A LA CONVENTION NATIONALE
Citoyen Présidem,
Quand le législateur Chabot, dans ra<iembléo n^ nale, cl devant beaucoup de ses membres qui depuis ont passé dans celle convention, me dénonça coroiw ayant dans mes caves soixante mille fusils cachés, M la municipalité, dit-il, avait parfaitement connaissance. il commit un délit public qui serait devenu d'une t«nb!e conséquence, si l'assemblée, sur la foi de ce raflubre, et sans preuve, se fût hâtée de me décréter d'ac cusation, comme vous l'avez fôil sur la foi du législ»teur Lecoinire, et sans que l'on m'ait entendu.
Les conjiéqiiences, dis-je, en eussent été ti*rribles, csï j'étais alors à Paris; et soixante mille fusils supposa dans mes caves me faisaient plus que soupçonner d« trahison contre laFrance. Le peuple, épouvanté par tous les genres de terreurs, m'aurait massacré san? pitié ; car il n'eût pas doulé qu on ne vo :s eût fourni les preuves de cette déclaration atroce, puisque vous aviez prononcé sur-le-champ contre moi le décret d'accusation : heureusement vous ne l'avez pas fait alsn.
Qui me sauva de cet affreux péril, qu'un mensonp? avait enfanté! Un autre mensonge innocent, à l'i^istaiii
proféré par un membre de l'assemblée, aussi mal insiruil que le législateur Chabot. Je sais ce que c'est, vous dil-il : c'est un traité conclu avec le ministère ; il y a trois mois que ces fusils nous sont livrés.
Le fuit de cette livraison était toul aussi faux que Tautre, et je me dis en rapprenant : c Grand Dieu ! si « toutes nos affaires sont traitées avec ce désordre, avec « celte légèreté, où es-tu donc, ô pauvre France? La « vie du plus pur citoyen lui peut être arrachée par la « fureur, la malveillance, ou seulement la précipita- « tion. Mais si la vie d'un homme et le malheur d'une « famille se perdent dans l'immensité des maux qui « nous accablent, quel pays libre, ou même assujetti, • peut rester la demeure d'un être raisonnable, quand « des crimes pareils s'y commettent impunément? > Voilà ce que je dis alors : pourtant je restai dans Paris.
Sauvé d'un aussi grand danger, je n'aurais pas même relevé la faute du législateur, si plusieurs menteurs littéraires (ce n est point liltérairesy c*esi journaliers que je veux dire) n'eussent pas à l'instant, comme ils font aujourd'hui, dénaturé le fait, en envenimant bien la délation du législateur Chabot, en taisant au peuple abusé le correctif qu'un autre y avait mis, quoiqu'il se fût trompé lui-même.
Déjà l'on avait placadé sur tous les murs de mon jardin que non-seulemenl j'avais les soixante mille fusils cachés, mais que c'était moi seul qui faisais forger les poignards avec lesquels on devait assassiner le peuple. Sauvez-vous, disaient mes amis; vous y périrez à la fin. Bloi qui ne me sauve jamais tant qu'il me reste une défense, je fis afllcher dans Paris ma réponse au législateur Chabot, beaucoup moins grave, en apparence, que le fait ne le comportait : mais je parlais au peuple ; et l'on avait fait parmi nous un tel abus du style injuriel, qu'il en avait perdu sa force. Je crus donc que la vérité, que la raison, assaisonnée d'un peu de douce moquerie, était ce qui convenait le mieux pour bien classer mon dénonciateur. Le peuple lut et rit, et fut désabusé ; et moi je fus sauvé encore cette fois-là.
Mais ceux qui avaient mis le législateur Chabot en œuvre ne rirent point de mon dilemme ; ils me gardèrent toutes les horreurs dont ils se rassasient encore : et celle-ci n'est pas une des moins piquantes pour eux. Posons maintenant la question.
Ai -je été traiireà ma patrie? ai-je cherché à la piller comme les gens qui la fournissent... ou la font fournir, c€si tout un? C'est ce que je m'apprête à bien éclaircir devant vous, 6 citoyens législateurs ! car je ne vous fais pas l'injure de supposer qu'après m'avoir décrété sans m'entendre, c'est-à-dire qu'après avoir mis ma personne en danger, ma famille dans les pleurs, mon crédit en déroute, et mis mes biens en saisie, sur quatre phrases indigestes d'un dénonciateur trompé, vous repousserez mes défenses, dont cette pétition est la première pièce. Elles sont les défenses d'un très-bon citoyen, qui ne le prouverait pas moins à la face de l'uni-
BBAOMAACIUM.
vers, qucthd vous ne r écouteriez pas : ce que je ne présume point, car la justice est d'intérêt commun. El, croyez-moi, législateurs, dans l'état où sont nos affaires, il n'en est pas un parmi vous dont la tête, aujourd'hui garantie, ne puisse un jour courir l'horrible chance que la scélératesse a posée sur la mienne. Jugez-moi sans faveur, c'est tout ce que je vous demande.
Le citoyen Lecointre, excellent patriote, et point méchant homme, dit-on, mais sans doute un peu trop facile à échauffer sur les objets qui blessent l'intérêt du peuple; trompé lui-même étrangement, vient de tromper la Convention par une si triste dénonciation, que, dans la partie qui me touche, Un est pas une seule phrase qui ne soit une fausseté.
Après avoir parlé de certain marché de fusils, qui s'était fait, dit-il, sur le pied de huit francs, avec de certains acheteurs qui, n'ayant point payé leurs traites» furent évincés très-justement, le citoyen Lecointre, sans même vous apprendre si ces huit francs étaient en assignats, argent de France, ou florins de Hollande, la première chose cependant qu'un homme exact eût dû vous dire, arrive brusquement à moi :
« Beaumarchais, vous dit-il, s'empara de ce marché (jamais, Lecointre, jamais je ne m'en suis emparé), 11 acheta ces fusils à raison de six livres {jamais); Gt partir deux vaisseaux du port de la Haye, chargés de ces fusils {jamais), Mais jls furent arrêtés dans le port de Tervère par ordre de Provins et compagnie, premier acheteur {jamais), ei qui n'a pas voulu céder son marché à Beaumarchais 0'âmai«). Celui-ci a reconnu son droit {jamais). Et cependant il a feint que ses deux vaisseaux avaient été arrêtés par ordre du gouvernement hollandais (jamais); et, en conséquence, a réclamé une indemnité de cinq cent mille francs (jamais, au grand jamais); indemnité qu*t7 a obtenue (jamais, jamais ; pas un mot de vrai à tout cela) .
0 Lecointre lit ensuite la teneur du marché passé en- « tre Beaumarchais et les ministres Lejard et Cham^ « bonas : il conclut à Vannihilation du marché et au « décret d accusation contre Beaumarchais.
• Après une légère discussion {grand Dieu ! légère ! « et il s'agit de la vie d'un bon citoyen /), Tannihila- « tion du marché et le décret d'accusation sont pro- « nonces. »
0 citoyens législateurs ! je viens de copier mot à mot le Moniteur du jeudi29 novembre (car je n'ai de public, sur ces faits, que ce Moniteur que je cite, et une sottise de Corsas qui trouvera sa place ailleurs). Je le copie à Londres, où des avis certains de l'infamie qui se tramait m'ont fait accourir de la Haye pour en apprendre les dé'.ails, que l'on n'osait m'envoyer en Hollande, où l'on dit que la liberté des personnes dont on veut payer la capture n'est pas si sûre qu'en Angleterre.
Je viens de lire à Londres tout le tissu d'horreurs qu'on m'y a fait passeï- de France. Mais cet objet est réservé pour le mémoire dont je m'occupe, et qui vous est destiné, législateurs si cruellement abusés par l'un de vous qui l'a été lui-même, et qui regrettera bien»
MÉMOIRES
quand il aura lu mes défenses, de s'être fait tie crédule instrument de la méchanceté d*une horde que mon devoir est de bien démasquer.
Aujourd'hui je ne dois répondre qu'au paragraphe du Moniteur .
Prenant l'article phrase à phrase, je déclare : 1" que je ne me suis emparé du marché de personne^ relativement aux fusils de Hollande; que je résistais par prudence aux prières qui m'étaient faites de procurer ce bien à mon pays, et que la certitude acquise que ces soixante mille fusils pouvaient bientôt passer dans les mains de nos ennemis, seule éveilla mon inquiétude et mon patriotisme ; que cette inquiétude me Qt arrher, sans les acheter, tous ces fusils, en couvrant les nouveaux marchés entamés, soumettant aux plus fortes peines le vendeur, si Ton en écartait un seul pour le service d'aucune puissance avant d'avoir reçu mes dernières paroles : ce qui arrêta ces marchés jusqu'à ce que j'eusse conféré, sur le plus ou moins de besoin que ces armes pouvaient nous faire, avec le ministre de GraveSf à qui je rendrai hautement la justice qui lui est due ; car depuis la révolution, tout entier à la chose publique, je n'épouse aucune faction.
2' Je déclare que je n'ai point acheté ces armes à raison de six livres le fusil. La seule vue du traité, irès^ civique, par lequel je suis resté maître de disposer des armes en faveur de la France^ vous montrera, ô citoyens, ou l'erreur, ou l'horreur de cette funeste imputation.
5" Je déclare que je nai point fait partir deux vaisseaux du port de la Haye, 1" parce qu'il n'y a point de port à la Haye, ce qui n'est de leur part qu'une ignorance géographique ; 2" parce que ces fusils ont passé directement des citadelles de Malines et Namur dans les magasins du vendeur, qui depuis sont les miens, à Tervèreen Zélande, par charrois, et sur des bélandres, et non sur des vaisseaux à moi. Celte annonce est aussi ridicule que si l'on disait, législateurs, que j'ai fait venir ces fusils de Versailles à Paris sur des vaisseaux de la rivière de Somme, en passant ^dir Bordeaux, La Zélande est plus prés de Bruxelles que de la Haye, oii il ny a point de port, comme tout le monde sait, excepté ces ces messieurs.
4* Je déclare que jamais ces fusils nont été ni pu être arrêtés dans des vaisseaux à moi (où ils n'ont jamais été), ni dans mes magasins, où ils ont toujours deujeuré, par un nommé Provins, ni par aucun autre homme qui prétendît avoir droit sur ces armes ; car personne n'a droit sur aucune marchandise (comme M. Lecointre le sait) que celui qui, l'achetant, la paye : et c'est ce que j'ai fait moi seul, exclusivement à tous
autres.
5** Je déclare que jamais ni un nommé Provins, ni aucun autre acheteur de ces armes «flw« /es ;jaî/er antérieurement à mon traité (car ils sont au moins cinq ou six); je déclare, dis-je, qu'aucun n'a été dans le cas de me céder le droit qu'il n'avait pas sur aucune demande que je lui en aie faite*
Il est aussi trop ridicule de me foire acheter, à moi, haut négociant français, des armes d'un étranger â qui je les ai bien payées, pour me faire jouer ensuite, à la Convention nationale, le stupide rôle du solliciteur des prétendus droits d'un failli.
Je déclare à mes juges, et je le prouyerai, qu'après avoir loyalement traité avec le seul et vrai propriétaire de l'acquisition des fusils, aux conditions civiques et honorables que je mettrai sous vos yeux, citoyens; qu'aprés les avoir bien payés, il n'est resté d'autres difficultés, sur l'extradition de ces armes du port de Tervère pour le Havre, que celles, i* que le gouTemement de Hollande, vivement soUicité par celui de Bruxelles, m'a suscitées, non par haine pour ma personne, mais dans l'espoir de nuire à notre France, au service de laquelle ils présumaient que ces armes ètaioit cons»crées.
2' Je vous déclare, et je le prouverai encore, que les difficultés bien plus insurmontables, provenant de Paris, du fond de ces intrigues que l'on appeUe en France les vilenies bureaucraliennes, n'ont cessé d'arrêter celte importante cargaison d'armes, depuis le 3 avril jusqu'au 46 décembre où j'écris, dans mes magasins en Zélande, par .toutes les voies odieuses que j'expliquerai fort an long ; et que, plus malveillants que la Hollande et qœ l'Autriche, ils ont forgé tous les obstacles qui ont été arrêté vos fusils. Car, de quelque patriotisme qu'on citoyen soit animé pour l'intérêt de notre France, sacbei, législateurs, que la grande, l'unique et l'irréiBragablc maxime est dans ces bureaux-là : Nul ne fournira rien, hors nous et tws amis.
Si je ne prouve point toutes ces vérités au gré du lecteur étonné, je consens de bon cœur à perdre les fusils; et j'en fais présent à la France, quoiqu'un tel don me conduise à ma ruine.
Je déclare que je n'ai jamais feint que deux vaisseavi à moi eussent été arrêtés par ordre du gouvernement hollandais; que je n'ai jamais réclamé en conséqneitct une indemnité de cinq cent mille francs ; qaeje naijs' mais obtenu une telle indemnité : de sorte qu'ici la mauvaise foi passe toutes les bornes permises.
Je déclare, au contraire, que, loin d'avoir d'argent à la nation, ce sont les hauts seigneurs du département de la guerre qui depuis le 5 avril dernier ont à moi deux cent cinquante mille livres trés-réelles, desquelles sans pudeur, malgré vingt paroles données, ils ne m'ool pas permis d'user pour vous faire arriver de Hollande tous ces fusils retenus à Tervère.
Car lorsque le ministre de Graves, à qui je ne reproche rien, me fit remettre pour cinq cent mille francs d'assignats, mais nullement pour une indemnité', lesqueb, réduits en bons florins de banque, ne me rendirent pis trois cent mille livres : moi, je lui déposai, en sûreté de cette somme, pour sept cent cinquante mille francs de vos propres contrats, que je vous ai payés en beaux louis d'or, sur lesquels nulle part il n'y avait rien à perdre, et que vous avez garantis de la nation à h nation.
MÉMOIRES
Or, mes deux cent cinquante mille francs réels» et au delà de ce qu'il fallait pour couvrir leurs cinq cent mille francs d une valeur aussi précaire, ils les ont encore dans leurs mains. Qu'on m'apprenne donc pourquoi les scellés sont chez moi. La garantie de nos propriétés n*est-elle plus qu'un jeu barbare pour les piller plus sûrement? Fusils livrés ou non, soit par ma faute ou par la leur,suis-je donc votre débiteur pour saisir ainsi tous mes biens? ou plutôt n'est-ce donc pas vous qui êtes le mien dans cette affaire?
Et quand on vous fait faire Ténorme faute de renoncer à de fort bons fusils, qui sont pour vous la chose la plus nécessaire : si Ton croit vous faire punir le citoyen qui vous les destina, quand les Anglais détendent qu'on vous porte aucunes munitions de guerre, on vous trompe, citoyens : c'est vous-mêmes que vous punissez. Car, en sacrifiant toutes les pertes que me causent neuf mois de relard, des courses, des dépenses occasionnées par leur brigandage, ne vaudrait-il pas mieux pour moi, si je cesse un instant d'être un bon citoyen pour me tenir dans mon état de négociant, d'avoir soixante mille fusils que toute TEurope, et même certaine partie de rarchipel américain, qu'on vient encore de vous aliéner, me payeraient en bon or, que de me surcharger d'assignats, lesquels ne pourraient que tomber sous peu dans le plus affreux discrédit, si l'on continuait à dilapider autour de vous près de deux cents millions par mois, comme vous l'avez avoué vous-mêmes? Mais ce ne sont point ces dépenses mêmes qui les discréditeront le plus; ce sont les fautes impardonnables, si ce n'est pis, des gens qui nous gouvernent : mon grand mémoire vous Texpliquera bien'.
Au reste, citoyens, quand ils vous font rejeter ces fusils, dans l'espoir insensé de m'obliger à les leur livrer à vil prix pour vous les revendre bien cher, ce n'est point à dessein d'en priver ma patrie, à qui je les ai destinés, que je viens de montrer l'avantage commercial qu'il y aurait à préférer les payements en or des étrangers à ceux que vous ne faites qu'avec des assignats; car je vous déclare hautement que je n'en disposerai pour aucune puissance qu'après que mon pays m*aura bien entendu sur les indignes obstacles qui les ont empêchés de passer dans ses ports, depuis le temps que je les ai payés.
Quoi qu'il puisse arriver, ils vous appartiendront : car si je ne prouve point que c'est par le fait même de mes accusateurs que vous ne les avez pas reçus, je consens à les perdre, et à votre profil; j'en signerai l'engagement. Et si je prouve bien que l'on vous a trompés dans les rapports qu'on vous a fuits, vous êtes trop équitables pour ne pas me faire justice ; ainsi, dans tous les cas, les fusils sont à vous. Je poursuis mon raisonnement.
Quoi qu'il en soit, ayant entre vos mains, à moi, deux cent cinquante mille francs réels au delà du seul argent
* Voyez te long discours du citoyen Cambon, dans le Moniteur du iTt décetnbre, qui porte à 468 milUons la seule dépense de trois armées dans les trois mois qui précédaient.
que j'aie reçu de vous, n'êtes-vous pas bien à couvert ? Tous les sophismes des méchants ne peuvent prévaloir contre ces vérités.
Ils ont eu la sottise de vous faire dire par Lecoinire qu'ils m'avaient accordé cinq cent mille francs d'indemnité, quand, loin que j'aie un liard à eux, ils ont à moi plus de dix mille louis ! Ce mensonge grossier n'est- il donc pas ridicule? Et à moins qu'on ait espéré de me faire tuer avant tout éclaircissement, les trouvez-vous assez stupides?
Et c'est, ô citoyens, sur de pareilles allégations que vous me décrétez, que votre scellé est chez moi, que ma famille est dans les larmes, pendant que moi j'étais dehors, et tout entier à aos affaires, sur l'article de vos fusils, et j'en aurai de bons garants ! Et vous l'avez prononcé, ce décret affligeant, sans avoir même soupçonné qu'il était prudent de m'entendre ! Suis-je donc à vos yeux la lie des citoyens? Me croyez-vous un de ces pauvres gens que la terreur fit émigrer, pour vous em- ' parer aussi de mes biens? Non, cette injustice envers moi révolte tous les gens sensés. Si c'est tout mon bien qu'il leur faut, pourquoi jouer à mon égard la fable du Loup et de V Agneau ? Rappelons-nous ce mot de Frédérie à un homme qui lui proposait pour deux cents louis un manifeste sur la Silésie qu'il prenait : Quand on cominande à cent mille hommes, lui dit Frédéric, on ne donnerait pas un farding d'un prétexte. Ce mot sanctionne toutes les usurpations. Us sont les plus forts avec moi ; qu'ils prennent ma fortune, et me laissent mourir en paix.
Mais je pense pourtant qu'il en est de pareils décrets comme de ces arrêts du conseil des parties qu'on obtenait sans preuves et sur requête, et sauf l'opposition de celui que l'arrêt grevait. Sans cela il faudrait s'enfuir en criant avec désespoir : 0 pauvre France ! ô pauvre France!
Dans cette occasion-ci, l'on ne sait véritablement ce qu'on doit le plus admirer, de l'ignorance crasse où les vils machinistes qui font mouvoir Lecointre sont de la vérité des faits, ou de la rare audace avec laquelle ils lui font débiter leurs mensonges.
0 vous, Lecoinire, qui par zèle avez si ardemment demandé en Hollande quelques notions certaines sur tous les achats qui s'y font ! que ne m'avez-vous dit un mot ? C'est moi qui vous les eusse données, ces notions si utiles dont vous êtes curieux. Je vous aurais appris confidemmcntce que je vais vous confier en face de toute la France : attendez mon mémoire; il ne languira pas.
Mais avant de vous bien montrer quels sont les traîtres à la patrie, de ceux qui m'accusent ou de moi, sur l'affaire de ces fusils, je dois mourir, ou me laver d'une autre grave accusation de correspondance coupable avec Louis XVI, dont le Moniteur ne dit mot, mais dont les gazettes hollandaises m'ont instruit avant mon départ*.
* Voyez dans la Gaieite de la cour, à la Haye, du !•' décembre, la dénonciation des fusils, par Dubois-Crancé, aux Jacobins ; puis, dans ceUe annonce de même date : « On a été aussi occupé, hier t malin, à mettre le scellé partout dans la maison de Beaumar-
MÉMOIRES
Je vous déclare, ô citoyens, que le fait de ces lettres est absolument faux; qu il n'a été imaginé que pour jeter sur moi, pendant qu'on dénonçait les armes, une telle défaveur, qu'on pût croire sans examen qu'un aussi grand conspirateur qu'on suppose que je le suis, s'il trahissait la France sur un point, était bien capable sans doute de la desservir dans un autre. Voilà tout le secret de cette nouvelle horreur.
Je demande que mes prétendues lettres soient déposées sur le bureau, parafées de la main de rhonnêle homme quile$ présente. Car il faut, citoyens, quun des deux y périsse. Ce mensonge est une lâcheté dont je ne connais point d'exemple. Cerles ce n'est faire ni un bien ni un mal que d'écrire à un roi héréditaire ou constitutionnel, même en temps de révolution ; l'objet seul de la lettre, ou la façon de le traiter, pourrait former la matière d'un délit, s'il se trouvait contraire aux intérêts du peuple.
Mais cette discusison même est ici superflue, car je n'ai point écrit à Louis XVI.
Quoi qu'il en soit, législateurs, je vous supplie de distinguer l'accusation portée contre moi devant vous ;;otir mes prétendues lettres écrites à Louis XVI (si cette accusation existe), de l'afTaire des fusils de Hollande, dans laquelle j'entends bien me rendre accusateur ; car il est temps que toutes ces scélératesses finissent.
Elles sont telles, et le décret qu'ils ont amené sur ma tète semble si improbable aux ^pns esprits anglais, que l'opinion qu'ils en ont prise est que tout cela n est quun jeu entre les jacobins et moi pour avoir un prétexte de demeurer en Angleterre, et d'y troubler la paix dont cet heureux peuple jouit: tant il leur paraît im|)ossible que l'hoiuine qui s\'St bien montré depuis qu'on songe à consliluer la France ; qui, à travers tant de dangers, est le seul homme aisé qui ait eu le courage de rester à Paris et d'y faire du bien, quand tous les autres sVnfuyaient, éprouve sérieusement des vexations aussi multipliées! Us ont raison, tous ces penseurs anglais ; mais c'est qu'ils ne réfléchissent pas que ce n'est point notre nation qui commet toutes ces horreurs ; que le peuple lui-même ne connaît pas un mot de ce qu'on lui fait faire ; que, dans les temps qu'on nomme révolutionnaires, cinq ou six méchants réunis font plus de mal à toute une nation que dix mille honnêtes gens ne peu- Tenl lui faire de bien ; et que dans les faits qui me louchent j'ai toujours denituré vainqueur dès que j'ai pu me faire entendre. Essayons-le encore une fois.
Je vous demande comme une grâce, ô citoyens législateurs, la justice de me permettre de choisir parniivous mon sévère examinateur ; cela n'est point indilTérent à mon succès dans cette cause. Accordez-moi le citoyen Lecointre, mon propre dénonciateur. Nul n'a plus d inlérêl que lui à me reconnaître coupable, sieifectivement je le suis ; mais il est, dit-on, honnête homme, et c'e^t un grand plaisir pour moi de ramener ce citoyen à convenir qu'on Ta trompé. Vous le condamnerez ensuite à
« cliais, qui figure aussi parmi les i.raiidî) conjuiô. el a Ocnl • plubicurs IcUrcs à Louis XVI. i
mieux y voir une autre fois, pour peine de s'être laissé si cruellement abuser.
Et quant à moi, à qui sans le savoir, il fait tant d'injure aujourd'hui,je le condamne, pour toute vengeance, à devenir mon avocat, sitôt que lui el d'autres citoyen m'auront entendu dans mes dires.
Bien est-il vrai que je ne puis les garantir de voir M. Corsas écrire que^'e les ai tous achetés.
Lorsque je les Os condamner en 1789, lui. Berçasse, Kornman et toute leur honteuse clique, comme d'infâmes calomniateurs dans l'afTaire de la dame Kornman (car ce lier substantif était bien dans l'arrêt), il s'écria, dans sa feuille si bien écrite, que /amis acheté le parletnent de Paris. 11 en est si certain, qu'il ne saurait s'en taire ; il le dit encore aujourd'hui. Mais il y avait là des hommes qu'on n'achète point : un Lepelletier de Saint-Fargeau, qui présidait la chambre, magistrat pur. et dont vous faites tous le plus grand cas ; un Dambray, avocat général, homme aussi vertueux qu*éloquent, et beaucoup d'autres que je citerais, si je pouvais me rappeler leur nom.
Ce Corsas dit encore aujourd'hui que j'ai acheté, le mois d'août dernier, le terrible comité de êuneillance de la mairie, pour en obtenir, nous dit-il, une attestatm honorable, et pour qu'on me tirât sans doute de l'Abbaye, où l'on ne m'avait rais que pour être égorgé avec les autres prisonniers.
Je ne vous en dénoncerai pas moins celle iniamie, à vous, Manuel, qui vîntes, au nom de la commune, dont vous étiez le procureur syndic, me tiier de prison dans les horreurs du 2 septembre, six heures avant que toutes les voies fussent Termées pour en sortir, t'est à cet acte généreux que je dois d'être encore au monde. Lue erreur de votre part, sur mes contributions cjrh ques, avait élevé un débat public entre nous, qui ine laissait attendre, au plus, une justice rigoureuse I mai vous avez mis de la grâce à la justice qui m'était faite, en venant me tirer vous-même de ce séjour d'borww, où je devais bientôt périr, en m'y disant avec noblesse (|ue c'était pour me faire oublier le débat que nousarkw eu. Ce trait de vous m'a pénétré ; je me plais à le publier : vous pouviez avoir à vous plaindre, vous fûtes juste et généreux ; el ce Corsas, qu'heureusement pour moi je n'ai jamais envisagé, me déchire, et nous dit que je vous ai acheté, vous, la commune de Paris el 500 comité, que Ton nommait de surveillance, el qui bien franchement n'était alors que de désordre !
J'ai donc acheté aussi, dans celte affaire des fusils, les trois comités si sévères, diplomatique, militaire et des douze réunis, lorsqu'en juillet dernier, consultés /«r in deux ministres Lajard et Chambonas^ sur la conduite qu'ils devaient tenir avec moi, ces trois comités répoodirent, après un très-mûr examen : « On ne saurait « traiter trop honorablement H. de Beaumarchais, qoi « donne en cette a flaire les plus grandes j reuves de • civisme et de pur désintéressement. » Et je voa? dirai, citoyens, je ferai plus, j'en donnerai b preovequ'oxœpté Jes ministres de Craies d Dmmoune:. (p^
MÉMOIRES
jVn exceple aussi (car il a fait ce qu'il a pu pour nous procurer ces fusils), aucuns aulres depuis qui soient restés en place, sinon Lajard et Chambonas, n'ont fait dans celte affaire leur devoir de Français, et j'ose dire de citoyens. Les preuves ne nous manqueront pas: mais M. Corsas le feuilliste vous tranchera cette question. De Graves, dira-t-il, Dumouriez, Lajard et C/iambonas, il est clair que Beaumarchais les a tous achetés comptant.
J'ai sans doute acheté depuis deux comités plus sévères que les premiers, militaire et des armes réunis, lorsqu'en septembre dernier, outré de ce qui m'arrivait chez le pouvoir exécutif, je présentai une pétition prèssanté à l'assemblée nationale, lui demandant en grâce de faire examiner très-irévèrement ma conduite dans V affaire de ces fusils ; offrant et ma tête et mes biens, si ma conduite était seulement équivoque. J'en ai donc acheté tous les membres, quand, renvoyé par l'assemblée à ces comités réunis, pour être jugé sévèrement, après m'avoir bien entendu, pièces sur le bureau, pendant près de quatre heures, ils déclarèrent, et le signèrent tous, que non-seulement j'élais très-pur dans celte interminable affaire, pour laquelle j'avais fait des efforts d'un patriotisme incroyable, mais que je méditais la reconnaissance de la nation. Cette attestation-là m'a dû coûter un peu d'argent.
Me voilà bientôt à la fin ; il ne me reste plus qu'à acheter mon dénonciateur Lecointre et la Convention nationale, et c'est à quoi je me prépare. Malgré qu'ils aient saisi mes biens, je puis encore former cette puissante corruption : deux comités sévères de l'assemblée nationale, composés de cinq autres, achetés en différents temps; puis la commune, la mairie, leur comité de surveillance ; achetés; puis quatre ou cinq ministres en avril, en juillet dernier, achetés; puis le parlement de Paris, en 1789, acheté, lequel ne m'aimait pas du tout : ce qui le rendait cher et pesant pour ma bourse ; n'importe, acheté, acheté; puis enfin presque tous les corps de la magistrature française, qui ont jugé sévèrement tous les incidents de ma vie, et ont tous condamné mes ]â( lies adversaires comme vils calomniatettrs (car ce substantif est partout), achetés /Si tout cela ne m'a pas miné, quel magnifique acheteur je suis ! Le lord Clive n'y ferait œuvre.
Mais ma monnaie, à moi, pour acheter autant de juges, et celle avec laquelle je prétends acheter aussi Lecointre et toute la Convention, sera de bien prouver, les pièces sur table, comme je l'ai déjà fait vingt fois dans \ingi tribunaux différents, que je suis un homme juste, bon père, bon mari, bon ami, bon parent, trèsbon Français, excellent citoyen , et loyal négociant, fort désintéressé. Lecointre, et vous législateurs, telle est ma monnaie corruptrice ; pour parvenir à vous l'offrir à tous, voici ce que je vous propose.
Tous les gens suspectés de non-civisme ou de traîtrise, ou même qui craignent de l'être, frappés d'une /liste terreur sur la manière dont beaucoup d'innocents Ont été sacrifiés ; car la loi veut qu'on répute innocent
l'homme qu'un jugement légal, après avoir entendu lui ou les défenseurs qu'il choisit, n'aura pas déclaré coupable : tous ces citoyens suspectés se sont sauvés hors de la France, et je ne puis les blâmer; car qui veut braver le péril d'être tué sans être jugé ?
Quant à moi, citoyens, à qui une vie si troublée est devenue enfin à charge; moi qui, en vertu de la liberté que j'ai acquise par la révolution, me suis vu prés vingt fois d'être incendié, lanterné, massacré ; qui ai subi en quatre années quatorze accusations plus absurdes qu'atroces, plus atroces qu'absurdes; qui me suis vu traîner dans vos prisons deux fois, pour y être égorgé sans aucun jugement ; qui ai reçu dans ma maison la visite de quarante mille hommes du peuple souverain, et qui n'ai commis d'autre crime que d'avoir un joli jardin ; moi, décrété d'accusation par vous pour deux faits différents regardés comme trahitotres; dans la maison duquel tous vos scellés sont apposés pour la troisième fois de l'année, sans qu'on ait pu dire pourquoi, et qu'on va chercher à faire arrêter en Hollande pour m'égorger peut-être sur la route de France, pendant que je me trouve en sûreté à Londres : je vous propose, ô citoyens, de me rendre à l'instant librement à Paris, et prisonnier sur ma parole tant que je plaiderai mes causes ; ou bien d'y recevoir la ville pour prison, ou ma maison, si cela convient mieux.
Cette précaution prise, et ma vie assurée, je pars à l'instant pour Paris. J'ai même quelque espoir d'y être encore utile à ma patrie.
Caron de Beaumarchais.
Me' preuves suivront de près.