. le .r^juiU.»! liernier.

< Je suis mère de deu\ enfants, el ^nxse «ie qu.itre mois du troisième. Notre union a été tivs-m:'!! assoiiie . j'ai o'é fort malheureuse; et j*ai loni:temj'< <outf»rt avec ïvjlirrcott douceur.

* Il y a deu\ ans que ces oia^tsont été plus fro|MeîJîs et | plus violents, r.omme le divorce est permis dans mon |Kiy< !

* La famille Faosch est une <!«< premières de B^ie.

et dans ma religion, j'ai écrit, il y a un an, à nm patoh collatéraux que je voulais briserma chaîne.

< On a cherché à m'adoucir : un frère utérin q>iefai«l venu à Paris le mois de mai dernier; il a cherché i pMÎfier ces troubles : c'est l'époque de ma grossesse.

t Au liout de quelque temps qu'il a été parti, moaH a recommencé ses persécutions, et a passé toutes Is hvncs.

c Je me suis plainte de mon côté, et je me sois ocofée d'obtenir dans les tribunaux (en me séparant demanmni le repos quo les conciliations n'avaient pu me procurer.

9 Mon mari, craignant sans doute Telfet de ces démreha^ a cherché à les prévenir par Tautorité.

t La nuit du 5 au 4 août, deux hommes se sont prâoléi à moi et m'ont dit que X. le lieutenant de police désirait k parler.

« Je témoignai quelque surprise du message i mw bem aussi indue : ne pouvant cependant imaginer aocoiu Tifr* lencc, je m'habillai pour suivre les deux inconnus.

n Je marquai de rétonnement de ne point troorcr aa voiture ni mes gens. On me représenta que c*éCait ptor prévenir des interprétations de leur part ; que je rentnns tout de suite; que cotait pour m'expliquer avec nx» aai devant le magistrat. Je me rendis : on fit approeber ■ liacrc. où je trouvai un troisième personnage. Je m'aperce qu'on prenait une autre route que celle de Tbôteldelipilice; je demandai pourquoi: on me répondit encore qoek magistrat, ci-aignant que je ne fusse Tue de ses gcos, lUJl par délicatesse cru devoir me parler en maison tierce.

(1 Je me payai de cette raison ; j'arrivai dans une cnr: on me fit entrer dans* une salle au rei-de-chaas>; tf l'homme aux exrédients, quittant Tanonyme et st fttttt; me demanda pardon de b supercherie, me dit quHAit exempt do |K>lice, el que j'eusse à rester parrordreAit" dans le lieu où j'étais.

« Je no puis rendre compte de ce qui s'est passé le w* do celte nuit el les trois premiers jours qui l'ont simie; je me sui< évanouie plusieurs fois ; j'ai eu le transport U homme t^t venu me parler, m 'interroger, me faire âgner : ma tête n'était pas à moi, et je n'ai qu'un sooW confus.

• Je vis M. le lieutenant pénêral de police, qui m'iim me marquer de l'iiitérét. Mes idét^ s'étant calmée?, ]'««?• pris que j'étais rue de lîelle'ond. au chMeau de CharoIlM» dans une maison d»» force, régie par deux femmes ncw*" l.acour cl Douay; qu'on y renfermait des folles et des f«uii^i pn'istituées.

« On m'a ôté ma femme de chambre pour m'en dwoff une du lieu, char^réesans doute du s«-»in de m'espionwr.

• On m'assure que je suis traitée cxtraord'naireineil: ipi-^ique 3cco'.itunu"'e à l'aisance, je ne me plaindrai pa?i'' privations pliysiques que j'éprouve *lans mon t-tat, et q" intluent sur ma santé et sur le fruit que je porte dan^ ic* ^ein.

• J'avais été avertie que mon mari machinait contre twion m'avait dit même que des gens avec qui il m'aniilfJ* «îiner étaient de> espions de la j»olice. quoiqu'il les eiît »ronc/'s po'ir des néinLXMants arrivant des praiHles Inde?.

le ^5 juillet, je lis deux procurations, dont unei«* M. Silve<tre. avocat aux ct^nseiU . qu'on m'avait iodii* comme un hivmète homme, à l'effet de veiller à mes «w r»**'s 1 1 de prévenir quelques manœuvres contn* moi ; fiv«* que je re^raniais cette prt'-caution comme superfloe. nep*" x.int iMU^iner que le gouvernement se mêlât de mes ^ relîcs a w mon mari, c4 qu'on me ravirait Tboonetir. U liî erîé. m- s enîants. peut-être ma fortune, sans m'enten**» quoiqu'd y ait des tribunaux.

« W^pMîs ce moment, j'ai sans cesse demandé i ptfiff ■

MÉMOIRES

mon avocat, je n'ai pu l'obtenir, je n'ai vu que mon frère, jeune homme Agé de vingt ans, qui, instruit de mon malheur, est venu d'Allemagne à Paris. C'est par lui que j'ai pu ftToir quelques renseignements sur la conduite que j'avais à tenir, c'est par lui que j'ai pu faire passer quelques lettres pour instruire mon avocat de mon sort, le prier d'agir pour me tirer de ce gouffre.

c Je n'ai point reçu de réponse ; on a cliercbé à intimider mon frère, et on est parvenu à le faire repartir, dans la crainte qu'il ne me secourût. J'ai demandé s'il n'y avait pas de juges que je pusse implorer. 11 m'a dit que le parlement était en vacance; il m'a remis une liste imprimée; et j'ai ima^né d'écrire à toutes les personnes de cette liste pour demander jusiice et appui.

c Je n'ai rien commis contre l'État ; je demande qu'on s'informe de la société qui venait clicz moi, si j'ai mérité, par ma conduite, d'être mise dans un lieu de prostitution, où j'e manque de tout, moi qui tenais un rang dans le monde, qui ai apporté une (ortune considérable, et qui ai toujours vécu dans l'abondance.

c Je suis instruite que mon mari craint que je ne redenvande mon bien : on dit que ses affaires sont surchargées par les grandes entreprises dans lesi|uelles il s'est intéressé, entre autres dans une aux Quinze-Vingts. Il est triste de pordre ma liberté, parce que ma fortune péiiclile.

c Sa conduite postérieure m'annonce la vérité de ces conjectures. Après m'avoir dilTamécde la manière la plus cruelle, il parle de revivre avec moi ; la cupidité seule ou l'impossibilité de justifier de mon bien peut lui faire mépriser jusqu'à ce point la délicatesse et l'honneur.

c Quoi qu'il en soit, je supplie respectueusement nosseigneurs d'avoir pitié d'une jeune femme étrangère, sans expérience, ne connaissant ni lOi usages ni les lois; je mets sous leur protection ma vie et celle de l'enfant que je porte dans mon sein : car je dois tout craindre après ce que j'ai souffert. Si mon mari croit avoir le droit de me traiter aussi barbarement, pourquoi fuit- il les regards de la justice pour me persécuter ténébrcusement? Après m'avoir tout i*avi, il m été tran<iuillement se promener à Spa, pour ses plaisirs ; et je n'ai pu encore parler à mon avocat. Blon âge, mon sexe, état, méritent quelque indulgence : je supplie qu'on donne les moyens de me défendre, de m'arracher de cet odieux séjour. Ma qualité d'étrangère, la religion que je proi, les lois sous lesquelles j'ai été mariée, devaient emïr qu'on me ravit ainsi ma liberté. Je demande justice mt protection ; et si la confiance que j'ai en la démarche que Je fais n'est pas trahie, je les obtiendrai. Ma reconnaissance ïra mon respect pour mes libérateui*s .

« Signé : F. Korsmax, née Faesch. >

Copie de la IcUvc écrite à MM. les comcillcrs de la chambre

des vacations.

• Paiis, au cliâteau de Charollais, me de Bellcrond,

« octobre 1781.

c NONSIEIH,

« J'ai pris la liberté d'adresser un mémoire à M. le président de Saron, et l'ai supplié d'en faire la lecture à messeigneui-s. Son contenu vous apprendra mes malheurs, et le secours que j'ose attendre de votre justice et de votre bonté. Je les implore avec la plus vive coniiance; ma reconnaissance égalera les sentiments respectueux avec Icsi|uel£ j'ai l'honneur d'être, c Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé : F. Kohmian, née Faeslu. i

 la lecture de cette requête si simple et si toucliante, je dis : « Messieurs, je pense comme vous: ce n*esl point là Touvrage d'une méclianle femme, et le mari qui la tourmente est bien trompé sur elle, ou bien méchant lui-même, s'il n'y a pas ici des choses qu'on ignore. Mais, malgré l'intérêt qu'elle inspire, il serait imprudent de faire des démarches pour elle avant d'être mieux informé. § Alors, dans le déshr de me subjuguer tout à fait, un de ses zélés défenseurs, je ne sais plus lequel, me remit un paquet de lettres du mari de celte dame, écrites à l'homme qu'il accusait de l'avoir corrompue. Je passai sur une terrasse, où je les lus avidement. Le sang me montait à la tête. Après les avoir achevées, je rentre, et dis avec chaleur : « Vous pouvez disposer de moi, messieurs ; et vous princesse, me voilà prêt à vous accompagner chez M. Le Noir, à plaider partout vivement la cause d'une infortunée punie pour le crime d'autrui. Disposez entièrement de moi. Je ne connais du mari que le désordre de ses alfaires, et je vous apprendrai comment. Je n'ai jamais vu sa malheureuse femme ; mais après ce que je viens de lire, je me croirais aussi lâche que l'auteur de ces lettres, si je ne concourais de tout mon pouvoir à l'action généreuse que vous voulez entreprendre, t Mes amis m'embrassèrent, et j'allai, avec la princesse de Nassau, chez M. Le Noir, où je plaidai longtemps pour notre prisonnière. Je ne crains d'oil'enser personne en l'appelant ainsi, la nôtre. Ah! chacun l'avait adoptée! De là je partis pour Versailles, et n'ai pas eu de bon repos que je n'ai obtenue des ministres que l'infortunée n'accoucherait pas, ne périrait pas dans la maison de force où l'intrigue l'avait jetée.

Pour justiGer la clialeur que j'ai mise à toutes mes sollicitations, je dois transcrire ici les lettres du mari, comme j'ai transcrit plus haut la requête de la femme. Mon bonheur veut qu'après les avoir employées dans le temps à ouvrir les yeux des ministres sur Thomnie qui les avait trompés, elles me soient restées dans les mains, qu'on ne me les ait pas reprises ! 11 est vrai que depuis six ans ce Kornman est dans la boue, et que sa levée de boucliers, aussi lâche qu'injurieuse, était bien loin d'être prévue ! Mais s'il est un seul homme, après avoir lu ces lettres, qui ne dise pas : J'en aurais fait autant que Beaumarchais, je ne pourrai jamais estimer cet homme-là.

Non, ne transcrivons point sèchement ces étranges lettres : soyons courts, mais pas ennuyeux : opposonsles, date par date, aux narrations du libelle que j'attaque, aux jérémiades hypocritei qui en accompagnent les récits; déterminons surtout les époques oîi elles concourent avec les lettres.

C'est vous seul que j'attaque, monsieur Guillaume Kornman. Vous m'avez, non pas inculpé, mais vous m'avez injiu*ié. Vous avez armé contre moi mille gens assez légers pour prendre parti dans votre affaire, sans penser qu'un homme audacieux peut tout oser impu* nément aussi longtemps qu'il parle seul. Vous me forcez de me justiûer ; je vais le faire sans luuneur. N'étant

MÉMOIRES

point appelé à défendre voire malheureuse femme de l'accusation d*aduUère dont*vous la flétrissez; moins encore à disculper celui que vous nommez son séducteur, c'est vous seul que je vais discuter pour le maintien de mon honneur : il m'importe ici de le faire, avant de dire un mot de moi.

Parcourons donc votre libelle, que vous appelez un mémoire.

Vous convenez (page 6) que votre femme s'est conduite avec vous pendant six ans d'une manière exemplaire, et vous fixez Tépoque de ses désordres (pour user un moment de vos termes) à la connaissance que vous lui fîtes faire d'un sieur Daudet de Jossan, en 1779.

M. le baron de Spon, premier président de Golmar, vous avertit, dites-vous (page 6), f que le sieur Daudet « était un personnage très-dangereux... qu'aucun prinf cipe d'honnêteté publique et particulière n'arrêtait « dans l'exécution de ses desseins. > (Bon Kornman, vous voilà prévenu. S'il vous arrive malheur, ce sera bien votre faute !) Et cependant vous le reçûtes chez vous (page 8), c et vous lui rendîtes quelques services, f en considération de la protection très-publique, dont f M. le prince de Montbarrey daignait Thonorer. > Gela est bien généreux, mais en même temps bien imprudent, puisque le changement de conduite de votre femme vous indiquait déjà (page 8) le commencement d'une liaison entre elle et lui). Insensiblement votre santé s'en altéra (page 8). Vous fûtes à Spa pour la rétablir. Mais, homme attentif, en partant « vous sup- « pliâtes votre épouse d'ouvrir les yeux sur l'abîme qui « s'ouvrait sous ses pas. Vous la suppliâtes de ne pas a se livrer davantage à un homme sans morale, et qui « avait moins une véritable passion pour elle que le be- « soin de tirer parti pour sa fortune de la complice de « ses égarements. »

Cela est très-prudent de votre part. Mais que veut dire une lettre de vous que j'ai dans ce ipomentsous les yeuxT lettre écrite en arrivant aux eaux à cet homme suspect, dont les liaisons avec votre femme avaient altéré votre santé, contre lequel vous aviez cru devoir la mettre en garde à votre départ : cette lettre rentre si parfaitement dans les idées que vous nous faites prendre de votre éloignement pour lui, que j'en veux donner des fragments.

Adresse de la lettre :

A M, Daudet de Jossan , syndic royal de la ville de Strasbourg j à la chaussée d'Antin, à Paris.

Avec le timbre.de la poste*.

t Spa, le 12 juillet 1780.

« Je croirais manquer à ramilié que vous m'avez

< toujours lémoignée, mon chef; syndic royal, si je ne

< vous donnais des nouvelles de mon arrivée au lieu de « ma destination. J'ai fait le plus de diligence possible,

* Je préviens que loules ces leUres, écrileR et signées du mari, paraphées dans le temps par la femme, et contrôlées depuis, sont déposées au greffe, afin que Guill... Korn... suit forcé de les rC' connaître, ou les nie à son grand péril.

f aûn de pouvoir vous rejoindre le plus tAt posam, « pour me rendre en Alsace. Ma foi, il éfaif temps que « je m'en aille de la rue de Caréme-Prenant. • (Demeure du sieur Kornman à Paris.) Je supprime id quelques détails oiseux. Mais lui parlant de votre femme, vous ajoutez : c et comme elle zi*a pas D'EXpéRisHcs poa

«t se conduire, EMPÊCBEZ-LA, mon cher, de faire QCELQn

c SOTTISE majeure; et tâchez de la faire sortir de ladé- « pendance deç domestiques, en lui persuadant que l'on « paye leurs complaisances passagères fort cher, dmit c cette espèce de gens sait toujours tirer parti. Je vous c envoie une petite lettre pour ma fbmue, que je vous « serai obligé de lui remettre... Adieu, mou cher... vous « aurez encore de mes nouvelles avant votre d^rt « pour TAIsace. Je vous embrasse et suis atbc les senth « ments du plus invioublb attacdement, tout a tocs.

« Signé : G. Korxmas. •

Me trompé-jc en lisant? Est-ce bien tous, moosieiir Kornman, qui mettez votre femme sous la direction de cet homme sans honneur et sans mœurs, qui ne feint de Taimer que pour la dépouiller? Donnons encore quelques fragments d'une autre lettre de Spa, et tonjours au même hommoi Elle vient à Tappui de b première.

A M, Daudet de Jossan, etc. (Même adresse et même

timbre.)

I>e Spa, ce 19 Juillet 1780 (cinq jours ipKs

la pTécéàenU],

Après les compliments aflectueux au cher ami, oo

lit : « Je suis fâché de ne pas être à Paris pour y rece-

« voir M. votre frère; je souhaite qu'il puisse vous en-

a içager à différer votre départ pour TAlsace, afin oce/e

« PUISSE vous V joindre. 11 est vrai que je vous en ai donné

« ma parole, et vous pouvez compter que je Teffeclue-

« rai, à moins que je n'aille dans l'autre monde; as

V auquel vous voudrez bien m'excuser de n'avoir j^as

« tenu ma promesse. Si nous pouvions faire le voifage

« de r Alsace ensemble, cela serait plus gai. D'un autre

« coté, votre absence de Paris et Versailles pourrait

« peut-èlre préjudicier à nos spéculations projetées:

« enfin vous verrez à faire pour le mieux, et vous ne

« devez pas douter du plaisir que f aurai de me trourer

< en Alsace avec vous. Il ne dépendra que de mafevmi

« dctre de la partie ; mais pour lors il ne faudra pa*

« que je fasse le voyage avec un désagrément continuel,

« ma santé ne le supporterait plus. Je crois avoir fait

« tout ce qui était raisonnable ; mais tout a ses bornes;

« je ne puis plus rien lui dire. Elle n'est plus une en-

« fant, et c'est à elle à se faire estimer du public et de

« son mari : pour le reste, elle sera la maîtresse de fairt

« ce quelle veut; je n'aurai jamais la sotte manie de

« gèncr le goût et l'inclination de personne, trouTant

• que de toutes les tyrannies, la plus absurde est ceW^

« de vouloir être aimé par devoir : outre que c'est une

« impossibilité, on ne commande pas au sentiment le

« plus doux. Partant de ce principe, on peut très-ha

« vivre ensemble , ne pas s aimer, mais s'estimer, awir

< lie bons procédés «gui prouTcnl toujours de h réci-

• pi-ocilc (le lu part dune âme lionnéln. Je crois que ce ■ que j'exige n'esl pas injuste ni diflicile dans la prati-

• que, et je iet toaiiuît à vog réjiexioni, etc.

• Signé : KoMtlIUl. •

Ainsi vous soumettez aux réflexions de TOtre odieui rifal le dessein où vous êtes de laisser à votre jeune femme toute liberté d'aimer un autre homme; cependant vous croyei savoir que c'est cet homme-là qu'elle

Quatre ou cinq lettres suivantes sont du même stjle.

Eh quoi! monsieur, vous n'écrivez pas même en droiture a votre femme? Il Taut que ce soit votre ennemi qui lui remette vos lettres? Vous l'en priez. Vous étoufTei d'embrassements le corrupteur qui l'a perdue ou la perdra I Vous caressez ce monstre qui vous a forcé de recourir aux eaui de 3pa pour rétablir votre santé, qu'une juste jalousie délabre I • tt comme ma femme « n'a pas asseï d'expérience pour se conduire ; empè-

• cliez-lâ, mon clier, de Taire quelque sottise majeure, i Prenez garde, monsieur fiornman ! on dira que vous prescrivez à deux amants de mettre de la décence dans une intrl|,iie approuvée de vous ! Prenez garde ! on dira que vo^s sounieltez votre femme à l'expérience d'un corrupteur habile, pour qu'elle apprenne de lui la ma> niére de conduire sans scandale une intrigue d'amour! Prenez garde! Hais revenons vite au libelle .- ces rapprochements sont précieux.

(Page 0.) ■ Wes remontrances furent inutiles : de re-

• tour des eaux de Spa, j'apprends qu'en mon absence t la dame Komman a tenu la conduite la moins mesu-

• rée; que le sieur Daudet lui a fréiiuemment assigné 1 des rendez-vous chez lui, et qu'il s'y est passé des

■ scènes d'une espèce assez étrange pour que le voisi-

■ nage en ait été scandalisé, etc. > Maintenant que vous êtes instruit de tout par des rapports aussi Tidèles; j'espère, à Komman ! que la colère et l'indignation vont vous faire éclater, ou qu'au moins toutes les liaisons entre un homme audacieux et vous sont fmies; el qu'eiinn votre dernière lettre à cet abandonné (si même vous croyez devoir lui défiindre ainsi votre porte) est bien révère ! Il faut la lire, et la comparer avec la page 'j du libelle, citée plus liaul. A cette époque, vous lut écriviez :

A M. Daudet de Jouan, à Slraibourg, etc. (Il était parti pour Strasbourg.)

. Di rarij, le li) aoùl nSO, < J'espère, mon cher ami, que la lettre que j'ai en le t plaisir de vous adresser de Druxelles vous sera bien

• parvenue ; la vùtre, qu* vous m'aviez {ail l'amUié de > m'ailresser A Spa le 7 de ce mois, m'a été renvoyée

■ ici ; je «Mi» cAarm^ d'avoir prévenu voi intentioiit, es . hàltxnl mon retour. le n'ai pas manqué de me rendre . de suite cliez H. le comte de Brancion, qui m'a mh . au (ail du projet dont il était question ; l'alfaire me

• paraît belle, il ne s'agit que de la certitude de se pro

lËS. 415

( ctrer tes Tonds nécessaires pour ne pas rester en i chemin lorsque l'opération sera commencée; je m'uc-

■ cupe à venir vous joindre pour nous concerter là- I dessus. » [Ici lonl de* détail* d'affaire*.)

t J'ai mille chose à régler avant mon départ, que je

■ compte effectuer vers la fin de la semaine prochaine. ( Je crois que ma femme est intentionnée de faire ce

• petit voyage; mais elle n'a guère fait de préparatifs « pour cela. Lorsque cela sera bien décidé, je ne mun-

■ qu:rai pa* de vou* en faire part. En attendant le

• plaisir de vous voir, je vous embrasse de tout mon

• cœur, et suis, lani ré*erve, tout à vous.

« Signé : Kohniiui. »

Quel étonnant commerce : J'etpère, mon cher ami, que la lettre que j'ai eu le plai*ir de tout adretter de Bntxelkt, eU:. 0 vertueux Komman! époux délicat, père tendre ! l'homme qui corrompait tout chez vous ét.iit votre cher ami! Je *ui* charmé d'avoir prévenu voi iiilentioni en hâtant mon retour. Ainsi vous aviez mis dans ses mains, non-seulement la direction des plaisirs secrets de votre femme, mais encore il vous faisail marcher suivant ses intentions ! et afin qu'il ne pût douter que la vùtre était de lui mener votre épouse à Strasbourg, vous te lui assuriez en finissant votre lettre. Je croie que ma femme e*t intentionnée de faire ce petit voyage; mai* elle n'a guère fait de préparatifi pour cela Lortque cela lera bien décidé, » ke ii*i<iiui.iiAi pis db «as EN FiiBB p»BT. Ainsi, vertueux Guillaume, elle n'est pas encore décidée, mais l'homme abandonné oui la perd vous aura cette obhgation! et pour qu'il sache même que c'est à bonne intention de votre part, vous Tmissez ainsi la lettre : En attendant le plai*ir de tout voir, je vout embra*te de lout mon cœur, et luis, s»!ia ni- FERvs, (oui à vou*.

San* ré*erve, messieurs, vous l'entendez! En eflet, vous verrez bientôt l'étendue d'amitié que ce grand mol renferme.

Reprenons ici le libelle.

(Page 9.) " Cependant îe sieur Daudet se rendit à

■ Strasbourg pour y remplir les fonctions de syndic-adt joint de M. Gérard.

( La dame Kornman, qui ne pouvait plus se séparer . de lui, désira de faire un voyage à Bdle... Strasbourg • est sur la route de Bàle ; je n'eus donc pas de peine i a deviner le vrai motif de sa demande, etc. . (Et cependant vous l'y meniez, Guillaumel)

Il faut lire dans le mémoire même tout le pathos de celte page, et de quel style le vertueux époux apprenait en roule à sa jeune épouse (page 9) comment t tous les . faux plaisirs qui noiLs ont occupés passent et s'effa- ( cent; comme il importe pour les derniers jours de < notre existence, si fugitive et si courte, de se mèna-

■ ger une conscience sans remords. • Et tout le reste du paragraphe, digue de figurer, au style près, ii côié de...

Laurent, tirrei m

; ma iJiKipline,

MÉMOIRES

Cependant ce verlueux époux venait d^écrire en partant à son plus terrible ennemi, à son redoutable rival, deux lettres du 24 et du 25 août ; la première commence ainsi :

A M, Daudet de Jossan, etc.

m Paris, le 2i aoûl 1780.

« J'ai été cbarmé, mon cher ami, d'apprendre, par la a lettre que vous m'avez fait Tamitié de m*adresser, que f vous soyez heureusement arrivé à Strasbourg. » (Je supprime le$ détails étrangers à mon objet.) « J ai fait « deux fois ma cour à madame de Montbarrey et à ma- « dame de Nassau, qui m'ont reçu avec beaucoup de ' « bonté, de même que ma femme, qui a été hier pour « prendre leurs ordres, car il paraît décidément qu'elle « est du voyage; elle prendra autre femme de chambre « et autre domestique, et par ce moyen nous voyagerons « ensemble. » (Ce qui prouve que les débats intérieurs se rapportaient au renvoi des valets , et nullement aux intimités du galant.) « J'espère que vous serez encore à « Strasbourg, et.que nous pourrons y passer quelques « jours ensemble, etc. »

El le lendemain 25 août, de peur qu'il ne l'oublie, le vertueux époux, qui sait comment il importe de se ménager une conscience sans remords, écrit une seconde lettre à son cher ami, conçue en ces termes :

« Vous aurez vu par ma dernière lettre d'hier, mon •< cher ami, que mon voyage est décidé, et que je ne « tarderai pas à vous joindre. » (Et plus bas : ) « Ma « marche est de partir samedi au soir ou dimanciie « avec armes et bagtnge. » (Le bagage, messieurs, celait sa jeune éjjouse.) « A vue de pays, j'arriverai vendredi « pour dîner, ou, s'il est possible, niônie jeudi; de quoi « je tâcherai de vous informer. » (?i' oublions pas cet « anpressement obligeant; il trouvera son application,) « Je vous prie d'avance à diiier, mon cher, pour ce « jour; ainsi ne prenez pas d'engagement avec monsieur « votre frère, afin d'avoir le plaisir d'être plus long- « temps ensemble. • L*heureu.K homme que ce syndic î S'il sentait tout le prix d'un ami rare comme M. Guillaume! s'il savait comme l'époux a peur qu'ils ne se voient pas assez tôt ! Reprenons un moment Thypocrile libelle. Us sont en roule ; le mari continue de prêcher sa jeune épouse.

(PageiO.) « Ces conversations, allachanles par leur « objet, arrachaient souvent à la dame Kornman des « aveux mêlés de larmes de repentir. J'osai quelques •< instants espérer qu elle ferait enfin un retour sérieux ta sur elle-même. Maliieireusenem, aux approches de « Strasbourg, Ihonmie dangereux parait. » (Malheureusement, inopinément même ! il n'avait été prévenu de larrivée que cinq ou six fois par le bon mari, qui la lui amenait ynalheureusement.) « A l'instant toutes ses bon- « nés résolutions sont oubliées...

« A Strasbourg, toutes les règles de la décence sont « entri'intes, aucune bienséance n'est respeclée... Je « crois devoir lui faire en conséquence quelques obser- ¥ valions, elle ne me répond qu'avec le ton de l'aigreur

« et de l'insulte. » (0 Guillaume Komman ! si elle a pris en effet ce ton aigre avec vous, méritiez-TOUS beaucoop d'égards?)

« Je sens alors qu'il est prudent d'abr^er son séjour « de Strasbourg » (très-prudent, en effet, monâeur!) « et je la conduis à Bàle au milieu des siens. Je ne « restai pas à Bàle, persuadé que, quelle qu*y pût en « ma manière d'agir, il serait dilïicile que je n*eusse « pas l'air d'exercer au près d'elle une censure imporitaie,*

Au moins, homme prudent, avez-vous pris en partant de Bàle quelques précautions pour que les scènes scandaleuses de Strasbourg ne se renouvelassent potot en cette ville? Oui, oui, messieurs, il en a pris. Il a mb ordre à tout, en écrivant de Bruxelles à sa femme et à son ennemi des lettres menaçantes, foudroyantes, que je vais rapporter ici. Il était bien temps qu'à la fin il se montrât l'homme vertueux quMI est.

Lettre foudroyante à sa femme.

• A Alher, près de Luxemboui^, le 14 septembre ITAL

« Je crois, ma femme, qu'il est décent que tu reçoi- « ves de mes nouvelles, car mon silence pourrait faire « naître des réflexions aux bo.'«nes gehs avec lesquels ta « te trouves, qu'il n'est pas de notre intérêt qu'ils fiis- « sent. » (Ces bonnes gens, messieurs^ étaient le^ oncles et les frères de sa jemme.) « On te demandera par in- «< térêl pour moi, ou par curiosité, si je t*ai écrit; et ta « pourras par ce moyen satisfaire à foutes ces demao- « des. » (Ici les détails de voyage.)

« Fais mille comphments à les parents et à DaM, « si tu le vois; car je suppose qu'il pourrait bien, dans i( ses petits voyages, avoir V attention de te faire wu « visite. Je lui écrirai demain. Je fais passer la présenle « par Strasbourg, pour qu'on y voit que nous sommes « en correspondance ensemble. Tu jwurras également, a si par hasard tu avais quelque chose à ine faire dire. « adresser tes lettres pour moi «i Wachler. Cela mm « donnera un air d'intelligence qui fera bon effet smt « l'esprit de certaines personnes. Je suis toujours avec « les sentiments que tu me connais. »

Et voici la lettre menaçante au corrupteur de si femme :

A M. Daudet de Jossan, etc.

« De Bruxelles, le 20 septembre ITSO-

« Je vous adresse, mon cher ami, la présente à Slras-

« bourg, à tout hasard, ne sachant si elle vous y trou-

« vera. » (Sans doute il ne le savait pas. S021 cn£i à»

pouvait bien tire à Bàle; et le vertueux époux, qui s en

doutait, finit sa lettre remplie d'affaires, en ces ferma:)

« Je ne séjournerai que peu, pour prendre la roule de

« la Suisse, y chercher ma femme et mes enfants, el

« les ramener rue Carème-Prenant... Adieu, moh cheb;

« JE vous EMBRASSE, et VOUS prie de me croire, avec le

« plus sincère attachement, tout à vous.

« Signé : G. Korkna5. • Et par P. S. :

« Je voudrais beaucoup vous trouver à Paris, où je

« pense que votre présence serait bien nécessaire. »

MÉMOIRES

Je ue roe permets plus aucune réflexion sur ces lettres. Mais, pour compléter le dégoût qu'une telle hypocrisie inspire, il faut citer encore la fin delà page iO du libelle, où il parle de son retour à Bàle.

(P;«ge iO.) « Je n'eus pas besoin, en arrivant, de » faire de longues informations sur la conduite de la « danie Kornman. A peine fus-je descendu dans Tau- « berge où elle logeait, qu'on m'apprit que le sieur

• Daudet y était venu plusieun fois de Str<ubourg; qu'il

• y avait passé des nuits avec elle... » Sauvons à nos lecteurs la juste horreur de ces récits;

Guillamne kornman est démasquée Si la malheureuse victime de ses cruautés ultérieures eût été séduite en effet (ce que je suis bien loin de juger sur l'accusation d'un tel homme), elle aurait deux complices de sa faute, son séducteur et son mari. Mais le plus coupable des trois serait l'homme affreux qui Ta fait enfermer, et qui l'accuse d'adultère.

J'ai montré comment le sieur Kornman avait fait les plus grands efforts pour lier intimement sa femme avec le sieur Daudet. Quels étaient les motifs d'une aussi làcbe conduite? On va les voir. C'est toujours lui qui va parler, car c'est lui seul qui doit me venger de lui. Ses lettres, opposées à son libelle, ne laisseront rien à désirer. Il vous a dit (page 8) :

« D'après une assurance si positive » (celle que lui avait donné sa jeune épouse d'avoir de l'éloignement |H>ur l'homme qu'il lui présentait); « je ne cherchai

• point à éloigner le sieur Daudet de chez moi ; il y « vint comme auparavant. » (N'oubliez pas que tout ceci précède le voyage à Spa, dont nous avons extrait des lettres.) « Il y vint comme auparavant. Je lui rendis même quelques services, en considération de la protection très-publique dont M. le prince de Montbarrey daignait l'honorer. »

Ainsi, monsieur, vous receviez chez vous l'homme le plus dangereux pour votre honneur ; vous lui rendia service en considération de la protection publique dont un ministre l'honorait. Mais ce ministre vous en priait-il? ou vos relations avec lui étaient-elles assez impérieuses pour que, malgré vos répugnances, il vous fût impossible de lui refuser la demande qu'il vous en a^ait sans doute fait faire ?

Sachons, monsieur, ce qui en est. Vos lettres de Spa, écrites à cet homme accusé, nous l'appi-endront. Voyons surtout comment vous lui rendiez service, et quels sei"vices vous lui rendiez.

Toujours la même adresse aux lettres, et toigours timbrées de la poste.

A M, Daudet de Jossan^ etc.

« Spa» le 19 juillet 1780.

• Je vous suis obligé, mon cher ami, de m'a voir donné

• des nouvelles de ce qui s*est passé depuis mon dé- « part, etc. • (Ici des détails oiseux.) * Ce que vous

• me dites de la situation des choses, relativement à « noire spéculation sur la place de trésorier de la M..., « nie fait plaisir, et est fait pour donner des espérances,

DKAt'SAkCUÂI».

« de même que ce que d'Erv... vous a dit sur mon « compte, quoique je devais m'y attendre ; il ue faut « pourtant pas trop se fier là-dessus dans ce monde. Il « est encore bon de vous observer que ledit sieur a be- « soin d'être talonné, qu'il n'est pas bien chaud, et qu'il « se rend facilement aux objections qu'on lui fait ; et « que, se laissant .aller aux circonstances, il attribue « au hasard ce qu'il aurait pu obtenir par la moindre « activité et persévérance. »

(Pardon, lecteur, mais je ne n'y change rien. Ceci n'est pas écrit du style hypocrite et traînant du libelle : c'est du Kornman tout pur.)

« Cette place est tout a fait a ma convekanck, et se- « rait d'autant plus agréable pour moi que, me mettant « en relation avec le département de la guerre, je se- « rais à portée de faire connaître au miiiibtre que je « puis être utile dans d'autres opérations, où il n'est « quelquefois pas indifférent de pouvoir se conûer à « des gens honnêtes, et de la*discrétion desquels on est

« ENTlëREMENT PERSUADÉ, etc

« Vous avez bien fait, mon cuer, d'envoyer le mandat « pour madame de... à notre caisse : tout ce qui sera « présenté de sa part et de la vôtre sera exactement « acquitté, etc.

« Signé : Kornman »

Maintenant vous connaissez, lecteur, l'homme, le motif et les moyens ; vous voyez comment il rendait service au corrupteur de sa femme, en considération d'un ministre auprès duquel il n'espérait pourtant s*insinyer que par ce même corrupteur. Rien ue lui coûtait, je vous jure, pour arriver à se saisir d'une caisse : mais vous n'êtes pas à la fin. Lisez la suite.

Même adresse que dessus.

A M. Daudet de Jossan, etc,

t Spa, le 29 juillet 1780.

« Je VOUS suis obligé, monsieur et cher ami, du dé- « tail que vous me donnez du souper de Beud..., de « l'entrevue de mon frère el de sa femme avec la •< mienne; les négociateurs de ce raccommodement ne

V me paraissent pas bien sorciers, etc. » {Je n'écris ces « phrases aimables que pour montrer Vmtimité). « A M l'égard des vingt-cinq mille hvres que vous voulez <« nie charger de remettre en billets de caisse, pendant « votre absence, à M. le prince de Montbarrey, pour « acquitter pareille somme qu'il a avancée à M. le baron

V Wircli, c'est une excellente idée, et je vous en suis « obligé. Je pense que le temps de la quinzaine dont M vous nie parlez » [apparemment pour acquitter le mandat) « ne sera pas si strict pour que j'aie le temps a d'arriver. Vous voudrez me mettre, dans ce cas, par « écrit ce que je dois faire dans cette occasion. » (Ce vertueux mari , messieurs, qui n'obligeait le prétendu galant qu'en considération de la protection qu'un ministre lui accordait, le voilà aux genoux du séducteur de sa femme, lui demandant des leçons, des préceptes, pour s'insinuer dans les affaires du minisire !)

MÉMOIRES

« Il serait peut-être possible qu'elle (celte occanion) « me procurât celle de glisser deux mots de mon prof jet, qui est que le ministre devrait me faire son ban- « quier particulier, ou avoir sa caisse chez moi. » (Cet homine, lecteur, est bien possédé du démon des caisses ! U lui en faut une absolument, car la sienne est en mauvais ordre ! caisse de la marine ! caisse de V École Militaire ! caisse du ministre ! caisse des princes ! caisse des Quinze-Vingts ! Vous verrez, vous verrez! Mais reprenons sa lettre.)

€ Il serait peut-être possible que cette occasion me « procurât celle de glisser deux mots de mon projet, « qui est que le ministre devrait me faire son banquier « particulier, ou avoir sa caisse chez moi. Il y troutf verait l'avantage que son argent serait toujours utile- « ment employé, parce que je lui en bonifierais Tini térêt; et il pourrait en disposer également d'un « moment à Taulre, parce qu'étant dans le cas d avoir « toujours une caisse gaivie, j'acquitterais les mandais « que le prince fournirait sur moi, et que Ton impri- € merait d'avance, pour qu'il n'ait qu'à signer et rem- « plir la somme et l'ordre à qui il faudrait payer, ou je « lui porterais sur son ordre des billets de caisse ou de « l'argent. 11 me semble que cet objet pourrait devenir « coxsÉQDEKT pour le prince, surtout si dans un tnanie- « ment général comme le département de la guerre, « qui est de passé cinquante millions, on peut me « laisser de temps à autre quelque forte somtne entre les « mains, t (Vowt V entendez !) « Ce qui ne me paraîtrait « pas didicile, et suis sûr que cela a été pratiqué dans « le temps par M. D***, par l'entremise des sieurs t... « et M.... Et moi j'aurais Tagrénient de uie rendre utile « au ministre, ce qui peut se retrouver dans P occasion. ï> (Vous voyez les Iwnnâtes projets quil avait sur tous ceux qui pourraient lui confier une caisse! Ella lettre finit ainsi :) « Je soumets cette idée à vos lumières, etc. II nie « tarde de venir vous joindre, mon cher; je hiîlerai ce « moment autant qu'il sera possible. Je vous embrasse, w et suis avec le plus sincère atlaclioinenl tout à vous», « votre serviteur et ami.

« Signe : Kornxan. »

Avant de réfléchir sur cette conduite, encore une lettre de l'époux scrupuleux à l'homme dangereux qu'il déteste.

Même adresse.

À M. Daudet de Jossan^ etc. (toujours le timbre de la

poste).

« Spa, le 1" août 1780.

N'oubliez pas, lecteur, que toutes ces lettres sont de l'époque où l'honorable époux prétend dans son libelle (page 8) « qu'il conjurait la dame Kornnian, de la nia- « niérc la pUis pressante, d'ouvrir les yeux sur l'abîme « profond qui s'ouvrait sous ses pas, et pendant (|u'il « la suppliait (dit-il) de ne pas se livrer davantage à « l'homme sans honneur et sans morale qui ne voulait

« que tirer parti de la fortune de la malhaireose coin* « plice de ses égarements. »

« Spa, le 1" août 1190.

« J'espére, mon cher ami, que la présente tous Irosf vera encore à Paris » (auprès de sa femme), et que « votre départ sera différé de quelques jours, afus et « me trouver plus longtemps avec vous en Alsace. Soya « assuré que je m'en fais une fête, et que je viendra < vous joindre le plus tôt possible. Je ne vous dis plus « rien de ma femme : tout dépendra d'elle. Je ne suis « pas un homme injuste, et je sais apprécies lbsfai- « BLESSES HUMAINES ; je ferai toujours consister unn « bonheur en faisant celui de ma femme » («n/à pom « elle), et de ce qui m'entoure » (voilà pour /vt). «Mais a je suis homme, par conséquent restreint dans des « bornes. « (FA dans cinq années^ malheureux! tu l'attaqueras en adultère, et tu la diffameras après Varmr fait enfermer pour les mêmes fautes intérieures que toimême avais préparées, si toutefois elle a succombé l A'wi, ma tète est bouillante en écrivant ces choses.) Mais tinissons la lettre du !•' août 1780.

« Vos espérances sur l'adjonction en question «m/ f bien flatteuses: il faudra attendre la tournure qw « cela prendra, vous étant sensiblement obligé de votre « surveillance à combiner tous les moyens pour im M réussir l'afTaire ; ce sera votre ouvrage. Je vous sois « obligé de votre attention obligeante de faire mentioi « de moi dans la famille » (du ministre apparemmaf) « quand l'occasion se présente, etc.

V Signé : Kor?ixa5. »

Reposons-nous un moment par une courte récapilolalion de tant de faits étranges.

In honune épouse une jeune personne, belle, riclie. et noble de famille (car les Faesch, lecteur, sonldt-i premières familles de Bâle). Un oncle généreux l'a fal riche lui-même. Et l'avide ambition de plus dépenser <« folies lui fait concevoir le projet de tirer parti àt » femme ; il la vend : je crois bien qu'il ne Ta pas livrrf: mais on voit qu'il la vend pour l'espoir bien vil d'uuf caisse ! El sitôt que l'espoir s'enfuit par la retraite »! «" ministre, mon tartufe change de ton. cherche quereik ù celui qu'il attirait bassement, lui ferme la porte, «t punit de son propre crime l'infortunée qui n'avait 1» se garantir de tant de pièges.

Mais j'oublie que ce n'est pas moi qui dois plaider pour moi, que c'est mon adversaire lui-même ; je wf' donc le laisser parler : premièrement dans le libelle. H puis après viendront ses lettres.

« M. le comte de Maurepas, dit-il (page 10;, mtit^'^ «< prié de m'occuper d'une entreprise à laquelle lui^ u M. le prince de Monlbarrey s'intéressaient beaucoup • (Et en note au bas de la page on lit :) « Le canal d«? « Bourgogne, proposé par M. le comte de Braiici«i- *

M. de Maurepas, avec son esprit vif et pi-ompt, a^«^ cet œil de lynx qui perçait à jour les plus lins, prier un Guillaume Kornman ! On nous prend ici pour de^ ^

MÉMOIRES

meletles, tout au moins pour des gen§ du monde qui croient tout sans examen, dont Finquiéte légèreté fait, au premier mot qu'on écrit, pourvu qu*il soit âpre et sanglant, une foule de dédiainés, de la plus douce nation du monde ! Voyons donc par qui Guil Korn...

fut prié de vouloir bien s'occuper du canal de Bourgogne. Mais ce n'est pas Guil Korn... que je travaille

i convertir ; c'est vous, public inconcevable, Athéniens légers et cruels, qui vous livrez comme des enfants au premier brigand qui vous parle ; et toujours injustes envers moi jus()u'à la cruaulé ! Puis revenant ensuite à une justice faible et tardive, mais qui ne remédie jamais au mal affreux de vos premiers discours. Athéniens toujours entraînés, n'aiirez-vous donc jamais que la crédulité du jour et le jugement du lendemain T

Les lettres de Guillaume diront sans doute quelque diose de la prière de M. de Maurepas à Guillaume I Feuilletons-les encore, malgré Tennui qu^elles me causent. Ah! j'ai trouvé, je crois, l'article.

À M. Daudet de Jouan (avec le timbre de la poste).

t Spa, le 5 août 1780.

< Tout ce que vous faites est au mieux, mon cher, c pour me mettre en avant auprès du ministre et de la

• princesse. Il faudra voir ce que c'est que l'affaire « majeure dont vous me parlez, et dont je n'ai pas pu « lire le nom de la personne que vous nommez. • (Se HOUê dégoûtons point des phrases ; c'est là le style de Guil,.. Korn ..) « J'en serai instruit là-dessus quand « j*aurai le plaisir de vous voir... Je vois avec plaisir c que d'Erv... doit dîner chez ma femme avec an comte « fie Francion, Vous me dites que le ministre me Ta c adressé, mais je n'en ai aucune connaissance ; vous

• m'expliquerez cela sans doute. Enfin, toutes vos dé-

• marches à mon égard tendant à mettre le pied dans c Vélrier, il y aurait bien du malheur et de la gaucherie « si je ne réussissais à me mettre en selle, et il ne m s'agira que d'aller. * (Charmant écrivain ! galant homme !) « Adieu, mon cher ; je vous embrasse, et suis, « avec le plus inviolable attachement, tout à vous.

« Signé : Kornuan. »

Aiusi, comme on le voit, c'est toujours son ami de cteur qui fait des efforts obligeants pour le fourrer dans les affaires ! « Je vois avec plaisir que d'Erv,,. doit dîner chei ma femme avec nu comte de Francien.., Je nen ai aucune connaissance, » (Il en estropie jusqu'au nom, il écrit Francion pour Brandon.) Et moi, Beaumarchais, Je m'impatiente de ne pas voir comment M. le comte de Maurepas a prié Guil... Korn... Une autre lettre nous rapprendra peut-être !

À M, Daudet de Jossan, etc,

« Bruxelles, le 12 août 1780.

ê Quoique je ne sois pas curieux, il me tarde cepen-

• dant de savoir quelle est cette affaire majeure dont

• TOUS me faites l'amitié de me parler, que vous avez

« sollicitée pour quelle me mette en relation avec le mi- < nistre, A vous dire le vrai, je ne sais que deviner : « cela passe mon imagination. En attendant, pas moins a de remerdments d'avance ; vous priant d'être persuadé M que je ferai toujours ce qui dépendra de moi pour « qu'on ne vous fasse point de reproches sur mon 1 compte, etc. Adieu, mon cher ; portez- vous bien, con- « servez-moi votre amitié, et soyez assuré du plus par - « fait retour ; je suis tout à vous.

« Signé : G. Kornmam. i»

El le P, S. explique comme Guil... Korn... est tout â lui.

A regard de ww femme, je ne veux que son bonhetir, DANS TOUTE L'éTEKDCE DU TERME. J'cspèrc atust qu'avec un peu de réflexion, elle ne s'y opposera point.

(Rnfin j'ai trouvé le fin mot.) L'affaire que vous avez sollicitée pour qu'elle me mette en relation avec le ministre. Voilà M. de Maurepas expliqué. Point de ministre qui prie Guillaume ; c'est son cher ami qui le pousse, et voyez sa reconnaissance au post-scriptum de la lettre ! A Vé^ard de ma femme, je ne veux que son bonheur, DANS TOUTE l'âtendue DU TERME. J'espère oiusi qu^aveq un peu de réflexion, elle ne s'y opposera point, (C'est-à-dire, si elle fait encore quelques difficultés, prouvez-lui bien que je consens à tout.)

C'est ainsi qu'au moyen de ces rapprochements utiles, on voit la fausseté masquée sortir du fond d'un noir libelle, et la môdesle vérité se montrer sans fard dans les lettres.

(Page H du libelle). « Au mois de décembre 1780, « M. le prince de Montbarrey quitla le ministère , à « cette époque, etc. ; » toute la tirade.

Ainsi le ministre est remercié, l'ami tendre a perdu ses places, et ces pertes ont tué son doux commerce avec l'ami Guillaume Kornman.

Le style du dernier va changer, témoin le hbelle et les lettres signées de lui envoyées à tous nos ministres : mais ces lettres et ce libelle sont d*un faux Guillaume Kornman; c'est moi qui tiens le véritable ; vous allez voir son véritable style, sitôt après la retraite du ministre.

A son ami Jossan,

« Maïf 1*KI.

«I Je n'ai sans doute pas l'honneur d'être assez connu < de vous, monsieur, pour croire que je ne sache sacri^a lier mes hommages qu'aux gens en place. »

(Ici des détails oiseux.) « A l'égard de la place ôv « Pierrecourt, toute mon activité s'e?t reposée sur « d'Erv... Il a dit qu'il en parlerait... mais qu'il croyait « la chose fort difficile...

« Au surplus, monsieur, si je suis moins chez mol « que par le passé, ce ne sont pas mes affaires seules « qui m'en éloignent ; j'aurais toujours été charmé de « me délasser de mes occupations dans l'intérieur de « mon ménage avec quelques amis ; je dis quelques, < parce que celte classe ne saurait être nombreuse. ^

MÉXOIKËS.

{Qua-l-il don*\ noire ami Guiil.,. korn... f Un croirait quil cherche diêpule! QWed détenu le temps oii je copiais dans toutes ses lettres mon cher ami à chaque phrase Y Ah ! jHfurquoi nos minisires ne sont-ils jfas inamovibles? les amitiés de nos Guillaumes seraient à coup sûr éler^ nelles ! Mais achevons la triste lettre, ne fùl-ce que pour en comparer le style h celui de notre libelle ! • J'aurais « vécu chez moi (-lit-il j, avec quelques amis; mais uia

• femme >*y opo?»»! ; î»a f içun de penser ne pouvant ci- « ïJrer îiv<!C la mictme, «Hant trop fier jK)ur me trouver « où je puis drplaire, lorsque l'on me donne trop à ^ connallre. » {Je copierai tout jtisqu aux fautes). «Je » ne trouve pas déplacé qu'on se mo(|ue de moi, un « chacun est le maître ; mais on ne doit pas trouver « mauvais quand je m'en aperçois, et que je cherche « d'éviter d'être l'objet plaisanté : je sais jusiiu'à quel

* point peuvent aller les plaisanteries de société et de « convenance ; mais il y a des termes à tout. Au surw plus, je suis/wM/' la liberté et lintlépendance, préten- X dant ne gêner itersonne^ et ne précipitant jamais mon « jugement sur le compte de qui que ce soit, attendant « tranquillement que l'expérience me démontre jusqu'à « quel- point je dois me lier ù l'amitié ({ue l'on me K témoigne, préférant de juger les hommes plutôt par M leurs actions que par leurs paroles : j'admire l'élow quence, mais je préfère la vérité toute nue et sans

< ornements dans la bouche de mes amis, et c'est une « chose qui n'est pas commune. Si ma maison perd (I quelque chose de ragrémcnt qui pouvait résulter de « la bonne intelligence vraie ou apparente qui devait « régner entre le maître et la maîtresse, j'en suis « fî\clié ; mais j(» suis trop franc pour résister, à la •• longue, à une situation forcée qui irait trop au dé- « t riment (le ma santé, ipie j'ai a-sez sacriliée par le « sincère altachemonl ipie j'ai porté à ma femme,

< \()yant à regret combien elle était mal conseillée de « ne compter pour rien l'estime d'un mari, et préfê- « raid des choses passatines à la solidité de l'amitié ; « mais elle clait la maUresse, (»tc. » [La plume tombe des mains ù tant de choses <lêyoûlantes.)

Ht ces quatre mots en /inissant:) < Je ne suis pas in- • quiet sur les petites avances (pie j'ai été dans le cas « de \ous faire, mou>ieur ; la vie étant un échange « continuel de procédés, je me trouverai heureux de « ne me jamais trouver en arrière, etc.

« Sitjné : K«)k.nma>. >»

Lecteur, encore cette dernière I par bonheur, elle fhiil tout.

Et toujours à iami Jossun.

«• 1.0 uiaixli malin, à huil heuie>.

« Je \ous ai laissé, monsieur, tout le temps pour

• changer Notre conduite à mon êj^ard ; mais comme

• vous n'avez pas jugé à pix\ os de le faire, ri coinient - actuellement qu'il ne rote phi> aucune relation

• dinvle ni indirecte entre nous : je vous prt»\iens que

« je ferai préseiiler te billet de lroi> uitUe m cents « livres, échu, pour que vous puissiez lacquilter. » Je suis trés-|iarfaitement, monsieur, fotre, de.

c Sif^mé: là. koK>ii5.

• l'ans, le 2juinct l'H\. *

Réponse de M. Daudet de Jossan à M. Gmsii... korn...

« Paris, ijuUletlTKI. ' - C'est j»ar ménagement pour vou?, inousieur, par

- respect pour madame voire épouse, que je n'ai poiot

- changé de conduite à votre égard, et que j'ai a»- « tiimé d'opposer le silence, llionnélelé et la douceur

* aux impertinences et aux calomnies que vous tous

* êtes permises... Ne croyez pas av^ir acheté par qnrf- « ques faibles services pécuniaires le droit de me « calomnier, et de me faire servui de prétexte a w

« l'En^ÉCLTIO.NS CO.NTRE U5E FEMME FAIBLE ET MALHËCaEU»...

« Si j'ai reçu vos services, vous savez que je les ai « payés par d'autres auxquels vous avez attadiê du prix,

* et dont vous jouissez. Fiez-vous, sur l'envie ezlràne ^ (jue j'ai de pouvoir vous mépriser à mon aise, du «' soin que je prendrai de me liquider avec vous; jos- « que-là je ne puis vous dire qu'entre quatre yeux Tlior- « reur et l'indignation que m'inspirent la bassesM de

* vos moyens, la lâcheté de vos procédés. — Je m'ar- « rète; souvenez-vous bien que je vous démasquerai, « si vous me poussez à bout ; et s'il vous reste quelque « vergogne, tremblez que le public ne vou^ connaisse « comme je vous connais, et comme vous vocs oosibabki « vous-même. — Je vous débarrasserai de vos cau- « lionnements, ou plutôt je m'en débarrasserai ; k « comble du malheur serait de rester votre a « de celle façon. »

Quel fut le résultat, lecteur, de cette rupture éditante? Un mois après cette réponse, la malheureuse était dans une maison de force. Kii supposant qu'elle fût coupable et que l'hymen fûl offensé, ce que je ne déciderai pas, il me semble prouvé que s'il est unsail homme indigne qu'on lui accordât protection, c'état Guillaume Kornman. L'infortunée qu'il abandonnait à rami, et qu'il enveloppait de pièges, ta voilà tout àttxip enfermée, transformée dans les plaintes en po/ewf , fl» empoisonneuse ! 0 l'horreur des horreurs !

Maintenant quel est l'homme honnête et sensible, sortant de lire ce commerce, prié, pressé par ses amb, qui refuserait de servir une jeune femme livrée à des baibares, enceinte, arrachée de chez elle, et jetée nuitamment dans une maison de force, où le désespoir w la tuer? Sii tète, hélas î me disait-on, perdue par iolervalle>, se jette dans de tels délires, qu'on a àèp craint pour sa vie. Ine jeune femme, enfennée sur les plaintes d'un tel mari ! est-il un seul homme d'honneur qui lui refusât son secours? Ce n'est pas moi. Je ne la connaissais pas même de vue ; eh bien î ce fut avec ardeur que j'entrai dans la noble ligue que h pitié formait iH)ur elle, que je devins l'un de ses défenseurs. J'en ai bien mieux aimé, bien plus chéri ce »a-

MÉMOIRES

loureux prince de Nassau, depuis que je le vis capable I de cette bonté chevaleresque qui fait secourir même ^ ceux qu'on ne connaît pas.

Ne nous laissons pas entraîner ; n*anticipons point sur le travail qui a procuré la sortie, et Sont je dois compte au public, quoique je n'en fusse moi-même que le troisième ou quatrième instrument. Déterminé à servir cette dame, sur la lecture de ces dégoûtantes i épîlres, j'offris la main à madame In princesse de Nassau pour aller chez M. le Noir. Elle mettait ii ses démarches Tactivité la plus touchante. Encore chaud de ma lecttire, je fis chez le magistrat un plaidoyer brûlant qui bientôt réchaiifla lui-même ; il donna les plus grands éloges à 1^ malheureuse détenue, à sa douceur, à la douleur, au ton pénétrant de ses plaintes, souvent à sa résignation. Il nous dit tout ce qu'il en i savait ; mais il ajouta qu'il ne pouvait rien dans l'affaire, nous montra trois mémoires du mari, et vingt , lettres sollicitantes ; enfin il nous prouva que Tordre , était émané du premier ministre, que Kornman et ses , amis jnaient sollicité en personne. Il prétend qu'il a , tout à craindre, dit-il. de la part d'un homme qui. , après lui avoir enlevé sa femme, voudrait attenter à j ses jours, et qui les marchande avec elle. Je combattis ^ riiorreur de ces accusations par leur invraisemblance, ^ et surtout par les lettres dont j'étais déjà le porteur ; il p, en fut vivement frappé, nous dit de voir tous les ministres, et me permit de l'instruire du succès de mes démarches.

Alors chacun fit de son mieux. Les gens de loi poursuivaient la séparation en justice ; les gens du monde sollicitaient la délivrance à la cour. M. de Maurepas était malade, et c'était lui qu'il fallait voir ! Il mourut. Rien ne nous arrêta. Ce bon prince de Nassau (que je J'aime!) fut trois fois à Versailles et chez M. Amelot. Aussi m'a-t-il trouvé depuis aussi chaud pour ses intérêts qu'il le fut en cette occasion pour ceux de cette infortunée, qu'il ne connaissait pas plus que moi ! J*a<iore un grand seigneur dont le cœur n'est pas mort. J'y fus moi-même au moins six fois. Lassé de ne pouvoir rejoindre le ministre, le prince écrivit, le 18 décembre 1781, celte lettre à M. Amelot :

« rai été, monsieur, plusieurs fois à Versailles, et

m nommément aujourd'hui, pour avoir l'honneur

m de vous remettre im mémoire en faveur d'une

m femme persécutée. Son sort a intéressé toutes les

« personnes qui sont véritablement inslmites de son

m affaire. Permettez, monsieur, que je vous prie de

« TOUS faire rendre un compte vrai, et je ne doute pas

« que TOUS ne la mettiez au moins dans le cas de

^ suivre le cours de la justice qu'elle a invoquée;

« M. le Noir ayant assuré qu'il n'était pour rien dans

« cette aflaire, et qu'elle dépendait de vous absolument.

« j'ai l'honneur d'être, etc.

« Stgné : Le prince de Nassau-Sikche.i. * ilelle lettre est au dépôt de la police, avec toutes les

pièces qui suivent. Et, moi, pendant ce temps, j'impatientais M. le Noir. Je lui écrivais :

t Le 18 décembre ITSI.

c II ne m*a pas été difficile hier au soir de voir que « l'affaire de madame Kornman commence à vous « donner un peu d'humeur. Mais pendant que vous • croyez que les gens d'affaires de cette dame vous « trompent, j'ose vous assurer que les amis du mari « vous en imposent bien davantage.

« Lisez, je vous prie, ce que M. Debruges, procureur « {de la femme) me répond, vous serez enfin convaincu « que ce n'est pas ù Thôlel du lieutenant civil, mais à « l'audience du parc civil, que M. Picard (avocat de la « femme) a pris ses conclusions, et a insisté pour [liai - « der mardi dernier.

« Permettez-moi aussi de vous prévenir que, malgré « tous les efforts qu'on a faits pour retenir l'affaire au « conseil de Coimnr, il est sorti un arrêt qui oblige les « parties de plaider au Chàtelet de Paris. Il faut que la « demande du mari ait paru bien ridicule à ce tri- « bunal, puisque l'arrêt a été rendu sans qu'il y ait « eu aucune défense pour la femme. La nouvelle en «( est venue dimanche à M. Kornman, et vous l'ignoriez « encore hier au soir. Jugez si l'on vous trompe vous- « même ! »

(lU plaidaient en séparation^ et la fenmc était enfermée par une lettre de cachet! 0 désordre! ô désordre !)

M J'ai envoyé hier dans le jour deux fois chez M. Tur- « pin (alors conseil de Kornman) : point de réponse : « pendant ce temps, monsieur, on ne cesse d'effrayer « la malheureuse détenue, en lui disant qu'on lui arra- « chera son enfant à l'instant de sa couche. Il y a de « quoi la faire mourir. Vous pouvez juger à votre « tour si toute la compassion que vous a inspirée cette « infortunée a passé dans le cœur d'un autre !

« Quant à moi, qui ne l'ai jamais vue, qui ne la « connais que par le tableau très-touchant que votre « sensibilité vous en a fait faire en ma présence (à « madame la princesse de Nassau), je la vois si cruel- « leraent abandonnée, après une détention de cinq « mois, pendant que le mari court à Spa, fait bombance « et séduit tout ce qui l'approche, que je viens d'écrire c à M. Turpin que si les intérêts de son client l'empê- « chent de me voir comiie conciliateur, je vais franche- « ment offrir à cette jeune dame et mes conseils et « mes secours, mes moyens personnels et ma bourse, « et nia plume. * (Oui^ je l'ai dit et je l'ai fait; car elle était seule en France, et n avait même à Bâle en Suisse que des oncles trop vieux et des frères trop jeunes pour quelle en pût rien espérer»)

« Peut-être, monsieur, quand ils lui connaîtront des « ressources et des défenseurs, commenceront-ils à « rougir de répondre aussi mal au bon cœur et au « bon esprit qui vous ont porté sans cesse à rechercher « les voies de conciliation.

f Permettez que cette lettre soit la demièn^ de m^.:

MÉMOIRES

« importunités sur cette atîaire... Je vis bien hier au « soir qu'on Unissait par vous impatienter en vous en « parlant si souvent ; moi-même je n'étais pas tran- « quille sur le plat rôle que la prétendue mauvaise foi < du procureur Debruges me faisait jouer auprès de « vous.

« Aujourd'hui tout est éclairci, mais je ne me per- « mettrai plus de vous étourdir. Le bien que je veux à d madame Kornman me causerait trop de dommage, « s'il allait jusqu'à altérer vos bontés pour moi, qui « m'honore d'être avec le plus inviolable et respectueux « attachement,

« Monsieur,

« Votre, elc.

« Signé : Caiion de Beaumarchais. »

Cette lettre, existante au dépôt de la police, prouve déjà, que malgré tout mon mépris pour le mari, je courais après M* Turpin son conseil, pour essayer de les reconcilier. Ma religion est que, lorsqu'une pauvre femme a épousé un méchant homme, sa place est d'être malheureuse auprès de lui ; comme le sort d'un homme est de rester aveugle quand on lui a crevé les yeux.

M* Silvestre, avocat aux conseils, pouvait seul voir l'infortunée. Il écrivait à M. le Noir; M. Debruges, son procureur, écrivait à M. le Noir ; j'écrivais à M. le Noir ; le prince de Nassau, tout le monde, écrivait à M. le Noir; il ne savait auquel entendre. J'avais vu M. le comte de Maurepas en octobre. Avec un esprit d'aigle, il avait l'âme douce. Il m'avait écouté, entendu, avait vu los lettres de Guill.... Korn..., en avait été fort surpris; m'avait dit de voir M. Amelot, de lui raconter toutes ces choses, et d'en parler à M. le comte de Vergennes ; qu'ils en raisonneraient ensemble, parce qu'elle était étrangère.

J'avais couru chez les ministres, et partout même plaidoyer. M. de Maurepas n'était plus. Mais rien ne put lasser mon zèle. Enlin, le 27 décembre, j'obtins la faveur insigne de rapporter la joie dans l'affreux séjour des douleurs. Ma demande était si modeste ! Elle plaide en séparation contre un homme qui se dérange, et qui ne l'a fait enfermer que pour ne lui rendre aucun compte ; il s'est hâté de prendre l'attaque, de peur d'être écrasé du poids de la défense. Je demande, ou plutôt c'est elle qui demande, car j'ai son placet à la main, qu'on la délivre de l'horreur d'accoucher dans une maison de force, entre les hurlements des folles et les chansons des prostituées. L'accoucheur vous en répondra, vous la rendra sur votre premier ordre. Elle est de la meilleure maison de Bâie ; mariée à un méchant liomme, elle plaide en séparation; il n'a pu la vendre vivante, il voudrait en hériter vivante!... Quel malheur d'être souverain ou ministre ! on n'a pas le temps d'être instruit ; la méchanceté, qui veille autour d vous, prend toujours si bien son moment, qu'avec le désir d'être juste, sans le savoir on fait des injustices. Il y a trois mois que vingt personnes courent

pour obtenir le redressement de celle-ci. Je remis son mémoire, on le lut.

Dieux ! j'obtins Tordre ; et le voici.

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