V US
de compter avec les comédiens, pour examiner sérieusement qui avait tort ou raison. Je gardai le silence ; et qaant aux querelles que je devais apaiser sous ses auspices, elles continuèrent avec aigreur comme par le passé.
Pendant ce temps on avait joué trente-deux fois le Barbier de Séville^ vrai badinage, et la moins importante des productions théâtrales. Mais comme il s'agissait pour moi d'en discuter le produit et non le mérite, je fis bon marché de ma gloire aux journalistes, et me contentai de demander un compte exact aux comédiens.
Ces derniers, de qui je n'en avais jamais exigé pour mes précédents ouvrages, furent peut-être alarm&s de me voir solliciter celui à^Barbier de Séville, On craignit que je ne voulusse user d'un droit incontestable pour compulser ces registres si durement refusés, et déterminer enfin si les plaintes des auteurs étaient fondées et chimériques.
Ma demande existait depuis six mois (novembre 1 776) ; j*en parlais souvent aux comédiens. Un jour, à leur assemblée, l'un d'eux me demanda si mon intention éCaitdedonner ma pièce à la Comédie, ou d'en exiger le droit d'auteur. Je répondis en riant, comme Sganarelle : Je la donnerai si je veux la donner, et je ne la donnerai pas si je ne veux pas la donner, ce qui n'empêche point qu*oo ne m'en remette le décompte : un présent n'a de méiite que lorsque celui qui le fait en connaît bien la valeur.
Un des premiers acteurs insiste, et me dit : — Si vous ne la donnez pas, monsieur, au moins dites-nous combien de fois vous désirez qu'on la joue encore à votre profit ; après quoi elle nous appartiendra. — Quelle nécessité, messieurs, qu'elle vous appartienne ? ~ Beaucoup de MM. les auteurs font cet arrangement avec nous. — Ce sont des auteurs inimitables. — Ils s'en trouvent très-bien, monsieur; car s'ils ne partagent plus dans le produit de leur ouvrage, au moins ont-ils le plaisir de le voir représenter plus souvent : la Comédie répond toujours aux procédés qu'on a pour elle. Youlez-vous qu'on la joue à votre profit encore six fois, huit fois, même dix ? parlez.
Je trouvai la proposition si gaie, que je répondis sur le même ton — : Puisque vous le permettez, je demande qu*on la joue à mon profit mille et une fois. — Monsieur, vous êtes bien modeste. — Modeste, messieurs, comme vous êtes justes. Quelle manie avez-vous donc d*bériter des gens qui ne sont pas morts ? Ma pièce ne potfvant être à vous qu'en tombant à une modique recette, TOUS devriez désirer, au contraire, qu'elle ne vous appartint jamais. Les huit neuvièmes de cent louis ne valent-ils pas mieux que les neuf neuvièmes de cinquante? Je vois, messieurs, que vous aimez beaucoup plus vos intérêts que vous ne les entendez. Je saluai en riant l'assemblée, qui souriait aussi de son côté, parce que son orateur avait un peu rougi.
Depuis, j'ai été instruit que la Comédie faisait cette {proposition à presque tous les auteurs dramatiques. Enfin (le 3 janvier 1777), je vis arriver chez moi
MAOXABCaàlf.
M. Desessartsle comédien : il médit avec la plus grande politesse (car on le lui avait bien recommandé) que ses camarades et lui, désirant que je n'eusse jamais de plaintes à former contre la Comédie, m'envoyaient qua* tre mille cinq cent six livres qui m'appartenaient pour mon droit d'auteur sur trente-deux représentations du Barbier de Séville, Aucun compte n'étant joint à ces offres, je n'acceptai point l'argent, quoique le sieur Desessarts m'en pressât le plus poliment du monde (car on le lui avait fort recommandé).
11 y a beaucoup d'objets, me dit-il, sur lesquels nous ne pouvons offrira MM. les auteurs qu'une cote mal taillée. — Ce que je demande à la Comédie, beaucoup plus que Targent, lui répondis-je, est une cote bien taillée, un compte exact, qui puisse servir de type ou de modèle à tous les décomptes futurs, et ramener la paix entre les acteurs et les auteurs — Je vois bien, me dit-il en secouant la tête, quevous voulez ouvrir une querelle avec la Comédie. — Au contraire, monsieur ; et plaise au dieu des vers que je puisse les terminer toutes à l'avantage égal des parties ! Il remporta son argent.
Et le 6 janvier 1777, j'écrivis aux comédiens français la lettre suivante :
• Ne portez point d'avance, messieurs, un faux jugement sur mon intention, qui est très-bonne, et laissezmoi dire un moment ; vous serez contents de ma logique.
• M. Desessarts est venu m'offrir obligeamment, de votre part une somme de quatre mille et tant de livres, qui, dit-il, me sont dues pour ma part d'auteur du Barbier de Séville. Grand merci, messieurs, de cette offre ; mais avant de l'accepter, je désire savoir exactement comment s'opère à la Comédie française le ^mpte de cette rétribution, fixée, par un ancien usage, au neuvième de chaque recette, et qui a souvent excité des murmures et de sourdes réclamations parmi les gens de lettres.
c Ce compte à rendre n'a occasionné tant de débats entre les auteurs et les comédiens que parce que la question n'a peut-être jamais été bien posée. 11 n'est pas indigne d'un homme de lettres qui s'intéresse à leur avancement de la discuter paisiblement avec vous, messieurs. Voici comment je la conçois :
• Tout auteur dont la pièce est acceptée fait avec les comédiens une entreprise à frais et à bénéfices communs, dont la livre, en terme de négociants, est de neuf sous, les frais équitablement prélevés et convenus entre les parties. Les comédiens prennent huit mui dans le bénéfice, et le neumème reste net à l'auteur. Ce n'est point ici le cas d'examiner si cette affaire est utile ou dommageable aux gens de lettres ; aussi longtemps qu'eUe subsiste, ils n'ont droit d'en exiger que l'exactitude. Voilà toute l'affaire en trois mots, c Ce principe une fois posé, il reste fort peu de choses incertaines et soumises à la discussion des auteurs. Qu'onl-ils à demander en effet à la Comédie? Le nombre de représentations de l'ouvrage qui est le fonds de la Société, et le produit n^t de chaque séance : ce
ses
COMPTE RENDU
produit te compone de deux espèces de recettes, celle qui M perçoit castiellemeiit à la porte, et celle que produit Uxemetit raflermage annuel d*une partie des loges de la Comédie. La première recette est écrite au grand livre du receveur, jour par jour; il ne peut y avoir sur cet article d'erreur imputable aux comédiens : ils perdraient, comme les auteurs, si le caissier était inildèle. On doit croire qu'ils y veillent constuuiment.
• La s(M!onde recette, connue sous le nom de petiUi logeit eht également sans erreur, et rentre aussi dans le produit net de cliaque séance au proût de la société. Ceux qui les louent, et qui jouissent du travail do l'auteur et des comédiens, fournissent une partie lue et coimue de la recette journalière, qui doit se partager entre les comédiens et l'auteur pendant toute la durée de l'ouvrage mis en société, ce qui n'entraîne aucune diniculté pour le compte. Il suffit de bien connaître le produit annuel do cet affermage de loges, ot le nombre rond des séances annuelles de la Comédie, pour extraire facilement la recette journalière de ces loges de leur location annuelle, et la porter au prollt de la société autant de fois que l'ouvrage en question a été représenté. Ce n'est là, comme vous voyei« qu'une opération très-simple d'arithmétique.
• Uu>iH aux Orais, ils ne nie paraissent pas plus embarrassants à tlxer que la recette, et doivent se partager avec la même équité. Les plus respectables de tous^ont l'impiU levé sur le spectacle en faveur des pnuvi\»s: il est hoi^de toute conteste, car il se forme du pnMévomont net tl'un t|uart do la recette annuelle ol journal it^iv. Cotte double itHrelte une lois connue, cb»que ivprè>out»tioii lait supiH>rtor h la société le quart îles doux i\Kvltos ou dépense ; point do diflioulté, — Ou bien col iuqM>t se forme d*uu arrangement annuel à tmil ot tî\ô. qui lo modère au prodt \lo la MH'iolè ; iHunl do difliculto encore.
« Ku sup|H>saut» |vjir exomplo. que cet im|H>t fût annuel Icuiont Ihè à s^nxante mille franc:^* il n\ aurail autiv ch\Vs*^ .^ faiiv qu'A rtVtuuuHHuvr ro|>èratîon c\j»hqiKV vi^iles^us \Hmr It*:^ jvtUos Kvaies. c'est-à-^lire tWuHT un iKMwlvrx* i\md de toutes les >êance> de la i\suH\lie dau> le c\Hir> vie Taun^v. losjquoUes» su^>t.vrtaul ou MUiuuo ruu|KV< vi^ :!;^>aaute luilW li\re:>,viottuoraioiU t^iWiuont l uu^kH >Hunulior <.)e tluque rv^ |u>soutatKHiK qt»o la >KH:icto dvHt ak»r< $u^>poctof au uuïY U Uxtv vU*> cvhkIUi\»«s i<Hi5i Uft*i4«elte:> oUe :>ub*- >juM,o , i^ xous i<'wti^4 c\Hub*eu ceU o{ suu(>le.
• A l c<jtai\i v.k'* farou> ]v»<irtwdi«fr> du :>^v\:tavW. il:> anit ù\v^ ^vut" uii JUViH v.iu».vifc>«^L v;tti tiii k»i. Mot* <ViXiwn
««vi. ci>,o( UKcUv 'ju-r \:\Miitnx x'ncu.\. •:(. uoii \iiiti :\}i-i lutaî II ii»,v V.HA t.Mr\Ml cjcv ;j/f coictii r«}it?urvuA uitt iftii-Hil yrvùi'aiSw* a 1\'»<ujl>»<a^u«?^ i TuictfrUl'jiie {xu >aih»4i»tKi v^u(a>r ititif ^ntof ^m; l'uuiA^ur un «iuit ^tk> n^
cevoir de la Comédie, et une injualke que les c«diens ne doivent pas être accusés de lui faire.
• À ma façon nette d'exposer les choses, vous dcio ▼oir, messieurs, que mon intention n'est poiot ài tout d'élever un différend entre la Comédie et m», mais de faire tomber une bonne fois le reprodie tat répété d*nne prétendue lésion faite aux auteurs pv les comédiens ; opinion qui ne subsiste apparemmeot que faute de s'être bien entendus en terminant dnqae société particulière.
i Je vous prie donc, messieurs, de vouloir bim m'envoyer le relevé des articles ci-dessous, sur lesquels je vérifierai, à tète reposée, la justesse ou Tireur de la somme qu'on me propose ; je vous enverra mon calcul et son résultat à vous seuls et sans bnnt, pour que vous y opposiez à votre tour vos obsemtions, auxquelles j'aurai les mêmes égards que je t«e demande pour les miennes, conune cela doit être
« entre honnêtes gens qui terminent un compte exact « et de bonne foi.
« Envoyez-moi donc :
c i* Le nombre des représentations qu'a eues k • Barbier de Séville :
« â* La recette casuelle de chaque représeotatîM;
c 3* Le prix de l'affermage annuel des petites k^;
• 4* Le prix des abonnements annuels et persoiuKfc; c 5* Le prix de Tarrangement annuel et fixe defiBp6t en faveur des pauvres; c 6* La fixation des frais journaliers par le denûtf arrêt du conseil ;
• 7* L'état exact des augmentations journalières q» vous croyez juste de faire entrer dans les frais sopportés par la société.
< Si quelque objet exige conférence ou compolsatk» des registres, je conférerai volontiers avec les cas chargés de votre confiance, et je compulserai lesr^ gislres avec eux.
• Puisse, messieurs, cette fa^on honnête de procéda terminer à jamab les querelles entre les aulears et les ctHuédiens î Puisse le résultat qui en va s>rlir M?rvir de ba^e aux Initês subséquents î El TOtb. uk^eurs, cDQsenez-nioi voCre amitié, dont je ^ autant de cas que /estime vc« talents. Le po^ souLfre de n».>i5 êtemeiles dirîssoQs : il est leffl?^ qu Viles tLEtiasent, et c'osi Tafiaûv d*une bonne eipl*catLOU.
< }\ïi niccmettr d'être, e*c. »
Mes uitentiiuoif p«K*iLtii.|aes êcûeot » bien explk]Kes •.fcuîs o^tte lettre. <|aw fei Ctfmiêiîe me dut pwit ?'! trvaij.H;r : cuai:5v ^xcuçée iobjels ptes crabes, dieoabifl oe tue ré^woifi-e. ec te bcyiit «^uorut à ftjrê qa'ipK* jM^tr p-'liiae f iri»ial: ^i!es coaii^du^nij* je les a^aistraàuîî tfu ;u:*(.:ce. ^Ss ^«Jit ^1 a^-^a êtiut rieti- h?ur masnf uii^> ii.^Oit.»iurs »|ui pou^oijtiat \n cromito^ je IsarêaT^- :e !'^ «jn^îer ITTT. la lettr»; suittonlie:
« tviut Iif otuoiie me iiC cutiïâBieiBrSv ^^ je sais ^ • ijpicès^ ivei: lu Ctumiditf traai;ai»i. Qli sip9<K<s ^P^
COMPTE RENDU
« remment qu*il en est du tracas de la vie comme des « plaisirs du spectacle, et qu'un petit procès doit me
< délasser d'un grand, ainsi que Patelin détend Pâme c après Polyeucte. ;I1 est vrai que j'ai eu Thonneur de « TOUS écrire il y a treize jours sur le Barbier de SéviUej « et que je n*ai pas reçu de réponse de vous ; mais un
• mécontentement, messieurs, n'est pas plus un procès « que cette seconde lettre ne ressemble à un exploit. « Laissons jaser les oisifs. Si quelque difficulté dans les
< calculs suspend l'envoi de notre compte, ayez la
• bonté de me faire passer seulement les relevés très-
< simples que je vous ai ^demandés ; je le ferai moi-
• même ce compte, et je vous promets de le faire « promptement, car les malheureux auxquels je des- « tine cet argent meurent de froid, en dévorant c d'avance ce que je leur donnerai dans un mois.
< J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments « d'estime et d'amitié que vous me connaissez, » etc.
Cette seconde lettre eut à peu prés Teffet que j'en attendais, c'est4-dire que la Comédie m'envoya un simple bordereau que je ne demandais point, et garda pour elle les éclaircissements que je lui demandais. Une lettre de M. Desessarts, pour lui et ses camarades, accompagnait le bordereau.
< SO janvier 1777.
• NoNSIEUfi,
« Nous avons l'honneur de vous envoyer le bordereau
« de compte du Barbier de Se ville, mivant V usage ob-
« serve par la Comédie avec memeun les auteun, L'ar-
« gent est tout prêt. Mandez-nous si vous souhaitez
« qu'on vous l'envoie, ou si vous aimez mieux l'envoyer
m prendre. Permettez-nous de nous dire, avec toute la
« considération possible,
• Monsieur, vos très-humbles et très-obéissants « serviteurs,
« Signé : Desessjoits, pour les semainiers ses autres I camarades. »
En examinant un bordereau sans signature de personne, et dont le résultat, toute balance supposée faite, offrait, pour droit d'auteur de trente-deux représentations de ma pièce, quatre mille cinq cent six Uvres quatorze sous cinq deniers; en le comparant avec la phrase de la lettre qui disait que ce bordereau de compte était fait tuivant tusage observé par la Comédie avec messieurs les auteurs, je conclus, ou qu'on avait oublié de signer celui-ci, ou que les gens de lettres avaient eu grande raison de se plaindre de cette façon légère de compter avec eux. Je répondis aux comédiens, en leur renvoyant le bordereau le 24 janvier 1777 :
« J'ai reçu, messieurs, l'état que vous m'avez envoyé « des frais et produits du Barbier de Séville, avec la « lettre polie de M. Desessarts, qui l'accompagnait ; je « vous en fais mes remerchnents : mais vos préposés m aux relevés qui forment cet état ont oubhé de lecer- « titier véritable; et, sans cette précaution, vous sentez « que tout état est plutôt un aperçu qu'un compte en
c règle. Je vous serai fort obligé de vouloir bien le faire
• certifier, et me le renvoyer. M, Desessarts, qui fut c praticien public avant d'être comédien du roi, vous c assurera que ma demande est raisonnable.
c Pour faire cesser le mauvais bruit qui court d'un
• procès idéal entre nous, vous devriez, messieurs, « mettre sur votre prochain répertoire le Barbier de c Séville : c'est le plus sûr moyen de discréditer les pro-
< pos et de nous venger innocemment de vos ennemis
• et des miens.
« J'ai l'honneur d'être, etc. »
Et le 27 janvier étant arrivé sans que j'eusse aucune réponse à ma lettre, je craignis que mon paquet ne se fût égaré, ou que tous les écrivains de la Comédie ne fussent malades. J'envoyai donc un exprès, avec ordre de remettre au semainier la lettre suivante :
• Pardon, messieurs, de mon importunité; ce n'est
• qu'un mot : Avez-vous reçu ma lettre enfermant notre « compte, que mon domestique assure avoir remise au
< suisse de la Comédie, le 24 de ce mois? Comme il ne « faut qu'un moment pour certifier véritable un compte « auquel on a mis tout le temps nécessaire, et que voilà « trois jours écoulés sans qu'il me soit revenu , j'ai « craint que la négligence ou ToubU n'eût empêché ce « paquet de vous parvenir. Je vous prie de vouloir bien
• éclaircir ce fait, et me renvoyer votre état certifié ^: « je le recevrai par ce même exprès, qui a l'ordre d'at«^
• tendre.
« Je suis malade, on m'interdit pour quelques jours
« les affaires sérieuses : je profiterai de ce loisir forcé
< pour m'occuper de celle-ci, qui ne l'est point du c tout.
c Je vous demandais aussi par ma lettre d'ouvrir une c fois, cette semaine, la boutique peinte en bleu de notre c Figaro ; cela ne ferait point mal du tout. On s'obstine fl à vouloir que nous soyons en procès : il serait assez fl gai de prouver ainsi aux bavards qu'il n'en est rien, c et que vous ne cessez point, comme on le dit, de «( jouer les pièces aussitôt qu'il est question de leur « produit. — Je suis, etc. »
Je m'étais trompé sur le motif du silence : il ne venait que de l'embarras de certifier un compte aux données duquel la Comédie n'avait pas plus de confiance que moi, si je m'en rapporte à sa réponse, qui fut guii^ landée d'autant de signatures obligeantes que le bordereau en avait peu : elle portait le nom de dix membres de la Comédie. La voici :
< Monsieur,
< Le compte qui vous a été envoyé peut bien être 4 certifié véritable pour le produit des recettes de la « porte, de chaque représentation, parce qu'elles sont n constatées.
< Quant au produit des petites loges, on ne peut vous « en donner qu'un aperçu, cette recette étant suscep- « tible de variation à tous moments, soit par la retraite • ou la mort de différents locataires qtii lie loUent
COMPTE RKNDU.
« point tous par bail, soit pour les non-valeurs, pour « raison de ceux des propriétaires qui ne payent point; « soit en raison des saisons, puisqull est notoire qu'il « y a moins de locations l'été que Thiver, et que votre
• pièce a été jouée dans Tun et l'autre temps. 11 en est « de même des frais journaliers, qui ne peuvent non « plus être les mêmes tous les jours ; ils varient nécestf sairement à chacune des repr&entations, en raison « du choix des pièces. Vous voyez par là, monsieur,
• que Ton ne peut vous donner de compte que par « aperçu, et faire, comme on dit, une cote mal taillée, « Au reste, la CK)médie ne pense point comme le pu-
• bhc, et ne sait d'où vient le bruit du procès que Ton « suppose entre nous.
< Si vous désirez, monsieur, de plus amples éclair- « cissements, la Comédie se fera un plaisir et un devoir « de vous les procurer. Rétablissez votre santé, qui « nous intéresse ; croyez que nous donnerons votre « pièce au premier moment que nous pourrons, et c faites-nous l'honneur de nous croire, avec toute la c considération et l'estime possibles, « Monsieur, « Vos trés-humbles et trés-obéissants serviteurs, « tant pour nous que pour nos camarades.
• Ce 27 janvier 1777.
Le ton affectueux de cette lettre m'ayant absolument gagné le cœur, je résolus de tirer la Comédie de l'embarras où rignorance des affaires la mettait à mon égard ; et, toujours plein du désir de fixer le sort des auteurs à l'amiable, par l'exemple du mien, j'envoyai le 28 janvier aux comédiens la lettre instructive qui suit :
« En lisant, messieurs, la lettre obligeante dont vous
• venez de m'iionorer, signée de beaucoup d'entre « vous, je me suis conûrmè dans l'idée que vous êtes « tous d'honnêtes gens, très-disposés à faire rendre « justice aux auteurs; mais qu'il en est de vous comme « de tous les hommes plus versés dans les arts agréables « qu'exercés sur les sciences exactes, et qui se font « des fantômes et des embarras d'objets de calculs que « le moindre méthodiste résout sans difllcullé.
« Par exemple, il est de règle que tout compte entre « associés doit être d'une exactitude rigoureuse, et que « rien de problématique n'y peut être admis. Cepen- < dant, à la demande très-simple que je vous fais de « certifier l'état que vous m'avez envoyé, vous me ré-
• pondez que ion peut à la Comédie^ certifier véritable « le produit des recettes de la porte, parce qu'il est
• constaté chaque jour ; mais que, quant au produit des « petites loges, on ne peut en donner qu'un aperçu. « cette recette étant susceptible de variation à chaque « moment, soit par morty ou par retraites, non-valeurs, « mortes-saisons, etc. Ici vous proposez une cote mal « taillée : je ne la vois pu» juste ; et voici mon obser- « valion :
« Votre raisonnement, messieUi"s, aurait toute sa « force, si je vous demandais une évaluation exacte du
fl produit futur des petites loges ; mais vpus savez toib « que s'il y a quelque chose d'éTcntuel oa d*incertaiu « dans cette location pour les années prochaines, b « recette de ces mêmes petites loges pour le cours des
< années passées est aussi certaineoieot arrêtée et « connue, aujourd'hui, que celle du parterre et ées « grandes loges pour les mêmes années.
« Certes il n'est pas plus difficile à Totre comptable « de relever, sur les livres de 1775 et 1776, le produit « exact des loges à Tannée, occupées dans tel ou tel
< mois, que de m'apprendre exactement ce qu'on a
• reçu à la porte tous les jours de ces mêmes mois; et « c'est faute d'y réfléchir qu'il ne vous Tient pas à Tes- « prit que le compte à me rendre à cet égard est ab-
• solument semblable à celui que votre comptable a « rendu, sur ce même objet, à la Comédie.
• Si, d'après ses tableaux arrêtés, vous n*avez eo « nulle peine à procéder à vos partages, il n*y en a pas « plus à procéder exactement au mien, dés que je m'en
• rapporte aux relevés dont vous avez été contents pour
< vous-mêmes. Qu'est-il arrivé quand les mois ont été « reconnus moins forts en location de petites loges ? La « part de chacun de vous s'est trouvée amoindrie d'au-
• tant : il en doit être ainsi de la mienne, et je ne nie « rendrai ni plus ni moins rigoureux que vous à l'eia- « men de ces relevés. Mais point de cote mal tailiét
< entre nous ; rien n'est plus contraire aux vues bouo- « râbles dans lesquelles je fais cette recherche.
« Pour mieux nous entendre, substituons l'exemple « au précepte ; et permettez-moi de vous proposer une « méthode assez simple de calculer et compter ces pro* a duits, applicable à toutes les occ;isions.
« Je suppose, en nombre rond, que vos registres « >ous ont montré pour les mois de janvier, février et « mars 1775, trente mille livres par mois, de petits « loges occupées ; elles auront donc produit mille lirrej « par jour de recette.
« Maintenant, telle pièce nouvelle a été jouée dooze « fois dans le cours de ces trois mois , cela fait pour « celle pièce une recette, en petites loges, de douze fois « mille livres, dont le neuvième, pour l'auteur, est de « mille trois cent trente-trois livrcN six sous huit dece niers : rien de plus facile à vérifier.
« Dans les mois d'avril, mai, juin et suivants, je sup- « pose qu'il n'y a plus eu que pour vingt mille liTres « par mois de petites loges occupées ; alors elles n'oul « produit que six cent soixante-six livres treize soui « quatre deniers de recette par jour. Si la même pièce « a été jouée encore douze fois pendant ces trois luoi?. « il est clair que cela fait pour cette pièce douze foiisii « cent soixante-six livres treize sous quatre deniers de « recelte en petites loges, ou huit mille, dont le neu- « vième, pour l'auteur, est, sauf erreur, huit cent « quatre-vingt-huit livres dix- sept sous neuf deniers; « ainsi des autres mois et saisons. Qu' est-il déplus ai>^ « qu'un pareil calcul ?
< Cependant, si cette opération, toute simple qut^ «< est, embarrasse votre comptable, j'ai sous ma uuii}>
COMPTE RENDU
fl messieurs, un des meilleurs liquidateurs de Paris : « je renverrai nettoyer ce compte ; en huit traits de « plume il extraira le produit net. Vous n*avez qu*à « parler.
• Quant aux frais journaliers, sur lesquels vous me fl mandez quon ne peut donner de compte que par « aperçu, je ne Tois pas non plus ce qui vous embar- « rasse ; un arrêt du conseil les a fixés à trois cents « livres par jour : mais, comme le dit votre lettre, si
• les frais extraordinaires varient en raison du choix « des pièces, et cela est incontestable, il ne Test pas fl moins que les frais extraordinaires d'une pièce une « fois connus ne font plus de variété sur les diverses « représentations de cette même pièce ; ce qui éloigne « tellement toute évaluation arbitraire de ces frais, que, « sans vous en douter, vous en avez fait un article fort fl net du compte que vous m'avez envoyé.
• Pour quatre soldats, à vingt sous par « jour, trente-deux représentations du Bar-
M hier de Séville 128liv.
« Pour quatre livres par jour d'autres frais fl extraordinaires 128
256 liv.
« D*où je vois que le Barbier de Séville a coûté, en « frais journaliers, tant ordinaires qu*extraordinaires, f trois cent huit livres par représentation. Point d'équi- « voques à cet égard.
• Cet article n*exige donc pas plus que celui des petites I loges une cote mal taillée. Eh ! croyez-moi, messieurs, f point de cote mal taillée avec les gens de lettres : • trop fiers pour accepter des grâces, ils sont trop « malaisés pour essuyer des pertes.
fl Tant que vous n'adopterez pas la méthode dû compte « exact, ignorée de vous seuls, vous aurez toujours le c déplaisir de vous entendre reprocher un prétendu « système d'usurpation sur les gens de lettres, qui « n'est sûrement dans Tesprit ni dans le cœur d'aucun fl de vous.
a Pardon si je prends la liberté de rectifier vos idées, « mais il s'agit de s'entendre ; et comme vous me pa- « raissez, dans votre lettre, embarrassés de la meilleure « foi du monde à donner une forme exacte au plus « simple arrêté, je me suis permis de vous proposer « une méthode à la portée des moindres liquidateurs.
fl Deux mots, messieurs, renferment toute la ques- « tion présente : Si l'état que je vous ai renvoyé n'est fl pas juste, il faut le rectifier; si vous le croyez très- « exact, il faut le certifier. Voilà comme on marche en « aflaires d'intérêts.
« Je vous remercie des éclaircissements que la Co- « fnédie veut bien me promettre à ce sujet ; je n'en puis
• désirer aucun avant que les bases fondamentales de « notre compte à régler soient posées exactement, et
• certifiées par vous : le reste ne sera que des points « de fait sur lesquels, de votre part, le oui ou le non, m bien réfléchi, me suffira toujours.
• J'ai l'honneur, etc. »
Au lieu d'envoyer cette lettre le jour même, je la gardai jusqu'au 31 janvier, qu'elle partit avec le mot suivant :
< J'ai laissé reposer deux jours sur mon bureau, « messieurs, la lettre ci-jointe, avant de vous l'adresser. « Je viens de la relire à froid, je n'y trouve rien qui
< doive l'empêcher de partir : elle est l'expression de « mon estime et de mes sentiments pour vous ; elle « contient une méthode aussi claire qu'aisée pour « compter avec les auteurs, du produit net des petites
< loges, et des frais extraordinaires que les drames né- « cessitent. Je vous prie de la lire avec attention, d'en « accueillir les dispositions, et de vouloir bien m'hofl norer d'une réponse accompagnée de notre compte « en règle, afin que cette affaire entamée entre nous « ne languisse pas davantage. »
La Comédie, touchée de mes égards, et surtout des soins que je me donnais pour lui en épargner beaucoup, me répondit, le 1*' février 1777, en ces termes :
• Monsieur, la Comédie n*a d'autres désirs que de « vous rendre la plus exacte justice, et de faire les « choses de la manière la plus régulière et la plus « honnête.
« Pour y parvenir, elle a assemblé messieurs les « avocats de son conseil, qui ont bien voulu se charger, fl avec quatre commissaires de la Société, d'examiner « chacun de vos chefs de demande. Dès qu'ils auront « pris un parti définitif, la Comédie aura l'honneur de « vous en faire part. Nous sommes, etc. »
Assembler tout un conseil d'avocats, et des commissaires tirés du corps de la Comédie, pour consulter si l'on devait ou non m'envoyer un bordereau exact et signé de mes droits d'auteur sur les représentations de ma pièce, me parut un préalable assez étrange. Mais enfin, résolu de porter la douceur et les égards aussi loin qu'on pouvait l'espérer d'un ami du bon ordre et de la paix, j'envoyai au Courrier de V Europe le désaveu d'un mécontentement qu'on m'y supposait, des comédiens, dans un paragraphe assez dur pour eux ; et je leur adressai à eux-mêmes, le 8 février 1777, la lettre suivante pour les en prévenir, en y joignant mon désaveu public :
fl Je vois avec déplaisir, messieurs, que votre lenteur « à régler notre compte éveille vos ennemis et les met < en campagne. Un paragraphe du Courrier de V Europe, • que je vous envoie, indique assez qu'on veut user de « ce prétexte et de mon nom pour vous maltraiter dans « les papiers publics.
« Il ne me sera plus reproché, messieurs, d'entre- « tenir celte erreur funeste à voire réputation môme, « par un silence qui pourrait être pris pour un tacite « aveu de ma part.
« Ne m'étant plaint encore à personne de votre len- « teur, qui sans doute est l'effet de l'exactitude et des
COMPTE RENDU
« précautions que vous mettez à la rédaction de notre fl compte, je désapprouve infiniment les libertés qu*on »« se permet à cet égard dans le Courrier de V Europe, n et je me hâte de vous envoyer la copie du désaveu que V yen viens d'écrire à son rédacteur à Londres *.
• Plus je me rends sévère au règlement d'un compte M qui intéresse également la fortune des auteurs et M l'honneur des comédiens, moins je puis souffrir que « des esprits inquiets ou turbulents donnent au public « d'aussi fausses notions de votre probité, ni qu'ils tratf duisent insidieusement devant lui cette affaire parti- « culiére, entamée avec autant d*honnèteté de ma part K que j'espère y rencontrer de bonne foi de la vôtre.
« C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur d'être, a en attendant toujoun Véiai certifié que vous devez me « renvoyer, votre, etc. »
Les comédiens, touchés encore une fois de mes procédés, voulurent bien m'en faire ainsi leurs remercîments, le 14 février 1777 :
• Monsieur, nous avons reçu la lettre que vous nous a avez fait l'honneur de nous écrire le 9 du courant, i< ainsi que le désaveu que vous écrivez à Fauteur du « Courrier de l'Europe, dont nous vous renvoyons le « n* 27.
i Vous êtes bien bon, monsieur, de vouloir réfuter (c les sottises d'un gazetier qui, pour amuser les oisifs, K va recueillant les anecdotes, vraies ou fausses, qu'il « peut ramasser. Nous n'en sommes pas moins reconu naissants de ce que votre désaveu contient d'obligeant a et d'honnête pour nous, et nous vous en faisons nos « sincères reniercîments.
« A l'égard de la lenteur dont vous paraissez vous « plaindre, soyez persuadé, monsieur, qu'elle n'est pas '« volontaire de notre part. Il s'agit toujours d'assem- « hier notre conseil; et la circonstance du carnaval, « jointe au service que nous sommes obligés de faire à «( la cour et à la ville, a empêché jusqu'ici la fréquente «< réunion des différentes personnes qui doivent s'oc- « cuper de celle affaire.
« Nous avons l'honneur, etc. »
' « Au rédacteur du Courrier de l'Eitrope.
« Paris, 8 février 1777.
« Je désavoue, monsieur, l'intention qui m'est prôlée, dan*? votre dernier Courrier^ de démasquer et de confondre le* comédiens français sur aucune infidélité ni mauvaise foi reconnue dans le compte qu'ils me rendent de mes pièces de théâtre: V pane que ce compte, qui m'avait élé remis sans signature, et que j'ai renvoyé, ne m'est pas encore revenu ; 2' parce que je sais que les comédiens français ont assemblé un conseil composé d'avocats, et <le quelques-uns d'entre eux, exprés pour travailler 'i faire justice aux gens de lettres en ma personne, ft me rendre compte avec l'exactitude et la netteté qu'on les a, trop peut-être, accusés de négliger dans ces partages.
« On ne pouvait donc plus mal preu'lre son temps pour renouveler contre eux un reproche dont ils désirent si sérieusement se laver pour le passé ou se garantir pour l'avenir ; et l'on ne devait pas surtout accréditer d'avance, eu mon nom, une accusation d'infidélité ou de mauvaise loi, (jue je ne puis former avee raison contre les comédiens, et que je ne veux jamais forn»er sans raison contre personne.
« Je vous prie d'insérer dans votre prochain Courrier, monsieur, cet aveu de l'auleur i\'Eugénie, des Deux Amis et du Barhit'r de Sévillr. ■
Je conclus de cette lettre que la Comédie était cob* tente de moi, mais que le carnaval lai paraissait m mauvais temps pour s'occuper d^affaires. Laissant donc danser en paix les* comédiens et les avocats, leur conseil, j'attendis patiemment jusqu^à la fin du carême; mais ou Ton dansait encore, ou l'on faisait pénitenoe d'avoir dansé, car je n'entendis parler de personne.
Quatre mois s'écoulèrent dans un profond sommefl, où nous serions restés,' si je n'eusse été réveillé (k 1*' juin 1777) par une visite au sujet du Barbier deSéville, qu'on avait en vain demandé plusieurs fois à la Comédie sans pouvoir Tobtenûr. J'avais en effet remvqué que depuis neuf mois, c'est-à-dire depuis l'époq» où mes demandes d'un compte exact avaient frappé l'oreille des comédiens, on n^avail plus donné ma pièce. Reprenant donc la plume avec un peu de chaleur, je dépéchai (le S juin) la lettre suivante à la Comédie :
« Si la patience est une vertu, il ne lient qu'à tous, « messieurs, de me trouver le plus vertueux des boiD- « mes. Mais si vous en prenez droit d^oublier que tob$ « me devez depuis deux ou trois ans un compte certifé « véritable ; que je vous l'ai demandé bien des fois Tff- « balement et par écrit ; qu'après beaucoup d'écbapp»> fl toires vous avez dû me renvoyer le 20 janvier de^ « nier ; que, sur de nouvelles représentations de ou « part, vous vous êtes excusés, le 14 février dernier, u sur les fatigues ou les plaisirs du carnaval, de nefoes « être pas mis en règle à cet égard ; que le carême, le <f temps de Pâques, celui de la Pentecôte, se sont êcoo- « lés sans que j'aie eu nouvelle de cet imprésentable « compte, et que nous ne sommes pas plus avancés di « juin 1777 qu'en janvier 1776, vous conviendrei, w^ « sieurs, que c'est me traiter un peu légérem«it, et w qu'il ne tiendrait qu'à moi d'en être offensé ? car il y (( a des bornes à la patience même la plus absurde.
« D'autre part, je sais que toutes les fois qu'on pro- « pose à vos assemblées de jouer quelqu'un de mes « ouvrages, la réponse de vos sages est qu'on ne peut tf en jouer aucun, parce que vous êtes en dispute arec « l'auteur. — En dispute, messieurs ! est-ce vous dl^ V putor quelque chose, que d'user les mois et les an- « nées à vous prier de faire justice ? et votre compagnie v< a-t-ellc, entre autres beaux privilèges, celui de reu fuser constamment d'ouvrir un compte avec ses bé- « nins associés ? Je l'ai vainement cherclié dans nos « règlements.
« Hier encore, M. le président de F***, qui permet « qu'on le cite, est venu me dire que beaucoup de dames <» élrangères l'avaient prié de demander le Barbin àt « Sêville à la Comédie, en payant les loges prescrites « par les règlements ; mais qu'on l'avait constamroeflt « refusé sous plusieurs prétextes, et que la dernière « réponse des comédiens avait été que cela ne dépen- « dnil pas d'eux, mais de l'auteur uniquement.
« Vous savez, messieurs, que je ne me suis jamaL^ « opposé qu'on donnât ce léger ouvrage ; qu'on a ni^ « usé de mon consentement acquis dans des occasions
COMPTE RENDU
• très-dingemises pour la pièce; et que j'ai rafu plus
• d'une fois de la Comédie les reinerclments de mon
■ excessire complaisance à ce ttget.
■ J'ai donc promis à U. le président de f" que
■ j'aurais l'honneur de tous en écrire, el je le bis... le « plus poliment que je puis; car je trouve asseï étrange « la nuiiroe adoptée de cesser de jouer un ouTrage
■ aussitôt que l'auleur parle de compter.
■ Enflo, messieurs, tous donnerai la pièce ou ne la
■ doDner«i pas ; ce n'est pas de cela qu'il s'agit an- « jourd'hui : ce qui m'importe est de fixer un terme i c tant d'incertitudes. Convenons donc, si vous l'accep-
• les. que je recevrai sous huit jours de voire comp- « table (el non de votre conseil, absolument étranger à
■ cet objet) un compte certifié que tous me retenez
< depuis si longtemps; et que, ce terme eipiré, je « pourrai regarder votre silence comme un refus
■ obstiné de me faire justice. Alors ne trouves pas mau-
• vais que, faisant un pieux usage de mes droits d'au-
• leur, je confie les intérêts des pauvres il des per-
< sonnes que leur léle et leur ministère obligeront de
■ dbicuter ces intérêts plus mèthodiquemenl que moi,
< qui fais vœu d'être toujours, avec le plus grand amour
■ pour la paix,
■ Votre, elc. •
La Comédie, réveillée par ma lettre comme je l'avais Hé moi-même par la visite du président, se hâta de réparer sa négligence, en me répondant neuf jours après en ces termes obligeants :
• 10juial7T7.
■ Monsieur, il nous est absolument impossible de re-
< ^rder notre conseil comme étranger dans le compte
■ que TOUS nous demander. Le sieur de Nesie était ena tore noire caissier lors des premières représenta lions
■ du Barbin de Sévitle ; notre conseil ayant assisté aux
• comptes que M. de Nesie nous a rendus, ce n'est que
■ par ses lumières que nous pourrons nous guider.
• Vous nousavei toujours proposé d'assisler à telle as-
■ semblée qu'il lui serait loisible d'indiquer pour traiter > cette affaire ; si c'est encore votre intention, pro-
■ nonc«i, el nous le prierons de s'assembler.
• Quant au refus que tous prétendez que nous fai-
■ sons de jouer vos pièces, la circonstance présente
• TOUS prouvera le contraire, la dame la Croisetle dé-
■ butant par fu^Aiie '.
■ Nous attendons votre réponse avec la conflance de
< gens qui ne demandent que la conlinualion de la paix
■ que vous invoquei, el qui auront toujours pour vous
■ Ips sentiments de la plus parfaite considération.
■ Nous sommes aTec toute rcslime el l'altachemeiil
• possibles, • etc.
Je jugeai bien i celte lecture que les comédiens n'avaient plus pensé i mon affaire, dès que j'aTais cessé
de les en presser. Aussi, pour les tenir en haleine, et mettant toute la réQexion possible à, ma démarche, je leur écrivis sur-le-champ ;
■ Proposer quelque chose, messieurs, est au moins
• aller en aTant ; je vous en remercie. Quoique je
• comprenne mal pourquoi il faut tant d'appareil pour ( un objet aussi simple qu'un relevé de recetlea, j'ao>
• capte avec plaisir la conférence avec vous, assistés « de Tolre conseil. Si vous l'agréei, ce sera jeudi te 4 matin ou l'après-dlnée, i votre choix binais en vérité
■ l'on pouvait s'épargner cet embarras, en ordonnant
• tout simplement à Totre comptable de faire un état I exact de mes droits d'auteur, de le certifier, et de me
• l'envoyer. Au reste, comme la forme ne fait rieo, ' pourvu qu'on s'entende, je recevrai votre réponse
■ pour l'heure agréée, et j'irai vous renouveler, où l'on
• m'indiquera, l'assurance de ta considération et de < l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, • etc.
J'avais repris, comme on voit, ma douceur el mes anciena procédés ; et si le rendez-vous que j'attendais fut encore retardé,j'en reçus au moins, le 11 juin 1777, les excuses de la Comédie, en ces termes :
< MoiUIEDH,
• Pour nous conformer à ce que tous souhaitet, j'ai
• prévenu H. Jabineau, hier matin, de l'assemblée que
• vous avez fixée h jeudi ; je reçois actuellement sa rë-
• ponse, par laquelle il me prévient que HH. les avocats
■ du conseil ayant tous des engagemenls pour celle
• semaine, il est impossible de les rassembler; mais
• qu'ils prendront jour peur la semaine prochaine, et ( qu'ils vous le feront savoir. Je ne puis, monsieur, que ( TOUS témoigner combien je suis fâché de ce relard,
• qui VOUS dérangera peul-élre ; mais dés qu'ils au< ( ront fixé le jour, je prendrai la liberté de vous en ( aTertir.
t Je suis, monsieur, avec estime, votre, etc.
« Signé : Disusinn.
4 Ce mcrcTAdi malini 11 juin IT^T.
Je trouvai les comédiens bien bons de croire qu'après avoir attendu plus d'un an leur commodité, j'irais m'offenser d'un nouveau petit retard de quelques jours; j'étais trop accoutumé a leur façon de faire, pour perdre patience à si peu de frais. le résolus donc d'attendre le moment qu'il leur plairait d'assigner i cette assemblée si fugitive : et je l'attendais en effet, lorsque je reçus, le I5juin 1777, de H. le maréchal de Duras, que je n'avaispas encore eu l'honneur de roir une seule fois sur cette afTaire, la lettre suivante :
( Ayant appris, monsieur, que vous aviei des discns-
• sions avec les comédiens fran(;ais, et désirant vive-
• ment les terminer, et empêcher l'éclat que cette
• affaire pourrait avoir, je TOudrais bien que vous •I TOulussiei en conférer avec moi. Je crois entrer dans
■ vo« vues en cherchant les moyens qui pourront voua
COMPTE RENDU
fl être agréables. Je vous prie en conséquence de voufl loir bien m'indiquer le jour où nous pourrions en « causer, je vous attendrai ; et si cela ne tous gène pas, « je préférerais la matinée. Je vous prie de vouloir c bien me mander vos intentions, et d*ètre persuadé « des sentiments avec lesquels je suis très-parfaitement « monsieur, votre, • etc.
< Signé ;Le maréchal duc de Dubas. p
Qu*avait-on donc fait entendre à H. le maréchal, puisqu*il désirait empêcher P éclat que celte affaire pourrait avoir? ie n'avais pas dit aux comédiens que je voulusse donner de Téclat à TafTaire. Nous étions rentrés dans les termes de la conciliation : il ne s'agissait que d*une assemblée paciGque ; elle était proposée de leur part, acceptée de la mienne ; et j'attendais toujours en me prêtant à tout ce qui pouvait excuser la lenteur de la Comédie.
Un peu blessé pourtant de ce qu'au lieu de convoquer rassemblée, les comédiens avaient été se plaindre à M. le maréchal de Duras, en invoquant sa protection contre mes mauvais desseins, je me hâtai d'adresser à M. le maréchal la réponse suivante, datée du 16 juin 1777 :
« Monsieur le MARécDAL,
f 11 m'est bien doux d'avoir à plaider Tintéfêt des c lettres devant un des chefs de la littérature, aussi
< respectable qu'éclairé. Mais on vous a trompé sur
< l'état de la question : s'il y a loin de la discussion à la 4 dispute, l'affaire n'est pas près d'éclater, puisque je « n'en suis pas même encore à discuter avec les comc- « diens.
• Depuis un an je leur demande un compte, et je ne « puis l'obtenir. Nous sommes associés, leur dis-je, en « une affaire commune, à frais et h bénéfices communs :
• la livre, entre nous, est de neuf sous : vous en prenez « huit, et m'en laissez un. C'est vous qui tenez les livres « et qui, par conséquent, rendez les comptes. Certi- « Gez-les s'ils sont exacts, rectifiez-les s'ils ne le sont « pas.
c A des demandes si justes, les comédiens se regar- « dent, usent le temps, tergiversent, assemblent leur c conseil, me font attendre une réponse plus de six
• mois, cessent de jouer mes pièces , ne m'envoient « aucun compte , et fmissent par vous importu - « ner de leur puéril embarras ; mais il n'y a qu'eux « au monde qu'un dilemme aussi simple puisse mettre « en cervelle.
« Vous vous intéressez trop, monsieur le maréchal, « au progrès du plus beau des arts, pour n'être pas « d'avis que si ceux qui jouent les pièces des auteurs y « gagnent vingt mille livres de rentes, il faut nu moins « que ceux qui font la fortune des comédiens en arra- « chcnl l'exigu nécessaire.
« Je ne mets, monsieur le maréchal, aucun intérêt «< personnel à ma demande ; l'amour seul de la jusiice «» ot des lettres me détermine. Tel homme que l'impul-
< sion d'un beau génie eût porté à renouveler les diefe- « d'oeuvre dramatiques de nos maîtres, certain qu'il k « vivra pas trois mois du fruit des Yeîlles de trois années
< après en avoir perdu cinq à l'attendre, se fait jonnic. liste, libelliste, où s'abâtardit dans quelque antre méfl tier aussi lucratif que dégradant.
< N'est-ce donc pas assez, monsieur le maréchal, que
• les ouvrages des gens de lettres d^ndent pev
• éclore de la fantaisie des comédiens, sans que lor
< chétif intérêt soit encore soumis aux calcnb arbitra- « res de ces terribles associés.
i J'aurai l'honneur de me rendre à vos ordres demiii « dans la matinée. Le premier avantage de cette disais- « sion sera pour moi de vous renouveler l'assiiniitt
• du très -respectueux dévouement avec lequel je
« suis,
« Monsieur le maréchal, votre, >elc
En effet, je me rendis, le 17 juin 1777, cbei 1.1e maréchal de Duras : j*eus l'honneur de loi commamqi» tout ce qu'on vient de lire : il parut un peu surpris de ma conduite modérée, et des termes où j'en étais am la Comédie, bien différents de ceux qu'on lui liait présentés. Mais comme la fiction 'n'est pas on cnu dans la bouche des comédiens, je pris le parti dedomer ce nom au petit déguisement dont ils avaient usé esvers leurs supérieurs ; et, disposé que j'étais à fàt tout ce qui pourrait plaire à un si honorable médiatav, je lui demandai ses ordres.
M. le maréchal, persuadé qu'une plus longue obsoirilé sur les données des comptes 'présentés par la Comédie aux auteurs pouvait éterniser les querelles, unis jugeant, à la conduite des comédiens, combien ils redoutaient d'entrer en éclaircissements à cet égard, toblut bien me proposer d'échanger la discussion de dos droits contre un plan qu'il avait dans la tête. Il ajouta qu'il croyait un nouveau code ou règlement trèsHiéccssaire au théâtre ; et que, si je voulais entrer dans s» vues, et réunir quelques-uns des auteurs les plus sages pour former ensemble un projet qui pût tirer les gffls de lettres des chagrins d'un débat perpétuel avec les comédiens, et de mille autres entraves qui offusquent le génie, il se livrerait entièrement à cette réforme utile.
L'indiscipline ou l'indocilité des comédiens ne parabsait pas larrèter. M. le maréchal était même d'avis que le plus bel usage de l'autorité était de venir au secours de la raison et de la justice ; et il se promettait de déployer celle qu'il tenait du roi sur la Comédie, si elle tentait de s'opposer à la réforme.
M. le maréchal y portait une chaleur si obligeanle pour la littérature dramatique, que j'en fus vivemeot touché.
J'abandonnai donc mes idées pour me livrer entié^^ mentaux siennes, et c'était bien le moins quejecnese lui devoir. Je me permis seulement de lui représenter que, les auteurs étant indépendants les uns des antres, il était plus décent de prendre l'avis de tous, qp^àt
COMPTE RENDU
prétendre en soumettre une partie à Topinion de ]*autre. 11 m'engagea de les assembler, de m*0€cuper sérieusement de ce travail avec eux, et de le lui communiquer promptement.
Le S7 juin, j'écrivis à tous les auteurs du Théâtre - Français la lettre circulaire qui suit :
fl Une des choses, monsieur, qui me paraît le plus s'opposer au pr(^[rés des lettres, est la multitude des dégoûts dont les auteurs dramatiques sont abreuvés au Théâtre-Français, parmi lesquels celui de voir leurs intérêts toijgours compromis dans la rédaction des comptes n'est pas le moins grave à mes yeux. « Frappé longtemps de cette idée, Tamour de la justice et des lettres m'a fait prendre enfin le parti d^exiger personnellement des comédiens un compte exact et rigoureux de ce qui me revient pour le Barbier de Séville, la plus légère des productions dramatiques, à la vérité ; mais le moindre titre est bon quand on ne veut qu'avoir justice, c M. le maréchal de Duras, qui veut sincèrement aussi que cette justice soit rendue aux gens de lettres, a eu la bonté de me faire part d*un plan, et d'entrer avec moi dans des détails très-intéressants pour le théâtre: il m'a prié de les communiquer aux gens de lettres qui s'y consacrent, en m'efforçant de réunir leurs avis à ce sujet.
c Je m'en suis chargé d'autant plus volontiers, que je mettrais à la tète de mes plus doux succès d'avoir pu contribuer à dégager le génie d'une seule de ces entraves.
« En conséquence, monsieur, si vous voulez me faire rhonneur d'agréer ma soupe, jeudi prochain, j'espère vous convaincre, ainsi que messieurs les auteurs dramatiques à la suite desquels je m'honore de marcher, que le moindre des gens de lettres sera en toute occasion le plus zélé défenseur des intérêts de ceux qui les cultivent.
c J'af l'honneur d'être, avec la plus haute considéra- « tien, » etc.
Ces messieurs (le 3 juillet 1777) me firent presque tous rhonneur de se rendre à mon invitation. Après leur avoir rendu compte de tout ce qui avait précédé la lettre de M. le maréchal de Duras, et de ma conversation avec lui, il fut unanimement arrêté que les vues de M. le maréchal, très-avantageuses au Théâtre-Français, méritaient la plus grande reconnaissance des gens de lettres, et la plus sérieuse application à former le nouveau règlement théâtral sur un plan sage et modéré, tel enfin qu'il était désiré par N. le maréchal de Duras et par nous tous.
Chacun offrit de communiquer ses idées par écrit ; mais comme la rédaction de tous ces matériaux et le soin de les faire adopter exigeaient plutôt le travail suivi d'un seul homme ou de peu de personnes, que le concours d'une assemblée nombreuse, il fut arrêté d'en confier le soin à plusieurs d'entre nous, qui en rendraient compte à tous les auteurs dans des assemblées Memblablet à celle qui venait de réunir nos intérêts et
nos vues. Il en fht sur-le-champ dressé une délibération signée de tous, et conçue en ces termes :
« Àiyourd'hui 5 juillet 1777, nous soussignés, étant 0 assemblés sur l'invitation de M. de Beaumarchais, en « raison de ce qui suit : il nous a présenté une lettre de fl M. le maréchal de Duras, à lui écrite en date du 15
• juin 1777, annexée à la présente délibération, ainsi fl que la réponse qu'il y a faite ; et nous a rendu compte « de la conversation qui s'en est suivie entre M. le ma- « réchal et lui, et des intentions dans lesquelles il a
• trouvé MM. les premiers gentilshommes de la cham- < bre, de faire un nouveau règlement à la Comédie fran-
• çaise, relatif aux gens de lettres qui se sont consacrés « à ce théâtre. Après avoir délibéré sur toutes lesques- « tions agitées dans la présente assemblée, nous avons « arrêté ce qui suit, savoir : que
fl Nous avons prié et priofls M. de Beaumarchais de nous représenter comme commissaire et représentant perpétuel nommé par nous pour suivre l'affaire présente, et tous autres événements qu'elle peut embrasser par la suite, tant auprès de MM. les premiers gentilshommes de la chambre, que de toutes autres personnes qui pourraient y influer ; discuter nos intérêts, nous rendre compte de ses travaux, recevoir nos observations, les rédiger ; et enfin porter le vœu général de tous nous autres gens de lettres partout où nos intérêts l'exigeront : et, pour partager entre plusieurs le fardeau de tous ces soins, nous avons prié et prions MM. Saurin, Marmontel, et Sedaine^ de se joindre à lui en mêmes qualités de nos commissaires et représentants perpétuels; et en cas de longue absence de l'un de nos susdits commissaires et représentants pei*pétuels, pour cause d'affaires ou de maladie, nous avons arrêté que nous nommerons à sa réquisition, dans une assemblée à ce sujet, l'un de nous pour le suppléer. Quant à ce qui regarde les auteurs dramatiques avoués par notre dite assemblée, et qui n'ont pu se trouver et signer à la présente délibération, nous avons arrêté qu'ils seront invités d'en prendre lecture, d'y faire leurs observations, et d'y donner leur adhésion.
• N'entendons, parla dénomination d'auteurs drama* tiques ayant droit d'avis et voix délibérative entre nous, que les auteurs qui ont une ou plusieurs pièces représentées à la Comédie française, et nous convenons de n'admettre à délibérer désormais avec nous que les auteurs dramatiques qui seront dans le même cas expliqué ci-dessus.
< Ont signé, Rochon de Oiabannet^ Lemierre, la Place, Chamfortj Bret de Saumgnt/j Blin de Sainmore, Gudin de la Brenelleriej du Doyer, Lefhre, Duciê, Favart, Dorât, Lemonnier, Cailhava, Leblanc, Barlhe, Rouê^ *eau. »
Plus bas est écrit: « Et nous quatre, commissaires honorés de la nomination de la présente assemblée, avons accepté et signé la présente délibération :
« Saurin, Marmontel, Sedaine, Caron de • Beawnarchais. »
COMPTE RENDU
Voilà doncraflaire absolument dénaturée : il ne s*agit plus d*un compte que je demandais aux comédiens, et que je n'ai pu obtenir après un an de soins et de patience: aujourd'hui c'est un code ou règlement nouveau proposé, par lequel les auteurs, dégagés du soin de compter, c'est-à-dire, de disputer sans cesse et sans fruit, avec les comédiens, doivent avoir un sort décent, équitable, enfin indépendant.
Le plan de M. le maréchal de Duras est quel'onforme d'abord une somme fixe, équivalente au cinquième de la recette, et qu*elle soit touchée, chaque représentation, par Tauteur d'une pièce nouvelle, sans autre débat que d'aller recevoir cette somme autant de fois que la pièce ne sera pas tombée dans les règles j c'est-à-dire, tant que la recette entière du spectacle ne sera pas tombée deux fois de suite au-dessous de douze cents livres. Le reste était abandonné à la prudence des auteurs.
Les différents travaux furent répartis entre tous les membres de l'assemblée ; les commissaires, chargés de les rédiger et mettre en œuvre, y travaillèrent avec tant de suite et de zèle, qu'on fut en état dès le 23 juillet, (c'est-à-dire au bout de trois semaines) de proposer à M. le maréchal de Duras la communication du plan général que la Société des auteurs avait embrassé.
Les comédiens, effrayés de voir les auteurs s'assembler, et travailler sérieusement à un projet de règlement pour le théâtre, se récrièrent hautement contre la forme et le fond d'une chose qu'ils ne connaissaient pas encore : on les livrait, disaient-ils, aux auteurs, qui en abuseraient pour les ruiner et perdre la Comédie.
Ils avaient crié contre la demande du compte, ils criaient contre le vœu d'un règlement ; ils criaient surtout contre l'assemblée des auteurs. Ils avaient eu si bon marché de chacun d'eux séparés, que ce qu'ils craignaient le plus était leur réunion : ils les voulaient bien en baguettes, et les redoutaient en faisceaux.
La réponse de M. le maréchal, en date du dimanche 2 août 1777, fut telle que nous pouvions la désirer, et ne fil qu'encourager nos travaux.
« J'ai reçu, monsieur, les deux lettres que vous avez « pris la peine de m'écrire. Quand vous aurez totale- • ment fini l'ouvrage dont vous avez bien voulu vous « charger, nous en conférerons ensemble, et je vous a commimiquerai les réflexions que je croirai devoir a vous offrir. J'espère que nous viendrons à bout de « terminer cette besogne, et je me ferai un grand plai- « sir de concourir à la satisfaction des gens de lettres, n et à la vôtre en parliculior ; soyez-en aussi persuadé, « je vous prie, que des sentiments avec lesquels je suis « très-parfaitement, monsieur, votre, etc. »
Pour concourir à des vues si utiles, et pour apaiser les clameurs des comédiens, nous nous hâtâmes de remettre, dès le 12 août 1777, à M. le maréchal de Duras, le projet de règlement, revêtu des motifs qui en avaient fait adopter les articles.
Nous en transcrivons ici le préambule, afin qu'on soit en état de juger dans quel esprit de sagesse et de paix les gens de lettres s*occupaientdu spectacle français.
Aux auteurs assembiéâ-
Nous, commissaires et représentants perpétuels nom* mes par vous, messieurs, pour travailler à la fonnatîQi et rédaction d*un nouveau règlement dramatique désiré par nous tous, et qui nous a été demandé par MM. ks premiers gentilshommes de la chambre ; après ifoir réfléchi sur le mécontentement perpétuel qui ângne les auteurs des comédiens, et sur l'intérêt constmtqm les en rapproche, nous avons pensé, roessiou^, que tout moyen dur, tout règlement nouveau qui teodrût ï subordonner l'un de ces corps à l'autre, irait contre le but qu'on se propose, le progrés de Tart du théâtre, cl la bonne intelligence entre ceux qui le cultivent : il m serait comme de ces lois mal digérées qui, contrariant h nature, finissent par tomber en désuétude, ou n'ont que des effets fâcheux.
En effet, supposons que par un règlement inq)éntil on parvint à remettre le comédien, dont le talent est de débiter, dans un degré de subordination convenable à l'auteur qui créa l'ouvrage, en un root, à la seconde place; il ne faut pas se dissimuler que les comédieDS reprendraient bientôt la première, et peut-être encore faudrait-il excuser de ne pas se tenir à leur place des gens dont l'unique métier est d'en sortir continiidlement : d'ailleurs le désir de faire agréer nn ouvrage àb lecture, et de réussir à la représentation, animant tost auteur, le ramènerait naturellement à cette dépeDdnne du comédien, dont on cherche à le tirer ; et la supériorité de droit reconnue dans l'auteur, mais toujours balancée par la dépendance de fait dans laquelle il rentre aux deux moments critiques de la lecture et de la représentation, jetterait l'homme de lettres dans la successiao perpétuelle de deux états très-opposés de prééminence et de dépendance ; et comme la supériorité qui n'est que de droit tend toujours à s'affaiblir lorsque la dépendance de fait va toujours en augmentant, il résolterait de ce conflit une nouvelle guerre aflligeante pour l'homme de lettres, et sa rechute assurée dans l'état fîcheux qui fait l'objet de la réforme projetée.
Nous induisons en conséquence, messieurs, qu'il est à propos d'adopter, pour principe fondamental de notre travail, d'exclure du nouveau règlement toute clause qui tendrait à classer durement les comédiens, qui les humilierait et les aigrirait, sans remédier aux maux réels des auteurs dont la division avec les comédiens est la source éternelle.
Si vous nous entendez bien, messieurs, si vous approuvez nos vues, et sentez la nécessité où se ^oit l'homme de lettres de caresser souvent le comédien pour l'intérêt de la gloire, essayons seulement d'opposer un intérêt aussi fort, qui tienne toujours le comédica dans l'obligation de se rendre agréable aux gens de lettres, en remplissant ses devoirs.
Ne pouvant empêcher que le triomphe et le succès (les auteurs ne dépendent un peu de la bonne volonté des acteurs, faisons en sorte que l'intérêt et ravanceroffll des comédiens soient toujours déterminés par lesoffil^
COMPTE RENDU
ei le concours d*opinions du corps des gens de lettres (afancemenl soumis, comme de raison, au jugement de MM. les gentilshommes de la chambre du roi, supérieursnés des comédiens, et présidant toutes les afTaires delà Comédie), de façon que l'augmentation des parts, le passage d'une classe inférieure à la supérieure, et tout jugement» tendant à l'accroissement du bien-être et de l'état de comédien, dépendent en quelque sorte du témoignage que le corps des gens de lettres rendra du talent et de la conduite théâtrale de l'acteur à ses supérieurs.
Ce moyen doux, mais plus fort que tout règlement qui classerait et blesserait les comédiens, balancerait sans cesse une dépendance de fait par une dépendance aussi de fait ; et tous les débats qu*on a pu jusqu'ici résoudre ou concilier s'éteindraient bientôt, de cela seul que le corps des auteurs et celui des acteurs auraient le mutuel pouvoir de se contenir et de s*obliger alternativement.
N'oublions pas surtout qu'entre ces deux corps, si les rangs différent, les intérêts sont les mêmes; et que si la supériorité appartient de droit aux auteurs, ils ne doivent jamais s'en souvenir, à moins que les comédiens ne l'oublient.
Toutes les idées de détail ou secondaires du nouveau règlement me paraissent devoir découler de ces idées primitives, de ce principe également doux et fort, de toujours balancer une influence par une autre; et d*engager les comédiens, qui sont les premiers à juger du talent des auteurs, à bien servir ceux qui deviendront à leur tour les soutiens de leur fortune et les arbitres de leur avancement.
Si ces vues générales vous semblent propres, messieurs, à fonder solidement le nouvel édifice du théâtre, unissons-nous pour travailler à leur accomplissement ; tous les intérêts se réunissent ici.
i* L'intérêt de l'État est de faire fleurir un art à qui la langue française a l'obligation d'être devenue celle de toute l'Europe, et qui, mettant notre théâtre au premier rang, attire à Paris le concours d'étrangers que nous y voyons; un art surtout qui, en s'épurant, a rendu la fréquentation du spectacle essentielle à l'éducation, et a fait du Théâtre-Français une espèce de code moral, où la jeunesse apprend à se conduire et à connaître les hommes;
2* L'intérêt du public est d'entendre et de voir commodément de bonnes pièces bien représentées;
3* L'intérêt des auteurs est de recueillir la gloire et le fruit que leurs travaux méritent;
4* L'intérêt des comédiens est que leurs efforts et leurs talents soient applaudis et récompensés;
5" Enfin, l'intérêt commun est de diminuer la dépense et d'augmenter la recette. Nais, pour mettre de justes bornes à ces objets, la satisfaction du public est la boussole qu'il faut toujours consulter.
Nous diviserons donc en autant d'articles séparés tout ce qui se rapporte à chacun de ces divers intérêts ; et, conservant ce qu'il y a de bon dans les anciens règle-
ments, nous tâdierons seulement d'y jouter ce qui nous paraît y manquer, et de faire porter l'édifice entier du théâtre sur des bases plus solides que par le passé.
Nous déférerons sur la totalité de nos travaux, d'abord à vous, messieurs, en première instance, ensuite à MM. les premiers gentilshommes de la chambre. De là ce travail passera sous les yeux du conseil du roi, pour y prendre un caractère auguste, émané du législateur même, et viendra ensuite dans le parlement recevoir la sanction 'publique, qui rend toute loi immuable et na^ tionale.
Tel est notre plan, messieurs ; telles sont les vues équitables et modérées que nous avons crues les plus propres à rétablir l'ordre et la paix entre le corps des auteurs et celui des comédiens, dont les talents doivent toujours être réunis pour concourir au bien du Théâtre- Français.
Les articles suivaient ce préambule. Ils furent soumis en cet état, le 8 octobre 1777, à M. le maréchal de Duras, qui voulut bien (le 12 novembre suivant) donner sur ce projet ses observations en quatre pages écrites de sa main ; nous les avons. Ensuite le travail passa dans les mains de M. le maréchal de Richelieu, qui fit le même honneur à nos articles : nous avons aussi ses remarques; et ce fut sur les observations de ces deux supérieurs des comédiens que nous corrigeâmes les articles à leur satisfaction, ainsi qu'on peut le voir en confrontant les remarques et les corrections.
M. le maréchal de Duras nous envoya depuis, par M. des Entoiles, de nouvelles observations, sur lesquelles nous réformâmes encore les articles déjà réformés.
Tout semblait être fini et arrêté, lorsque le 19 novembre M. le maréchal de Duras, qui dans l'origine avait résolu de refondre la Comédie d'autorité, désira que tous les articles du règlement fussent montrés aux comédiens, mais absolument dépouillés des motifs qui les avaient fait adopter.
Quoique ce nouveau plan nous parût aller contre l'objet même du règlement (les motifs n'y étant joints que pour en démontrer l'esprit de justice), il fut arrêté dans l'assemblée des auteurs, le 18 janvier 1778, qu'en reconnaissance de la bonne volonté de M. le maréchal, on déférerait en tout à son avis, et que les articles seuls du règlement lui seraient remis sans préambule, en le suppliant pourtant d'avoir égard à six mois de travaux qui se trouveraient perdus, s'il arrivait que les comédiens eussent le crédit de s'opposer à l'exécution du règlement. Nous fûmes rassurés par la réponse de M. le maréchal, pleine de force et de justesse; et nous lui laissâmes le règlement, en le priant de vouloir bien accélérer la décision. Il nous le promit.
Mais le 5 avril 1778, cinq mois après cette conférence, et près d'un an après l'adoption des idées de M. le maréchal de Duras, les auteurs, n'entendant plus parler de rien, exigèrent de leurs commissaires (avec un peu d'humeur de ce qu'ils nommaient notre exrèt de confiance) de les rappeler au souvenir de M. le mare-
chai; ce que je fis par la lettre suivante, datée du 5 avril 1778:
<t Monsieur lb Maréciial,
« Vous aviez eu la bonté de nous promettre de vous occuper efOcacement et promptement de la réforme de la Comédie et du règlement qui touche les auteurs. Cependant neuf mois sont écoulés depuis qu*on y travaille, et nous n*avançons pas. Mes amis se plaignent à moi de toutes ces lenteurs ; et peu s'en faut quMls ne se plaignent de moi, qui ne puis pourtant que vous représenter sans cesse, monsieur le maréchal, que ce règlement ainsi retardé laisse une foule de prétentions indécises, et dlntérêts en souffrance.
i Voilà la quinzaine de Pâques; c*est le temps ou jamais de terminer cette affaire. Je vous supplie donc, monsieur le maréchal, de vouloir bien accorder aux quatre commissaires une conférence défînitive sur cet objet, s*il est possible, avant mercredi, parce que les gens de lettres nous demandent une assemblée pour jeudi prochain, dans laquelle ils exigent que nous leur rendions un compte exact de notre gestion jusqu'à ce jour. Les quatre commissaires se rendront à votre hAtel, à Theure que vous voudrez bien leur indiquer.
f J*ai rhonneur de vous renvoyer les observations conciliatrices que vous nous avez fait remettre par M. des Entelles : nous y avons répondu, et nous espérons que vous ne désapprouverez pas que nous insistions sur plusieurs articles essentiels au bien commun des auteurs et des comédiens; car nous savons que c'est dans ce même esprit que vous avez dicté ces observations.
« J'attendrai votre réponse pour la communiquer à mes collègues, et vous aller assurer de nouveau du très-profond respect avec lequel je suis,
« Monsieur le maréchal, votre, etc. »
ï.e lendemain, je reçus la réponse de M. le maréchal, conçue en ces termes :
« Ce 6 avril 1778.
« Ce n'est en vérité pas ma faute, monsieur, si nous « ne sommes pas plus avancés. Je vous ai communiqué « les réponses que je crois que les comédiens feraient « à plusieurs articles du projet que vous m'aviez com- « muniqué. Je serais trés-aise d'en conférer avec vous M et avec MM. vos acolytes; mais je ne pourrai vous « donner d'autre heure que mardi ou mercredi à onze tf heures du matin, ayant un tribunal demain, et une « assemblée des pairs mardi l'après-dînée.
« Je doute fort que nous puissions concilier tous les V intérêts, et terminer une besogne qui vous mléresse. i Je suis très-parfaitement, monsieur,
« Votre, etc. »
Je reconnus bien dans cette lettre le même esprit de i!onriliiilion, de bienveillance, et la même honnêteté
qui avait toujours excité notre reconnaissance; uni elle semblait annoncer de nouvelles difficultés que urb n'avions pas prévues. En effet, M. le maréchal ne noig cacha point que, sur les vives représentations des comédiens, il lui avait paru nécessaire de conférer dn règfement avec les autres premiers gentilshommes de h chambre, ses collègues; ce qu'il ferait aussittt qH trouverait le moment de les rassembler.
Je pris la liberté de lui demander celle de leur présenter moi-même le projet du règlement souteim di tous les motifs, parce qu^étant le fruit des réflenn les plus profondes, ces motifs nous paraissaient propre à réunir MM. ses collègues à son aris, dont nous dob honorions tous d*avoir été. M. le maréchal nous imib de lui remettre encore une fois le règlement entier, \Â qu'il l'avait lu d'abord, et de lui laisser traiter seul cette affaire avec ses collègues, sauf à nous admettre apRsi défendre les articles, s'ils se trouvaient obstinéniait contestés. Ce règlement lui fut remis à llnstant, iwc prière de vouloir bien s'en occuper le plus tôt possible. 11 nous le promit.
Le jugement d'un procès qui intéressait autant mon honneur que ma fortune m'ayant appelé peu de joon après en Provence, je partis de Paris, et n'y revins qie dans le courant d'août. Non premier soin fut d'aUersh luer M. le maréchal de Duras, le i? août 1778; il m'oh gagea fortement de voir M. le maréchal de Rieheiiai, avant de convoquer, me dit-il, une nouvelle assemblée des quatre gentilshommes de la chambre, où je sm admis à plaider pour l'exécution du nouveau réglemest, parce qu'ils avaient paru désapprouver la plupart des décisions auxquelles il s'était arrêté lui-mtoe.
Je fus reçu (le 28 août) de M. le maréchal de Richelieu avec une bonté particulière et toutes lesgràcesqoi lui sont naturelles : il me montra la meilleure volonté de terminer l'affaire des auteurs. Mais, sur quelques difficultés élevées à la lecture du règlement, qui aiait, dit-il, été faite à une assemblée des quatre supérieurs de la Comédie, il me renvoya à M. le maréchal de Doras, comme étant celui d'entre eux auquel ils avaient toos remis l'administration de la Comédie française, et qui connaissait le mieux le fond de l'affaire.
J'eus donc l'honneur de revoir M. le maréchal de Duras, le 14 septembre 1778: il voulut bien me dire alors que l'objet étant très-important, il se proposait d'en parler à M. le comte de Maurepas, et que sa décision lèverait bien des difficultés ; que dans peu de temps il entrait d'année chez le roi, et que son séjour à Versailles le mettrait dans le cas de saisir les moments favorables d'en conférer avec ce premier ministre.
J'attendis, non sans beaucoup réfléchir sur les dcovelles difficultés que tant de délais semblaient annoncer, mais j'avais résolu de braver tous les dégoûts, et de lisser, à force de constances et de soins, tous ceui qoi pouvaient avoir intérêt à nous faire attendre la justice.
Le mois de janvier arriva : M. le maréchal Duras entra d'année, et moi j'attendis. Trois mois se passèrent sans entendre parler de rien, et j'attendais toajoors.
Les auteurs perdant alors toute patience, se plaignirent à moi de moi ; et d'autant plus de moi, que les comédiens triomphaient hautement, en publiant que M. de Beaumarchais, et son règlement, était, ce qu*on nonmie lU palais, tondu.
En effet, mon règlement et moi, nous en avions tout Tair. Mes confrères (avril 1779) m'assurèrent qu'on allait jusqu'à dire à Paris que je m'entendais avec les supérieurs de la Comédie pour jouer les auteurs. Eh ! par quel intérêt, messieurs ? Enfin, fatigué de leurs reproches, je pris la résolution d'aller présenter moi-même le règlement à M. le comte de Maurepas ; mais comme on était fort empêtré à la Comédie par les débats des dames Yestris et Sainval, je crus devoir patienter encore jusqu'au moment où les esprits seraient un peu calmés par une bonne décision des supérieurs. La bonne déci • sien des supérieurs arriva : la demoiselle Sainval fut exilée, et les esprits ne furent point calmés.
Croyant m*apercevoir qu'ils ne se calmeraient pas de longtemps, je pris le parti de passer outre : et le 15 juillet 1779, c'est-à-dire, après avoir inutilement espéré quelque fin à ces débats pendant une année entière, j'eus riionneur d'adresser cet interminable règlement à M. le comte de Maurepas ; non sans avoir prévenu M. le maréchal de Duras, qui parut approuver assez ma. démarche.
Ma lettre au ministre était une espèce d'excuse d'oser le distraire un moment des grands objets qui l'occupaient, pour lui en mettre un sous les yeux propre au plus à délasser son esprit à la promenade.
' 15 juUlet 1779.
« MORSIEUR LE COMTE,
c Une petite affaire repose quelquefois des grandes, et je sais que vous ne regardez point la littérature française comme un objet au-dessous de vos soins paternels.
« Depuis longtemps je suis à peu près d'accord avec MM. les premiers gentilshommes de la chambre sur les articles d'un nouveau règlement à faire à la Comédie française, surtout dans la partie qui touche les auteurs dramatiques.
4 Ce règlement est dressé de concert avec MM. les premiers gentilshommes ; il ne s'agit que de lui donner son exécution. M. le maréchal de Duras, après m'avoir envoyé de sa main ses objections que j'ai levées, a désiré que j'eusse l'honneur de vous en parler, pour avoir votre attache sur un changement si utile aux auteurs. Je ne sais autre chose que de vous adresser le règlement lui-même, que l'on décharnera de ses motifs lorsqu'ils auront servi à le faire adopter. « M. le maréchal de Richelieu nous a donné aussi ses observations de sa main. Ainsi vous voyez, monsieur le comte, que nous ne sommes point, comme on le dit , des séditieux qui conspirent dans les ténèbres ; nous sommes une compagnie d'auteurs, dont les uns font rire, les autres font pleurer : nous deluandons justice aux comédiens et protection aux
ministres. Mais, pour arracher la première, il faut commencer par obtenir la seconde ; et c'est au nom de tous les gens de lettres que je m'adresse à vous. « L'ouvrage que j'ai l'honneur de vous adresser n'est point pour votre cabinet ; mais il peut être excellent pocheté pour vos promenades de l'Ermitage : après cela, dites seulement: je le veux bien, et tout ira le mieux du monde.
« A voir le ton d'importance qui règne dans le préambule des articles, vous rirez peut-être de cet air plénipotentiaire : mais vous changerez d'avis, lorsque vous réfléchirez que rien n'est si chatouilleux que l'amour-propre de tous ceux dont je parle, et qu'auteurs et acteurs nous sonunes des ballons gonflés de vanité ; et qu'enfin, s'il faut lâcher le mot, une Comédie est beaucoup plus difficile à régler qu'un État à conduire, soit dit sans offenser personne, c Vous connaissez mon très-respectueux attachement ; il est fondé sur la plus vive reconnaissance, etc. •
Quelque temps après, ce ministre, en me rendant le projet, dont il parut content, me dit que M. le maréchal de Duras ne lui avait jamais parlé des auteurs ; mais que cela n'était pas étonnant, parce que, dans l'embarras où les querelles de deux actrices mettaient encore la Comédie, il paraissait malaisé qu'on pût s'occuper de ce qui touchait les gens de lettres.
Je fis ce récit aux auteurs. Frappé du silence de M. le maréchal de Duras, ils m'assurèrent que les soupçons d'un accord secret entre les supérieurs de la Comédie et moi s'affermiraient infailliblement dans l'esprit de tout le monde, si je ne reprenais sur-le-champ le parti de traduire les comédiens aux tribunaux ordinaires, pour obtenir enfin un compte en règle de la Comédie. Mais, malgré mon mécontentement, il m'en coûtait trop de regarder comme perdues trois années entières employées à concilier l'aflaire, pour aller en avant sans en avoir au moins prévenu M. le maréchal de Duras.
Le 2 août 1779, encore échauflé de la conférence des auteurs, j'écrivis à M. le maréchal la lettre suivante, qui se ressent un peu de la situation où leurs soupçons m'a valent jeté. Comme ce n'est pas une apologie, mais l'exact énoncé de ma conduite, que je trace ici, je ne veux pas plus omettre ce qui peut m'accuser auprès de quelques-uns, que ce qui doit m'excuser dans l'esprit de tous.
i NoNsiEUii LE Maréchal,
< Vous avez eu la bonté de me promettre d*assem- < hier MM. les premiers gentilshommes de la chambre « vos confrères, et de m'admettre à plaider devant eux « l'exécution du nouveau règlement pour le Théâtreé Français. Depuis deux ans et demi cette affaire est « remise de mois en mois, quoique avec toute la poli- * tesse et les égards qui soutiennent la patience.
« Mais comme à la fin la volonté se montre, même à « travers les procédés qui la dissimulent, je suisobhgé
COMPTE RENDU
« de revenir à Topinion générale, et de croire que vous « n^avez jamais eu le dessein sérieux de nous faire faire « cette justice que vous nous aviez tant promise.
• Remettant donc TafTaire au point où elle était le V jour où vous m'avez fait Thonneur de m*en parler « pour la première fois, je vous prie vouloir bien me c rendre la parole que je vous donnai, de ne point inv quiéler les comédiens sur le compte qu'ils ont à me « remettre.
• Mon intention est de donner aux pauvres tout ce f qui m'est dû au théâtre, et de faire poser judiciaire- « ment des bornes au déni de justice que les coméf diens font aux auteurs. Mes droits sévèrement liqui- « dés dans les tribunaux, en faveur des pauvres, ser- « virent de modèle au compte que chaque homme de « lettres a droit de demander aux comédiens.
« Vous voudrez bien, monsieur le maréchal, me ren- « dre le témoignage que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour « prévenir cet éclat; et toutes les pièces justificatives « de la conduite des auteurs depuis deux ans montre- « ront au public que ce n'est qu'après avoir vainement
• épuisé toutes les voies conciliatoires que je me suis
• déterminé avec chagrin à prendre celle d'une discus- « sion juridique.
« Je suis avec le plus profond respect, etc. »
Le 4 août, je reçus la réponse suivante :
« J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la n peine de m'écrire, et je vous avoue que j'ai été un « peu étonné du reproche qu'elle contient, puisque M vous me paraissez douter de la bonne foi avec la- « quelle je me suis conduit, et du désir que j'avais de - terminer tous les différends qui s'étaient élevés entre « vous et la Comédie, et môme de faire un arrangeai ment général qui pût éviter toute discussion par la « suite avec messieurs les auteurs. Je vous ai inslruit|de u ce (|ui s'était passé entre mes camarades et moi, « quand je leur ai fait part du projet que vous aviez f bien voulu me confier, et je vous ai prié d'en con- .< (érer avec M. le maréchal de Richelieu.
« Des affaires personnelles et plus importantes vous H ont éloigné de Paris ; et mon service auprès du roi « m'a relcnu ici depuis le 1" janvier, sans avoir été à M Taris. Je n'ai reçu de vous ni de personne, depuis f vviiii épocjue, aucune lettre ni aucune proposition. « Je n'ai pas douté (jue vous n'eussiez remis cette af- « faire, ou (|ue vous ne vous en fussiez entretenu avez t M. le inaréclial di* Richelieu, qui est plus au fait que « niui (les difllcullés qui se sont présentées.
« 11 me heinbhî même avoir ouï dire que parmi « MM. les auteurs plusieurs s'étaient récriés contre « rarranKi'UU'iit. Au surplus, monsieur, vous êtes à . iHU'lèe de vous en éclaircir auprès deM.de Richelieu. , Mou service ne me pi^rinellant pas d'aller à Paris, je
* ne serai \m m position de les suivre.
♦ OuAMl ;^\os demandes particulières avec la Comédie, . x\\\ \^\mv le déluil ; il me semble qu'il y aurait des
♦ WH^J^w do vou* concilier. Établissez vos droits ;
« les comédiens vous répondront après les aïoir euf minés : si vous êtes content de leurs réponses, il nN f aura pas matière à procès ; si vous n'êtes pss siftis-
• fait, vous aurez toujours la ressource que vous praph « sez aujourd'hui.
• Pourquoi venir d'abord à un éclat qui ne peut ûa « qu'au détriment de ce spectacle, qui n'est déjà que « trop en désordre? Vous êtes trop honnête pour sais « un moment où la fermentation est plus forte qœ ji- « mais parmi eux. Voilà, monsieur, ce que je pense.
c Je finis en vous priant de rendre désormais ptas
• de justice à ma façon de penser, et de me croin mff capable de celte basse dissimulation qui, dans tMs « les points, est indigne de moi.
« Je suis très-parfaitement, monsieur, votre, ek.
• Signé : Le maréchal de Doiis. §
J'ai eu depuis plusieurs occasions" de juger quel, k maréchal de Duras avait réellement conservé sa boue volonté pour les auteurs ; mais alors je ne vis dans a réponse qu'un inconcevable oubli du passé, soutena(fiD renvoi à cent ans pour l'avenir.
Bien résolu d'assigner les comédiens, et h tâe échauffée de me voir outrageusanent soupçooné imt part, et payé de l'autre par un déni formel de justioe, j'adressai sur-le-champ (7 août 1779) à M. le nariài la réponse suivante, de la chaleur de laquelle je hn i fait sincèrement mes excuses, lorsque j'alcnidef» reconnaître qu'il ne nous faisait essuyer que lesoootn* dictions qu'il éprouvait lui même :
• Monsieur le Maiœchal,
« La lettre dont vous m'avez honoré est la preaTeli « plus complète que l'affaire des auteurs dramatique « est malheureusement sortie de votre mémoire ; et je é « de voire mémoire, parce que le reproche que vous» « faites de partager l'inquiétude de mes confrères sar « vos dispositions à les obliger ne me permet plus d'en « douter.
« Lisez donc, je vous prie, monsieur le maréchal, aw: • attention le rapprochement de tout ce qui s'est pj:?^ « sur cette affaire, et vous vous convaincrez avecéloo- « nement que, revenus au point d'où nous sommes parte « il y a deux ans, nous n'avons fait autre chose que « tourner dans un cercle oiseux, et perdre nos traîaui « notre temps et notre espérance.
« Par exemple, vous me mandez qu't/ y aurait mcf* « (h me concilier avec la Comédie ; que je doit établir « aujourdliui mcê droits devant elle^ et que les cmé- « diens me répondront après les avoir eamninà. Maé « vous oubliez, monsieur le maréchal, que c'est après « avoir vainement posé ces droits pendant un an, te « avoir établis dans trente lettres qui ne m'ont valu df i leur part que des réponses vaines, vagues et sans dki € que je fus traduit par eux devant vous, à finslaDl»» « perdant patience, j'allais forcer, le timbre à la œaii, c leur comptable de me remettre un état en règle é^ f mes droits contestés.
COMPTE RENDU
« Vous oubliez, monsieur le maréchal, que le vif désir que vous me montrâtes alors de changer cette discussion personnelle eii un arrangement général entre les comédiens et les auteurs, me détermina surle-champ à préférer vos promesses à la voie juridique, et à ressembler chez moi les auteurs mes confrères, pour leur faire part de vos bonnes intentions, c Vous oubliez, monsieur le maréchal, qu*alors, vous ne vouliez qu'être bien éclairé sur les demandes des auteurs, pour trancher la question seul et sans MM. vos confrères, qui, disiez-vous, avaient abandonné cette partie.
€ Vous oubliez encore que, sur un léger doute de ma part que vos occupations vous permissent de donner à cette alTaire toute la suite et Tattention qu'exigeait son succès, votre premier mot fut que v<m$ caueriez la Comédie^ si elle opposait le moindre obstacle à des vues aussi judicieuses.
« Qui n'aurait pas cru conune moi, d*après cela, monsieur le maréchal, qu'un travail projeté de concert avec vous, fait par tous les gens de lettres, corrigé sur vos observations et terminé sous vos auspices, allait rendre aux auteurs dramatiques les droits injustement usurpés qu'ils réclament sur leurs propres ouvrages? Cependant, après trois ans de patience, je suis renvoyé, par vous, à établir de nouveau mes droits d'auteur devant les comédiens, c'est-à-dire, à recommencer pendant une autre année tout ce qui a été dit et fait entre eux et moi, pour entamer ensuite un nouveau traité conciliatoire avec M. le maréchal de Duras, que les comédiens ne manqueront pas d'invoquer encore, à l'instant où l'impatience me fera de nouveau recourir aux voies juridiques. C'est-à-dire, monsieur le maréchal, que, sans vous en douter, vous m'invitez à parcourir encore une fois le cercle fatigant de trois ans de travaux perdus et de soins inutiles : autant valait-il alors me laiser aller au parlement, comme je me disposais à le faire. « Vous me renvoyez, dans votre lettre, à M. le mare» chai de Richelieu sur les objections faites contre le règlement, parce que, dites-vous, votre service de Versailles vous empêche de vous en occuper ; mais vous oubliez, monsieur le maréchal, qu'à la un de Tan passé vous vous félicitiez d'entrer d'année à Versailles, parce que vous espériez qu'étant à demeure dans le lieu qu'habite M. le comte de Maurepas, vous trouveriez facilement le moyen de régler avec lui l'affaire de la Comédie, dans des moments où celles de l'État lui laisseraient un peu de repos.
« Sur cet espoir, j'ai remis à M. le comte de Maurepas le nouveau règlement du théâtre, avec vos corrections. Ce ministre, à qui j'ai depuis pris la liberté d^en demander son jugement, m'a répondu qu'il en était content, mais que jamais vous ne lui aviez dit un mot des auteurs dramatiques, et qu'il vous croyait trop embarrassé du tracas des acteurs, pour qu'on pût vous proposer de penser aux auteurs dans ce moment-ci.
• A, quelle époque donc les auteurs dramatiques « peuvent-ils espérer qu'on s*occupera de leur affaire?
• Y a-t-il, monsieur le maréchal, une patience à
• répreuve d'une pareille inaction? et si tous ces faits € étaient connus du public, n'aurions-nous pas autant 0 de partisans de nos plaintes qu'il y a de gens sensés f dans le royaume ?
« Vous me mandez encore, monsieur le maréchal, t que vous avez ouï dire que, parmi les auteurs, pluc sieurs se sont récriés contre l'arrangement; mais c vous oubliez que vous avez su par moi, dans le temps, ff que le point de division entre quelques membres et « le corps entier des auteurs ne portait que sur le vœu c général (de l'assemblée) pour l'élévation d'un second « théâtre. Plusieurs voulaient que la demande en fût « remise au temps où l'on aurait épuisé tous les moyens « d'avoir justice; et les autres, que l'on commençât c par cette demande au conseil du roi : certains, disaient- « ils, que jamais nous n'obtiendrions rien de l'adminisf tration de la Comédie.
c II est bien fâcheux, monsieur le maréchal, que « révénementsemblejustifier aujourd'hui leurs inquié- « tudes. Â la vérité, quelques objets de discipline inté- « rieure entre les auteurs ont pu les émouvoir dans « leurs assemblées ; mais avez-vous jamais douté que « tous les vœux ne se réunissent pour un règlement
< qui mettait leurs intérêts à couvert, et tendait à conf solider leurs succès ? Il faudrait donc supposer que « mes confrères et moi ne sonunes ni honunes, ni au- « teurs dramatiques.
< Vous voulez bien me dire, monsieur le maréchal, « que vous me croyez trop honnête pour saisir un mo- « ment où la fermentation est plus forte que jamais « parmi les comédiens : mais je ne m'adresse point aux f comédiens ; c'est à leurs supérieurs que je demande
• justice; et qu'importe alors que les comédiens « manquent de sagesse ou d'équité, si leurs supérieurs c en sont sufûsamment pourvus ? Que font au r^lement « des auteurs les tracasseries des actrices, si Ton veut « bien ne pas confondre un objet grave avec des minu- « ties, et donner à l'affaire des gens de lettres quelques^
• uns des moments trop prodigués peut-être à régler « la préséance entre ces dames?
« L usage que je fais de mes honoraires d'auteur en f faveur des pauvres montre assez que ceci n'est pas « une combinaison d'écus, mais un moyen furcé, à dé- « faut de tout autre, de constater enfm les droits des
• auteurs, dont les reproches m'affligent et me fatiguent,
• autant que leur conOance m'avait d'abord honoré.
f D'ailleurs, quand je ne mettrais aucune importance « personnelle à cette décision, est-il possible, monsieur
• le maréchal, que vous n'y en mettiez pas vous-même ? « et n'ai-je pas dû penser qu'en me présentant à M. le
< maréchal de Duras, très-grand seigneur, gentilhonuiie a de la chambre du roi, académicien français; de plus,
• institué supérieur du spectacle national, pour en « maintenir la splendeur et redresser les griefs qui
< tendent à le dégrader ; n'ai-je pas dû penser, dis-je>
COMPTE RENDU
« que je lui faisais ma cour de la manière la plus flat- « teuse, en le priant de vouloir bien être l'arbitre d'une « querelle aussi intéressante aux gens de lettres qu'utile « à la Comédie, qu'il est bon quelquefois de séparer des « comédiens?
« Quel temps donc, monsieur le maréchal, croyez- « vous propre à régler les droits des auteurs, que celui « où les dissensions intérieures du spectacle obligent « l'autorité de s'occuper du spectacle? Espérez-vous « qu'il y ait jamais un intervalle sans querelle à la Cote médie, tel que les trois ans qu'on a consumés à nous « faire espérer une justice que nous n'avons pas obtenue? € Car il est bien clair que, soit avec intention, ou mal- « heureusement, ou par hasard, nous sommes arrêtés « depuis trois ans sur un objet de règlement qui, fran- « chement accueilli par vous, monsieur le maréchal, « n'aurait pas dû vous occuper trois semaines.
• 11 est bien clair encore que M. le maréchal de Ri- « chelieu va nous renvoyer vers vous, qui nous ren- « voyez vers lui, lorsqu'il aura fait ses observations. « Pour peu qu'il faille après revenir encore à consulter « les comédiens, dont on sait déjà que l'avis est de tout
• garder, puisqu'ils ont tout usurpé; pour peu qu'on « flotte encore une autre couple d'années entre nos def mandes et leurs objections ; pour peu surtout que le € système de démissions, dont les comédiens menacent « en toute occasion de faire usage, soit mis par eux en « avant contre nos demandes à défaut de bonne ré-
• ponse, pouvez-vous nous dire, monsieur le maréchal, « ce que nous devons faire alors, et à qui nous devons « nous adresser?
« Puis donc que l'autorité des supérieurs de la Co- « médie est sans pouvoir sur les comédiens, ne vau- « drait-il pas mieux, monsieur le maréchal, laisser dé- « cider la question des droits des auteurs aux tribunaux « chargés de veiller sur les propriétés des citoyens? « Car ne pas faire justice, et trouver mauvais qu'on la « demande ailleurs, est une idée qui soulèverait tous « les bons esprits.
« Je vous supplie, monsieur le maréchal, au nom de « tous les auteurs dramatiques, au nom du public, mé- « content de Tappauvrissement général du Théàlre- M Français, de vouloir bien peser la force de mes repré- « sentations. Certainement on ne peut disconvenir que f ce théâtre ne soit aujourd'hui tombé dans le pire état a possible; et que le plus médiocre théâtre de proa vince, toute proportion gardée, avec un chétif direc- 4 teur et point d'autre loi que son intérêt, ne marche <f mieux et ne contente plus le public que la Comédie tf française, le spectacle par excellence, ayant à sa tète, f( pour directeurs, quatre hommes de qualité, puissants, « constitués dans les plus hautes dignités, dont deux sont « de TAcadémie française : ce qui suppose, outre lemê- (' rite académique, un grand amour du théâtre et des « belles-lettres.
« Il y a donc un vice, ou dans la constitution ou dans « l'administration de ce spectacle ; et quand nous vous t< proposons des moyens sûrs de ranimer l'émulation
c des auteurs et des acteurs» nous Toyous avec
« que les plus faibles considérations, qu'une crainte fri-
• vole, une panique terreur que les gens de leCtres ne
• tendent sourdement à dominer raulorité des gentil»* « hommes de la chambre sur le spectacle, est le vni « motif qui les empêche de prêter la main à dos de-
< mandes légitimei.
« Mais puisque c'est à vous, monsieur le marédul, f que nous nous adressons, nous sommes donc bia « éloignés de contester votre suprématie an spectade. « Nous, vouloir tout dominer sur la Comédie! Que « Dieu préserve tout lionmie sage d'avoir une idée ans
< contraire à son repos ! Et si tout le pouvoir et leslih « mières réunies de quatre des plus grands seigoem « du royaume, absolument maîtres en cette partie, m « peuvent réprimer la déplorable anarchie qui désole «t « détruit le Théâtre-Français, comment les gens de kt- « très, qui n'ont seulement pas le crédit d'd>tenir jis- « tice pour eux-mêmes^ peuvent-ils être soupçonnés « d'attenter à une autorité qu'ils n'ont cessé d'invoquer « jusqu'à ce jour?
• D'après ces observations, j'aurai l'honneur de voir f M. le maréchal de Richelieu comme tous m'y invitez; « mais si celte tentative ne me réussissait pas plus que
< les précédentes, pourriez-vous trouver mauvais que « je fisse assigner les comédiens à me rendre en justice « un compte exact et rigoureux, qui mettrait dans le f plus grand jour les produits de la caisse, et les ains « qui se commettent aux dépens des auteurs à la Coid^ « die française ?
« Je suis avec le plus profond respect, etc. ■ Voici la réponse à cette lettre :
■ Versailles, le 11 août 1779.
« Je n'entreprendrai pas, monsieur, de répondre à « tous les articles contenus dans votre lettre du 7. Mon « devoir ne me laissant pas le temps qui serait néce*- «< saire, je me bornerai à quelques réflexions qui doi- « vent détruire les soupçons trcs-mal fondés que >(W5 « persistez à avoir sur ma façon de penser et sur ma •< conduite vis-à-vis de vous.
« Je croyais vous avoir dil d'une façon irès-cloïïe « que j'avais trouvé, de la part de mes camarades, uue « opposition marquée à lexéaUion du projet que mm 0 avions arrêté. Je Vai discuté très-longtemps eti-â-rù « deuXy et je n ai pu les vaincre. Je nai quune rms « parmi eux, elle n'est pas prépondérante. Je vous en à « prévenu pour que vous pussiez vaincre les obstacles, € et je vous prie d'en conférer avec M. de Richeliea. « Ma façon de penser n'a point changé, mais elle ne « décide pas.
« Je vous ai parle du procès que vous vouliez fétt « aux comédiens, parce que j'ai cru qu'il ne pouait « que produire un mauvais effetvon», eux ; car, au surplus, « que m'importe à moi une affaire de cette espèce? Je K suis trop ennemi de tous ces détails, pour qu'on puisse « me soupçonner d'y mettre une grande chaleur. /«
COMPTE RENDU
désiré que ce tpectacle pût te toutenir ; je me suis occupé de ce qui pouvait y contribuer : les cabales, les INTRIGUES y ont apporté les plus grands obstacles; j*en suis bien fâché, mais je ne peux m*en affecter à un certain point.
« Pour votre projet mémef je puis vous assurer qu'il y a beaucoup d'auteurs qui se sont donné beaucoup de mouvement pour en empêcher l'effet, ff Vous me reprochez de n'avoir point parlé à M. de Maurepas : ce ministre apparenunment a trop d'affaires pour se souvenir de tout ce qu'on lui dit ; mais quand TOUS voudrez, nous lui parlerons ensemble. Je vous avoue que je suis un peu étonné que le désir de plaire à MM. les auteurs ne m'attire que des reproches et des soupçons au-dessus desquels je me crois en droit de me mettre. Si je ne Pavais pas pensé, je ne V aurais pas dit ; $i je ne / at pas exécuté, c'est que cela ne dépend pas uniquement de moi. Voilà ma profession de foi.
« Je suis trés-parfaitement votre trés-humble.
« Signé : Le maréchal de Duras.
« Quand vous aurez vu M. de Richelieu, si vous venez « à Versailles et que vous désiriez me voir, je serai à « vos ordres. »
Ainsi, M. le maréchal de Duras a trouvé dans ses confrères de l'opposilion à r exécution du projet que nous avions arrêté. Nous avions donc arrêté un projet, M. le maréchal et moi. // Va discuté très-longtemps devant ses camarades, et na pu les vaincre. M. le maréchal était donc en tout de mon avis. Sa façon de penser n'a point changé, mais elle ne décide pas. L'opposition de ses collègues mêmes n'a pu Fempècher de reconnaître que j'avais raison. // m'a parlé du procès que je voulais faire aux comédiens, parce quil a cru quil ne pouvait que produire un mauvais effet pour eux. Pour eux ! cela est clair. M. le maréchal pensait donc que le procès des auteurs était juste; il ne m'arrêtait que par bonté pour les comédiens.
Tous ces aveux sont bien précieux à retenir, aujourd'hui que l'on parait changer. Pour mon projet, il Vapprouve; il en a parlé, dit-il, à M. de Maurepas. S'il ne ravait pas pensé. Une V aurait pas dit; et s'il ne Va pas exécuté, c'est que cela ne dépend pas uniquement de lui. VoiL.i]u proflssion de foi, ajoute M. le maréchal.
Je supplie le lecteur de ne pas oublier toutes ces circonstances; elles trouveront leurs places. Et moi je continue : mais avant de reprendre ma narration, qu'on me pemielte une courte réflexion sur la bizarrerie de cette affaire.
M le maréchal de Duras est de mon avis ; il trouve de l'opposition dans ses confrères; mais ni M. le duc d'Aumont ni M. le duc de Fleury ne se mêlent du spectacle français ; reste donc M. le maréchal de Richelieu : mais je l'ai toujours trouvé de mon avis toutes les fols que je lui ai parlé des auteurs. Si on lit son billet atta-
ché aux remarques qu'il a faites sur le projet de règlement que le maréchal de Duras approuve, on voit combien le duc de Richelieu montre de grâces et de bienveillance pour nos succès. Dans son aveu de la justice de mes demandes sur Taméhoration du sort des auteurs, voilà ses termes (page 10 du règlement) : Détails trèsraisonnables, qui dévoilent la juste nécessité de faire UNE nouvelle appréciation pour ce qui doit revenir aux auteurs.
J'eus l'honneur de voir M. le maréchal de Richelieu le jour même (12 août) que j'avais reçu la dernière lettre de M. le maréchal de Duras. Le premier me dit que M. le maréchal de Duras, bien fâché contre moi des reproches dont ma dernière lettre était remplie, lui avait pourtant indiqué un rendez-vous chez lui, où je serais le maître de me trouver moi-même, pour essayer encore une fois d'éviter le procès que je paraissais vouloir intenter à la Comédie.
On reconnaîtra dans le billet que M. le maréchal de Richelieu me fit 1 honneur de m'écrire, au sujet de rassemblée projetée, combien il était éloigné de mettre des entraves aux demandes des auteurs.
« Paris, ce 3 septembre 1779.
« M. le maréchal de Richelieu sera prêt à la confé- « rence dont M. de Beaumarchais l'instruit que M. le « maréchal de Duras désire ; et pour qu'il ne l'oublie « pas, il va lui écrire. Mais comme il y a tribunal lundi, « il présuppose que cessera lundi matin ; cependant « M. le maréchal de Richelieu ne serait point étonné que « cette affaire fût encore fort longue; car depuis bien ^ des années il n'en a vu finir aucune, de ce genre surin tout. •
D'où il résulte que tous ceux qui ont pris connaissance de mes travaux dans cette affaire sont de mon avis: que les deux seuls premiers gentilshommes de la chambre qui se mêlent du spectacle ont pensé comme moi. Et puis qu'on trouve aprèi*, si l'on peut, d*où a pu sortir la diabolique opposition qui a toujours empêché que le bien ne se fit !
Le jour de l'assemblée venu (4 septembre 1779), M. le maréchal de Duras nous assura positivement que le roi n'approuvait point qu'on s'occupât d'un projet de règlement, et qu'il fallait s'en tenir à l'objet pécuniaire au droit des auteurs, sur lequel j'étais le maître de revenir, en épuisant les moyens d'écarter un procès qui nuirait beaucoup aux comédiens : et l'on me demanda si je ne voulais pas me prêter à de nouveaux essais.
Ma réponse, un peu sèche peut-être pour l'occasion, fut que j'allais en effet recommencer les recherches de mes droits d'auteur, puisque M. le maréchal assurait que le roi s'opposait à ce que ceux qui ont dix fois raison lui demandassent une fois justice. Et pour qu'on ne prit point le change sur ma résignation, j'ajoutai que, quel que fût l'espoir des comédiens d'éluder l'effet de mes recherches, j'assurais bien qu'ils pourraient me fatiguer, mais qu ils ne me lasseraient point, et que je mettrais tout le temps et les soins convenables à décou-
COMPTE RENDU
sent fait que leurs frais deux fois de suite ; ils firent, dis-je, glisser facilement que lei auteun cesseraient à i avenir de jouir du neuvième aussiiôi que la pièce serait tombée deux fois de suite au-dessous de douze cents livres Vkiver et huit cents livres Vété.
Cétait plus que couper en deux leiu* propriété ; car si une pièce, pour tomber à cinq cents livres de recette, avait pu jouir de douze représentations, on sent qu'elle ne devait plus prétendre qu'aux fruits de cinq représentations, dés que les comédiens la retiraient à douze cents livres de recette.
On se garda bien de communiquer alors ce règlement aux auteurs, qui en étaient pourtant Tunique objet : mais les comédiens osaient tout parce qu'ils se sentaient protégés, et qu'ils agissaient contre des gens isolés, dispersés, sans réunion, sans force et sans appui ; contre des gens qui avaient plus d'intelligence de leur art que de connaissance des affaires, ou plus d'amour de la paix que de fermeté pour défendre leurs droits.
Cette usurpation, ou cette heureuse distraction des comédiens, fut le signal d'une foule de distractions de la même espèce, qui se succédèrent depuis sans interruption.
Par exemple, une pièce un peu suivie pouvait ne pas tomber assez tiU au gré des comédiens, en deux représentations de suitey au-dessous de douze cents livres de recette, parce qu'un grand jour succédant à un petit joar, il arrivait souvent que la pièce se relevait. Les comédiens, féconds en distractions, trouvèrent moyen de communiquer les leurs au rédacteur d'un nouveau règlement ; il oublia d'écrire après les mots deux représentations y ces petits mots, de suite, qui se trou- Taient dans le premier règlement non communiqué r alors l'alternative seule des grands et des petits jours devant amener en peu de jours deux représentations séparées au-dessous de douze cents livres, la pièce se trouva bientôt perdue pour l'auteur.
11 est impossible d'assigner le moyen dont ils se ser- Tirent pour opérer dans la tète du rédacteur un oubli qui tendait à raccourcir encore la propriété des auteurs : ce qu'il y a de vrai, c'est que ces derniers n'entendirent pas plus parler du second règlement que du premier, qui les avait coupés en deux.
On murmurait beaucoup cependant; mais chaque auteur pouvant à peine attraper le rang d'une nouvelle pièce en cinq années d'attente, on sent avec quelle facilité un corps permanent assurait le fruit de ses distractions, en les exerçant toujours sur de nouveaux individus.
Après avoir beaucoup lu, beaucoup étudié les'prindpes de l'ancienne convention, qui a duré un siècle et a été conûrmée par divers règlements adoptés, et les avoir appliqués à l'état des recettes et dépenses de la Comédie, au bordereau remis par la Comédie en 1776 pour le décompte du Barbier de Séville, je suis parvenu à former un résultat si exact sur le droit d'auteur, qu'il m'a paru très-important de le communiquer aux comédiens.
Enfin, après bien des difficultés combattues, et six mois de patience encore écoulés à solliciter une conférence où ces objets pussent être examinés, je suis parvenu à faire assembler, le 22 janvier 1780, chezM^Gerbier, avocat, tout le conseil de la Comédie, dont il est membre, composé de trois avocats au parlement, deux au conseil, six comédiens français, un intendant des menus ; et les quatre commissaires de la littérature, dont j'étais, s'y sont rendus de leur côté.
Pour disposer l'auditoire à me porter une attention favorable et nécessaire, j'ai conunencé par lui mettre sous les yeux l'exposé de ma conduite modérée, tel qu'on l'a lu dans la première partie. Puis, cessant de montrer ces pièces justificatives de ma patience exem-^ plaire, je leur ai dit :
c Pour que la littérature et la comédie, messieurs, aient également à se louer de mon exactitude, je vais, en vous montrant mes travaux, vous indiquer jusqu'aux procédés mêmes que j'ai employés pour arriver au décompte le plus certain du droit d'auteur.
« 1* Par l'état de recette et dépense de trois ans que la Comédie m'a fait remettre, j'ai vu que trois années de spectacle n'avaient produit que neuf cent soixantetreize représentations à la Comédie. J'ai divisé ce nombre en trois, pour obtenir celui des représentations d'une année commune prise sur trois; ce qui m'a montré que l'année théâtrale n'était pas composée de trois cent soixante-cinq jours comme Tannée civile, mais seulement de trois cent vingt-quatre jours. J'ai donc pris ce nombre pour diviseur de la somme de toutes les dépenses et recettes annuelles de la comédie, ce qui donnerait au quotient la dépense ou la recette journalière du spectacle dans leurs justes relations avec les totaux annuels.
4 2"* Ce point d'appui prouvé, messieurs, j'ai cherché quels objets, dans la recette et la dépense annuelles de la Comédie, étaient assez invariables pour qu'on pût en former la fixation journalière par le diviseur trois cen^ vingt- quatre.
f Dans la recette, j'ai reconnu que, d'après l'état remis par la Comédie, les petites loges rendent par an, sur le pied de leurs baux, deux cent cinquante-neuf mille livres, lesquelles, divisées par trois cent vingtquatre, font par jour huit cents livres de recette assurée à la Comédie, qu'on doit regarder comme un démembrement de la recelte casuelle de la porte, et qu'il y faut ramener.
« Sur la dépense, j'ai trouvé que l'abonnement fait avec les hôpitaux pour la redevance appelée quart des pauvres, coûte par an à la Comédie soixante mille livres, lesquelles, divisées par trois cent vingt-quatre, fixent le coût journalier de cet impôt à cent quatre-vingt-cinq livres, dont Tauteur doit payer le neuvième.
« S"* J'ai examiné la dépense de trois années, montant, suivant l'état fourni par la Comédie, à un miUion vingt-quatre mille livres, en nombres ronds. Si Tétat est juste, il n'y avait qu'à diviser cette sonune en trois pour avoir la dépense annuelle, laquelle ensuite, divisée par
COJIPTE RENDU.
trois cent vingt-quatre, nombre établi diviseur commun, donnerait juste la dépense journalière de ce spectacle ' rien n'était si simple encore.
« 4* Un seul objet, messieurs, ne pouvait pas être soumis à cette division générale ; c'était la recette journalière et casuelle qui se fait à la porte de la Comédie, parce que le plus ou moins d'affluence met une variété infmie dans cette recette; mais comme on en tient des registres fidèles, le relevé de chaque jour, mis dans toutes ses différences en colonne additionnelle, suivant le nombre des jours où chaque pièce nouvelle a été jouée, donnerait fidèlement la recelte casuelle sur laquelle un auteur doit prélever son droit acquis du neuvième.
• &• J'ai remarqué que, par Tarticle 25 de Tacte de société des comédiens et 1757, et des lettres patentes enregistrées en 1701, la Comédie avait obtenu du roi la permission de vendre à vie cinquante abonnements persomiels, à trois mille livres chacun. Sans savoir combien il existait de ces abonnements, j'ai conclu que tous ceux qui avaient été vendus étant un démembrement des recettes delà porte, ainsi que les petites loges, autant il s'en trouverait sur les registres, autant il s'en compterait par jour de représentation, sur quoi l'auteur prendrait son neuvième.
« Bien assuré de toutes ces données, je me suis proposé, messieurs, de comparer en votre présence le bordereau que la Comédiam'aenvoyé, en 1776, de trentedeux représentations du Barbier de Sévilhy d'après lequel il revenait, disait- on, à l'auteur cinq mille quatre cent dix-huit livres. Je vais le comparer avec les vrais éléments de ce compte, tels que je viens de les établir, en faisant observer que la Comédie avait joint à son bordereau une lettre qui portail que ce bordereau était fait suivanl l'usage conslaiit de la Comédie avec MM. les auteurs : d'où il résulte que si ce compte offre une somme exacte d'après les données dont nous venons de tomber d'accord, tous les auteurs qui avaient sourdement réclamé, depuis trente ans, contre de prétendues usurpations de la Comédie, seront reconnus dans leur tort; et que, dans le cas contraire, ce sera la Comédie. C'est ce qu'il fallait essayer de fixer une bonne fois pour remédier au mal, de quelque part qu'il vint, et tâcher de ramener la paix et la bonne intelligence entre les deux partis.
Copie du bordereau envoyé par la Comédie.
PART d'auteur.
M. de Beaumarchais, pour Ircnle-deux représentations du Barbier de Sévi lie, comédie en quatre actes.
Report.
Ileceltes journalières pour treiile-deux représentations GS.IîGOl. > s. »i\
Abonnements des petites loges, à ÔOO livres par jour P.G01) ■>
À reporter.