DE BEAUMARCHAIS A S0.\ PÈRE
Hadrid, 38 janvier rss.
Monsieur et ThÈs-cuER père.
J'ai reçu votre lettre du 15 janvier, par laqœBe vous dites des merveilles sur votre élonnement de la réception que vos amis ont faite à votre confidenoe; mais ce que vous appelez coup de surprise m'eût para, à moi, une chose toute naturelle. Pour être bien avec soi, il faut n'avoir rien à se reprocher dans la condoile des choses qu'on entreprend : pour être bien avec les autres, il faut réussir. Le succès seul Axe ropinion des hommes sur Iç travail de ceux qui spéculeut; voilà pourquoi, si j'eusse pu arrêter la parole sur vos lévr^ je me serais opposé de mon mieux à ce que vous fissiez part de mes secrets à quelqu'un. Mes mesures ont beau être les plus sages que je puisse preudre ; j*aurai ea beau mettre tout le jeu, toute l'adresse imaginable poir faire filer une aussi grande affaire jusqu^à son beoreox dénoûment : si quelque événement imprévu brise m barque, même dans le port, je n^ai plus rien à espérer que le sourire amer de ceux qui ro*auraient ]{k)rté an nues si j'avais fixé la fortune. Au reste, mon cher péif , vous me connaissez ; ce qu'il y a de plus étendu, de plus élevé n'est point étranger à ma tête : elle c(»içàt et embrasse avec beaucoup de facilité ce qui ferait reculer une douzaine d'esprits ordinaires ou indolents. ie vous mandais l'autre jour que je venais de signer des préliminaires ; aujourd'hui je suis beaucoup {dos avancé. L'hydre à sept tètes n'était qu'une fadaise auprès de celle à cent têtes que j'ai entrepris de vaincre: mais enfin je suis parvenu à me rendre maître absolu de Tentreprise entici'e des subsistances de toutes in troupes des royaumes d'Espagne^ Mayorque, et despresidios de la côte dWfrique, ainsi que de celles de tout « qui vit aux dépens du roi. Notre ami a raison de dira que c'est la plus grande affaire qu'il y ait ici, elle monte à plus de 20 millions par an. Ma comp^oie est faite, ma régie est montée ; j'ai déjà quatre cargaisons de grains en roule, tant de la Nouvelle-Angleterre que du Midi, et, si je coupe le dernier nœud, je prendrai le service au 1" mars. Les gens qui sont aujourd'hui en possession de cette affaire n'y entendaient Heo. et, dans l'année passée, ils ont horriblement perdu : 1' parce que les grains ont été hors de prix en Espagne et qu'ils n'avaient pas une seule correspondance chez l'étranger ; 2" parce qu'ils avaient entrepris l'affaire à un titre trop modique. Je les ai mis hors de cours par divers arrangements très-difficiles à comi»ner; enfin, par mon moyen, l'esprit de conciliation et la paix ont succédé à une aigreur aussi ruineuse entre
LETTRES
les associés que leur mauvaise conduite. Ils sont deliors, et la queue que je suis à écorcher noaintenanl est de faire accepter mes conditions particulières au ministre qui m'invite à entrer en danse, mais qui trouve les violons un peu cher. Je ne puis rien changer à mes justes prétentions. L'affaire était à i4 maravédis la ration de pain et i4 réaux la fanègue d^orge, et il restait trois ans à courir pour le que bail finit. Moi, j'entre au milieu d*un marché que je fais rompre du consentement de tous les intéressés. Je demande i6 maravédis et 16 réaux pour le temps de dix ans, à commencer du i** septembre prochain. Je demande l'extraction franche de 3 millions de piastres fortes par chaque an, pour faciliter mon commerce avec l'étranger, et comme je prends le service au 1" mars, avant la récolte, je demande i 8 maravédis et 1 8 réaux jusqu'au 1*' septembre, ce qui signifiait 2 maravédis et 2 réaux d'augmentation sur le prix fondé de 16 et 16 pour m'indemniser des premiers frais. À ces conditions, je me charge de rembourser au roi environ 4 millions de réaux qu'il a avancés à l'affaire avant cette année, pourvu toutefois que Sa Ibjesté consente à rejeter ce remboursement sur les dernières années de mon bail. Un des articles les plus certains de mon marché est le paemyent assuré, tous les 30 du mois, de 1^800,000 réaux, que je recevrai à la trésorerie royale. Les deux associés qui me cèdent leur affaire, doivent 5- millions de réaux à différents particuliers : les billets sont échus; ils ne peuvent payer. J'ai tout arrangé de manière que, le jour de la signature du traité, je leur remettrai les 5 millions en leurs propres effets, et celui qui en est le porteur a pris de tels tempéraments avec moi en particulier, que ces 5 millions ne me seront imputés qu'à la fin de mon bail, et que, le jour de la signature du contrat, il doit envoyer à ma caisse 3 millions pour commencer à travailler. Pour cela, je lui donne un tiers dans les bénéfices
On a idée de joindre à cela la fourniture de pain blanc de toutes les villes d'Espagne, ce qui double l'étendue de mon entreprise; mais je veux commencer à donner une grande opinion de ma façon de travailler, afin que b confiance amène les avantages très-difficiles à obtenir en commençant. Je prévois qu'il y a des parties à joindre à celles-ci qui rendront l'affaire sans bornes; mais je dirai, comme les honnêtes Espagnols, poco à poco ; mettons-nous en selle avant de galoper et surtout affermissons-nous bien sur les étriers. Il est neuf heures du soir, je sors pour aller jaser affaires; si je rentre avant onze heures, je vous dirai encore un mot.
Je rentre, rien n'est changé. Je viens de signer ce fameux compromis qui fait mon titre pour traiter en nom propre avec M. le marquis d'Esquilace, ministre de 1a guerre et des finances. Tout le monde à Madrid parle de mon affaire, on m'en fait compliment comme d'une chose faite ; moi, qui sais bien qu'elle n'est pas finie, je me tais jusqu'à nouvel ordre.
Bonsoir, mon cher père; croyez-moi, ne soyez
BIAVIABOUIS,
étonné de rien, ni de ma réussite, ni du contraire, s'il arrive. Il y a en tout dix raisons pour le bien et cent pour le mal ; à l'égard de mon âge, il est celui où la vigueur du corps et celle de l'esprit mettent l'homme à sa plus haute portée. J'ai bientôt trente-trois ans. J'étais entre quatre vitrages à vingt-quatre. Je veux absolument que les vingt années qui s'écoulent jusqu'à Tàge de quarante-cinq ans me ramènent, après de longs travaux, à la douce tranquillité que je ne crois vraiment agréable qu'en la regardant comme la récompense des peines de la jeunesse.
Cependant je ris; mon intarissa'ble belle humeur ne me quitte pas un seul instant. J'ai fait ici des soupers charmants ; je pourrais vous envoyer des vers faits par votre serviteur sur des séguedilles espagnoles, qui sont des vaudevilles très-jolis, mais dont les paroles ordinairement ne valent pas le diable. On dit ici, comme en Italie : Les paroles ne sont rien, la musique est tout. J'entre en fureur sur une pareille déraison. Je choisis l'air le plus goûté, air charmant, tendre, délicat ; j'y établis des paroles analogues au chant. On écoute, on revient à monbpinion, on m'accable pour composer. Mais un moment, messieurs, que la gaieté du soir ne gâte pas le travail du matin. Ainsi toujours le même, j'écris et je pense affaires tout le long du jour, et le soir je me livre aux agréments d'une société aussi illustre que bien choisie. Mais, puisque j'ai parlé plaisirs, et qu'il est onze heures du soir, ma lettre sera partagée comme mon temps : h première partie au sérieux, la fin à l'amusement. Recevez donc la dernière séguedille écliappée à ma saillie. C'est une de celles qui ont fait le plus de fortune ici; vous la trouverez cijointe. Elle est entre les mains de tout ce qui parle français à Madrid.
En vérité, je ris sur l'oreiller, quand je pense comme les choses de ce monde s'engrènent, comme les chemins de la fortune sont en grand nombre et tous bizarres, et comme surtout l'âme supérieure aux événements peut toujours jouir d'elle-même au milieu de ces tourbillons d'affaires, de plaisirs, d'intérêts différents, de chagrins, d'espérances qui se choquent, se heurtent et viennent se briser contre elle. Mais ce n'est pas de la morale que je vous ai promis, c'est une chansonnette fort tendre ;* l'air, que je vous enverrai peutêlre un autre jour, est plaintif et délicat. J'ai établi pour paroles une bergère au rendez-vous la première et se plaignant du coquin qui se fait attendre. Les voici :
SÉGUEDILLE.
Les serments Des amants Sont légers commf: les vents Leur air enchanteur Leur douceur, Sont des pié^-es trompeurs Cacht^ sous des (leurs.
Hier, Lindur, Tans un charmant transport, Me jurait encor Que ses soupirs,
ennammerai*i.tpar!c
pHisirs;
Viincmeiil
J'illendi rinconsla
Ayel ijel iyeljefr
eliiiel«ïelmo.i€iEu
Craïgiiei de Iroubler un roomenl si douil
Ha chère Boisgarnier, si lu tenais l'air de Mlle jolie séguedille el l'accompagnemeiU de guilare que j'ai fait (dans un pays où loul le monde en joue el ne peut accompagner ma séguedille comme moi. qui, par égard pour le pays, broche de temps en temps quelque cliose pour leur instnimenl faTori} , lu cl lan tonnerais, tu ftnonnerais, peut-être à la fin lu y Tiendrais. Va. je le promets l'air et Taccompagneraent, si j'ai un moment d'ici au premier courrier. Hais que dirais-tu de moi si je te le portais moi-même I effectivement, je suis bien prés de mon départ ; un mot du ministre peut me mettre en routé d'icr à douze jours.
Bonsoir, mon cher père ; il est orne heures el demie ; je vais boire du sirop de capillaire, car depuis trois jours j'ai un rhume de cerveau affreux ; mais je m'enveloppe dans mon manteau espagnol, avec un bon grand chapeau détrousse sur mon chef, ce qii'on appelle être en capa \j sombrero, cl quand l'homme, jelant le manteau sur l'épaule, se cache une paitie du visage, on appelle cela être embossado; c'est ce que j'ajoute à mes précautions, el, dans mon carrosse bien fermé, je vais i mes affaires. Je vous souhaite une bonne santé. En relisant celle lettre que je vous envoie toute mal torchée qu'elle est, j'ai été obligé d'y faire vingt ratures pour lui donner une espèce de suite ; ceci est pour vous corriger de Ure mes Icllrej aux autres ou d'en llrer des copies.
DE BEAUHARCIIAIS A SA SŒCR JULIE
Maiirid, ce It Kirier l"6ii.
Tu peux te rappeler, ma chm Julie, que je lai promis un de ces courriers passis le détail d'une Ir.icasserie de l'ambassadeur de Itussie à mon égard, dont je me suis tiré comme je le devais. I.e voici : il te donnera une idée de ma vie h Madrid, j'cnlonds eelk' de mes soirées, car Icï jours entiers sont aux affaires.
Depuis longtemps le comte de Buturlîn, fils du grand maréchal de Russie et l'ambassadeur en i[ues-
lion, me recevait chei lui avec celle prèdiledkti ipi faisait dii^que lui el la très-jolie ambassadrice élùcn amoureux de moi. Le soir, il y avait ou jeu on mnùqK ou souper, dont je paraissais l'àme. La sociélè s'élit accrue de tous les ambassadeurs qui, avant ceci, viniod avec asseï peu de liaison. Ils faisaient, depuis lerctdir de la cour en cette ville, des soupers charmants, disùeriils.parceque j'en étais. J'avais un soir gagnèauMv, quoique petit jeu aux 1 0 écus de cave , 500 livres au nntt et 1 ,500 livres à la comtesse ; depuis ce jour, <m Mjomil plus au brelan, et l'on me proposait le pharaon, q» pour rien au monde je ne voulais jouer. Je n'étais j» payé de mes 2,000 livres ; je ne disais mot. Taat It monde le savail ; on trouvait que j'agissais en amltfsadeur, et le comte en maigre particulier. Enfin m soir, piqué de ce que le comte venait de gagner vu centaine de louis et qu'il ne me parlait pas de ce qu'il m devait, je dis tout haut : Si le comU veut mt ftHrt à l'or, jetait faire vne folie etvoiu tailler aiijdunKn;i ne put s'en défendre, et me passa les tOO louis qu'il »^ nait de gagner, el je lins la banque : en une heur, ma pauvre banque fut enlevée. Le duc de Sw-Blis k gagna 50 louis, l'ambassadeur d'Angleterre 15, cttii de Russie 20, etc. ïe voilà i peu près comme si je a'ivais rien gagné. Je me lève en riant et je dis : • In
0 cher comte, nous sommes quittes. — Oui, dit-il; « mais vous ne direz plus que tous ne voulei pasjoofr
1 au pharaon, et nous espérons que vous ne &uss<ni t pas compagnie à l'avenir. — A la bonne heure pam 1 pontcr quelques louis, mais non pour tailler in < banques de 100 louis. — Celle-là, dil-ii, ne vouscûùlt 0 guère. — Cesl tout ce qu'on pourrait me dire, rru pondis-je, si j'avais eu affaire à un mauvais débiteur. ■ I j-dcssus la comlesse rompt les propos. M" de la t.. se lève, et me dit de lui donner le bras. Je pars... Bobderie pendant deux jours : j'allais néannioins à Ilictd deltussiecomme à l'ordinaire, el, pour n'avoir point liir d'avoir joué un argent désespéré, je perdais cbaqtw ma euponlantl0ou121ouis, ou j'en gagnais quelqueHiD^ Un soir que j'avais gagné 20 louis sur une banque de iW je me lève et, avant de m'en aller, je mets tout mon fiin sur deux cartes qui gagnent toutes deux. Je pousse, liHit réussit; je fais sauter la banque que tenait le marqni-de Carrasola. Le chevalier de.Guzmau met 100 qwdruplessur la table et dit: • Messieurs, ne vouseniUei pas, je parie que H. de Beaumarchais va me faire aie ter encore cette nouvelle banque. » Je me crois tWi^, ayant 200 louis de gain, de répondre à ragacerie:j( joue, tout le monde cesse, paice qu'il n'y avait pe^ sonne qui jouit si gros jeu. Moi, ayant mis 50 luui^''' côté el voulant rendre le reste pour ne plus jiiM'' jouer, je mettais 10 louis sur chaque carie; la carie pgnant, je doublais. Bref, en deux heures, j'eus les 100^»'' druples. Je me levai et fus me coucher avec 500 luui-'. dont je perdis le lendemain 150. U"de C... mediiqu' j'avais joué trés-nobtement d'avoir rendu uoe t<^ somme sur mon gain, et que je pouvais garder le it!»- Je me retirais, lorsque l'ambassadeur de Russie, k
parlant personnellement, me dit: i Est-ce que vous ne voulez plus, monsieur, essayer vos forces contre moi? — Monsieur, lui dis-je, j*ai beaucoup perdu ce soir. — Mais, reprit-il vivement, vous avez bien plus gagné hier. — Monsieur le comte, lui dis-je, TOUS savez si je suis attaché à l'argent du jeu; j'ai joué malgré moi, j*ai gagné en dépit du bon sens, et TOUS ne me pressez ainsi que parce que vous savez bien que je joue sans régie et très-désavantageusement. — Parbleu ! dit-il, on ne peut pas mieux jouer que de gagner, et de cet argent, il y en a beaucoup à moi. — Eh bien, monsieur le comte, combien perdez-vous ? — Cent cinquante louis, dit-il. — Je perdrai donc, lui répondis-je, 300 louis ce scir, car, avec les i50 que je viens de rendre à la banque, j'en mets i50 autres contre vous si TOUS voulez tailler, afin que tous les avantages vous restent; mais je veux jouer 25 louis tous les coups. » Il prend des cartes, ne demandant pas mieux : la fortune me continue, je lui gagne 200 louis ; alors je me lève et je dis : c C'est folie à moi de jouer plus longtemps ; je VOUS ruinerais, monsieur ; un autre jour je serai en malheur, et vous vous racquitterez. — Comment, mon sieur, vous partez? Pardieu ! gagnez-moi 500 louis ou racquittez-moi. — Non, monsieur le comte, un autre jour ; il est quatre heures, on peut s'aller coucher. — Mais, monsieur, vous fûtes plus poli hier avec le chequis de Guzman. — Aussi, répondis-je, a-t-il perdu 500 louis. Je n'en puis plus de sommeil. Voulez-vous Tos 200 louis d*un coup de trente et quarante? — Non, dit-il, au pharaon. — Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. • La comtesse, sa femme, un peu fâchée de la perte de son mari, s'échappe à dire que j'étais plus heureux que poli. Je la regardai Gxement et lui dit : fl Madame l'ambassadrice, vous oubliez que vous me fîtes, il y a huit jours, un compliment tout contraire. » Elle rougit, je n'ajoutai rien, et je partis. Il était vrai que huit jours avant, soupant chez mylord Rochford« elle m'avait prié, à mains jointes, de lui prêter 30 louis pour payer sa perte, et que je l'avais fait sur-le-champ, quoique je perdisse et que je me rappelasse l'histoire du brelan.
Voilà donc M. le comte mon débiteur de 200 louis la comtesse de 30, sans compter mes 350 louis de gain. le jure mon gros juron de ne plus jouer ; je vais pendant plusieurs jours voir la banque sans me mêler des affai. res des grands. L'ambassadeur me fait une mine de chien, ne me dit mot ; sa femme est embarrassée. On ne parle point de payer, pas une politesse sur le retard. j'en porte mes plaintes à M"' de la C...., qui, le même soir, prend à part le médecin de l'ambassadeur dans un coin du salon, et là, lui fait une sortie terrible sur son maître, lui déclare que s'il ne change pas de conduite à mon égard, elle lui rompra en visière devant toute l'Espagne, qu'il est un mal élevé et un sot ; bref, toutes les herbes de la Saint-Jean.
Comme ma conduite était constamment la même à regard du mari et de la femme, tout le monde était pour moi. Le lendemain, le docteur apporte 200 louis
chez M** de la C...., où je dînais ; elle, fort ofTensée, fait dire à l'ambassadeur qu'elle le verra le soir pour lui donner la leçon qu'il mérite; qu'il aurait dû m'apporter mon argent chez moi et me demander excuse de ses bouderies et de ses retards. A bon compte, je prends les 200 louis, dont le docteur me demande quittance. Je lui ris au nez et j'écris à l'ambassadeur une lettre polie, mais très-propre à le faire rougir de lui-même. Deux heures après, la comtesse vient chez M"» de la C... Je n'y étais plus. — Grande explication. — Je ne mets plus le pied à l'hôtel de Russie pendant huit jours. Enfin la comtesse m'envoie le médecin pour me prier de l'aller voir et me faire reproche de mon absence. Je réponds que malgré l'extrême privation que je ressentais de ne plus jouir de sa société, je ne croyais pas devoir me présenter dans une maison où j'avais si fort à me plaindre du maître.
On va chez M"* de la C...., on négocie, on dit que le comte est honteux, confus. Je tiens bon sur l'éti'* quelle, et enfm M. l'ambassadeur envoie chez moi le prince de Mezersky de sa part me prier de lui faire l'honneur d'aller le soir au concert et souper chez lui. L'après-midi, le comte passe à ma porte et me fait de* mander si je veux voir la pièce nouvelle dans sa loge, qu'il m'attend pour m'y mener. Je crus qu'il valait mieux qu'on nous vît faire l'entrevue chez lui, et je répondis que j'écrivais, mais que j'aurais l'honneur de me rendre à l'invitation du soir. J'arrive un peu tard exprès, afin que le concert fût commencé et que tout le monde fût assemblé. Je suis surpris de me voir, moi qu'on regardait avant comme de la maison et qu'on n'annonçait plus, précédé de deux pages qui ouvrent tous les battants, et je perce jusqu'au concert en cérémonie. La comtesse était au clavecin ; elle s'avance et me dit, en me présentant le comte, que des amis ne devaient pas se fâcher pour des malentendus, et qu'ils espéraient l'un et l'autre que je leur ferais Thonneurde rester des leurs, et tout de suite elle ajouta, pour sceller la réconciliation : « Monsieur de Beaumarchais, j'ai « dessein de jouer le rôle d'Annette ; j'espère que vous « accepterez celui de Lubin * ; l'envoyé de Suède fera le « seigneur, le prince Mezersky le bailli, et nous sommes « déjà à la répétition. » Quelque chose que je fisse, je ne pus éviter d'accepter celte offre obligeante, et surle-champ, passant au clavecin, tout l'orchestre part, et je chante les ariettes de Lubin. Chacun dit ce qu'il sait de son rôle, ensuite grande musique, grand souper. La bonne humeur renaît. Parole d'honneur, de part et d'autre, qu'on ne me parlera jamais de jouer, et que nous nous amuserons à des plaisirs plus vifs, mais qui ne tireront pas autant à conséquence. La comtesse, enchantée, me fait remettre par un page, au dessert, un billet contenant quatre vers à ma louange, de mauvaise versification, mais assez fialtcurs, qu'elle avait faits le jour même. Les voici :
0 toi à qui la nature a duniié pour partage
* Dans le Devin du village»
Le talent de charmer avec l'esprit du sage,
Si Orphée, comme toi, eût eu des sons si flatteurs,
Pluton sans condition aurait fait son bonlieur .
^ Pesle ! ce ne sont pas là des honneurs communs. J'ai répondu. La liaison est plus belle que jamais : le bal, le concert, plus de jeu, et j'ai de reste 14,500 livres. J'ai fait depuis des paroles françaises sur une nouvelle séguedille espagnole. Il y en a deux cents exemplaires; on se l'arrache ; elle est galUaixle et dans le genre Eit-il endormi ! Je te la garde pour un autre jour, avec la musique de celle que j'ai envoyée à mon père. Bonsoir. J'ai rempli mon engagement tant bien que mal. Tu en sais autant que moi sur ma tracasserie. J'écrirai mercredi à ma Pauline et à sa tante. Malgré les préparatifs d'Ânnette, j'ai bien peur que le diable n'emporte Lubin avant qu'on joue la pièce : je puis partir dans dix jours.